‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 101 sur 176 · LA LIBÉRALITÉ · texte numérisé non relu

LA LIBÉRALITÉ

naissance de ceux qu'il a obligés et aussi de ceux qui ont été les témoins de son obligeance. Essayez d'inspirer aux enfants le désir de se surpasser les uns les autres sur cet article. Par ces moyens, lorsque, par une pratique constante, il leur sera devenu facile de partager avec les autres ce qu'ils ont, cette bonne disposition pourra se transformer en habitude, et ils trouveront plaisir, ils mettront leur amour-propre à se montrer bons, généreux et polis envers les autres personnes.

S'il est convenable d'encourager la libéralité, il ne l'est pas moins de veiller à ce que les enfants ne transgressent pas les lois de la justice. Toutes les fois qu'il leur arrivera de le faire, il faudra redresser leur erreur et, si les circonstances l'exigent, les réprimander vertement.

Comme c'est l'amour de soi qui guide les premières actions plus que la raison ou la réflexion, il n'est pas étonnant que les enfants soient très portés à s'écarter des règles exactes du bien et du mal : c'est que ces règles ne peuvent être dans l'esprit que le fruit d'une raison développée et d'une méditation réfléchie. Plus les enfants sont exposés à se méprendre sur ce point, plus il importe de faire bonne garde autour d'eux. Notez et rectifiez les moindres manquements qu'ils commettent par rapport à cette grande vertu sociale, et cela dans les choses les plus insignifiantes, autant pour instruire leur ignorance que pour prévenir les mauvaises habitudes. Si en effet ils commencent à être injustes en jouant avec des épingles ou des noyaux de cerise, et qu'on les laisse faire, ils passeront bientôt à des fraudes plus graves, et finiront peutêtre par tomber dans une improbité complète et incorrigible1. La première fois qu'ils manifestent leurs disposi-

1. Coulerez Montaigne (Essais, 1. I, c. xxn). «. C'est une très dangereuse institution d'excuser ces vilaines inclinations par la foiblesse de l'aageet legiereté du subject. Premièrement, c'est nature qui parle, de qui la voix est lors plus pure et plus naïfve qu'elle est plus graile cl plus neufve. Secondement, la laideur de la piperie ne despend pas

tions à l'injustice, il faut que les parents et les gouverneurs combattent cette tendance, en leur témoignant la surprise et l'horreur qu'elle leur inspire. Mais comme les enfants ne peuvent comprendre ce que c'est que l'injustice, tant qu'ils ne savent pas ce que c'est que la propriété et comment on devient propriétaire, le moyen le plus sûr de garantir l'honnêteté des enfants, c'est de lui donner de bonne heure pour fondement la libéralité, l'empressement à partager avec les autres ce qu'ils possèdent ou ce qu'ils aiment. C'est ce qu'on peut leur enseigner dès leurs plus 'jeunes ans, avant même qu'ils sachent parler, avant qu'ils aient assez d'intelligence pour concevoir une idée nette de la propriété et pour reconnaître ce qui leur appartient en vertu d'un droit particulier et exclusif. Comme les enfants ne possèdent guère que les choses qui leur ont été données, et données le plus souvent par leurs parents, on peut les habituer d'abord à n'accepter et à ne conserver que les choses qui leur sont offertes par ceux à qui ils supposent qu'elles appartiennent. A mesure que leur esprit s'étend, on peut leur présenter et leur inculquer d'autres règles, leur proposer d'autres formes de justice, et les droits relatifs au mien et au tien. S'ils commettent quelque acte d'injustice qui semble provenir non d'une inadvertance, mais d'une volonté perverse, et qu'une réprimande légère et la honte ne suffisent pas pour réformer cette inclination mauvaise et égoïste, employez alors des remèdes plus énergiques. Que le père ou le gouverneur, par exemple, ôte à l'enfant coupable et s'abstienne de lui rendre tel ou

de la différence des escus aux espingles : elle despend de soy. Je treuve plus juste de conclure ainsi : « Pourquoy ne tromperoit-il pas aux escus, puisqu'il trompe aux espingles? » que, comme ils font : « Ce n'est qu'aux espingles, il n'auroit garde de le faire aux escus. » Il fault apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre ' contexture, et leur en fault apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuyent non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur : que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent. »

Page 1