‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 132 sur 176 · LA 1,1. CM RE · texte numérisé non relu

LA 1,1. CM RE

155. J'en ai assez dit sur les méthodes de lecture. Mais n'oubliez pas qu'il ne faut pas contraindre les enfants à lire par force, ni les gronder pour cela. Attirez-les, si vous pouvez, par quelque artifice ; mais ne leur faites pas de la lecture un devoir forcé. Il vaut mieux leur laisser mettre un an de plus pourapprendre à lire que de s'exposer, en les pressant trop, à les dégoûter pour jamais de l'étude. Si vous avez quelque reproche à leur adresser, que ce soit pour des choses importantes, relatives à la véracité ou aux bons sentiments, mais ne les tourmentez pas pour l'ABC. Employez votre adresse à rendre leur volonté souple, docile à la raison; apprenez-leur à aimer l'honneur et la louange; à s'offenser d'être traités avec mépris ou avec indifférence, surtout par leur mère, par vous : et tout le reste ira de soi. Mais, si vous voulez atteindre ce résultat, vous ne devez pas, selon moi, les fatiguer et les troubler par des règles qui portent sur des choses indifférentes, ni les réprimander pour des fautes légères ou même pour quelques-unes de celles qui pourraient paraître graves à d'autres personnes. Mais je me suis déjà assez étendu sur ce sujet.

156. Lorsque, grâce à ces méthodes attrayantes, l'enfant commence à savoir lire, mettez-lui dans les mains quelque ouvrage agréable, proportionné à son intelligence, dont l'agrément puisse attirer le petit lecteur et le récompenser de sa peine, mais qui cependant ne lui farcisse pas la tète de fictions absolument vaines, et surtout ne lui insinue pas dans l'esprit des germes de vice et de folie. A cet effet, je pense que le meilleur livre sera le recueil des Fables d'Ésope1. Ce sont là en effet des histoires propres

1. I.ocke n'est pas de l'avis de Rousseau, qui condamne absolument l'usage des fables, et qui proscrit même celles de La Fontaine, « toutes naïves, toutes charmantes qu'elles sont ». Rousseau prétend que l'apologue «. en amusant les enfants les abuse, que séduits par le mensonge ils laissent échapper la vérité, et que ce qu'on fait pour leur rendre l'instruction agréable, les empêche d'en profiter... Il faut dire la vérité nue aux enfants » {Emile, liv. II).

à charmer et à amuser l'enfant, et qui en même temps contiennent des réflexions utiles pour un homme fait. S'il les garde dans sa mémoire pendant le reste de sa vie, il ne sera pas fâché de les y retrouver, parmi ses pensées d'homme et ses graves préoccupations. Si son exemplaire d'Ésope contient des illustrations, cela l'amusera encore plus, et l'encouragera à lire, à condition pourtant que ces images soient de nature à accroître ses connaissances l. Car c'est en vain et sans aucun intérêt que les enfants entendent parler des objets visibles, s'ils n'en ont pas l'idée; et cette idée, ce ne sont pas les mots qui peuvent la leur donner, ce sont les choses elles-mêmes ou les images des choses 2. Dès que l'enfant commence à épeler, il convient donc de lui montrer autant de figures d'animaux qu'on peut en trouver, avec leurs noms inscrits au-dessous de l'image, ce qui à la fois l'excite à lire et lui donne l'occasion de questionner et de s'instruire. Le livre anglais intitulé Reynard the Fox 3, peut aussi, je crois, servir au même but. Si de plus ceux qui l'entourent lui parlent souvent des histoires qu'il a lues, etl'écoutent quand il en parle, ce sera, sans compter d'autres avantages, un nouvel encou-

1. Comme Coménius, l'auteur de ïOrbis jnctus (1657), le premier livre élémentaire d'images qui ait été mis entre les mains des enfants, Locke recommande les illustrations. Seulement il ne dit pas qu'elles ont, outre le mérite d'accroître nos connaissances, celui de récréer l'imagination et de développer les facultés esthétiques. » (Préface du Janua linguarum.)

2. Conférez Coménius. « Puisque les mots sont les signes des choses, si on ne cognoit pas les choses, que signifieront-ils? Qu'un enfant me sçache réciter un million de mots, s'il ne les sçait pas appliquer aux choses, à quoy lui servira tout ce grand appareil? »

3. Reynard le Renard. Imitation anglaise du fameux poème allégorique qui sous des formes diverses, en France, en Allemagne, eut tant de succès au moyen âge. C'était une satire de la vie humaine et de la société féodale. Elle date dans sa rédaction primitive du onzième siècle. Mais une multitude de versions parurent dans les siècles suivants. Le héros du poème s'appelait Reinhard ; il symbolisait la ruse, l'astuce, la fourberie, et c'est de là qu'est venu notre mot français de renard.

ragement qui lui rendra la lecture plus attrayante, puisqu'il v trouvera plaisir et profit. Ces procédés engageants sont complètement négligés dans la méthode ordinaire; il faut par suite beaucoup de temps pour que les enfants reconnaissent l'agrément ou l'utilité de la lecture et qu'ils s'y sentent attirés par ces raisons, de sorte qu'ils ne voient au début dans les livres que des amusements à la mode, ou des objets ennuyeux qui ne servent à rien.

157. Il est nécessaire assurément que l'enfant apprenne par cœur le Pater Noster, le Credo et les dix commandements, mais non en les lisant lui-même dans un alphabet; il vaut mieux, selon moi, crujl les apprenne en lesjmtendant répéter par quelqu'un, avant même de savoir lire. Apprendre par cœur et apprendre à lire sont deux choses qu'il ne faut pas mêler, de peur que l'une ne nuise à l'autre. Il faut que cette étude de la lecture lui cause le moins de peine, le moins d'ennui qu'il se pourra. Je ne sais pas s'il y a d'autres livres anglais du genre de ceux que j'ai cités, et qui puissent exciter l'intérêt des enfants, les engager à lire. Mais je suis disposé à croire que, les enfants ayant été généralement soumis aux méthodes des écoles, où Ton emploie le fouet pour les contraindre par la peur, où l'on ne se préoccupe pas de leur rendre le travail agréable et engageant, les bons livres de ce genre, confondus avec un tas d'autres livres ridicules, et il y en a de toutes espèce, ont eu jusqu'à présent la mauvaise fortune de n'être pas remarqués l. Je ne sache pas que l'on ait fait usage jusqu'à présent d'aucun livre de ce genre, en dehors du Syllabaire, du Psautier, du nouveau Testament et de la Bible.

158. Pour la Bible, qu'on emploie d'ordinaire avec les enfants, afin d'exercer et de développer leur talent de lecteurs, je pense que la lecture complète et indiscrète de ce

1. 11 serait plus juste et plus vrai de dire que l'influence des méthodes a fait qu'on n'a pas écrit de semblables livres. C'est de nos jours seulement qu'on a songé à écrire pour les petits entants.

livre, dans la suite de ces chapitres, est si loin d'être avantageuse aux enfants, soit pour les perfectionner dans la lecture, soit au point de vue des principes de la religion, que peut-être il serait impossible de trouver un livre pire. En effet, quel encouragement peut-il y avoir pour un enfant à lire dans un livre où il y a tant de parties qu'il ne comprend point ? Combien sont peu proportionnées à l'esprit des enfants des lectures telles que les Lois de Moïse, le Cantique de Salomon, les Prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament, les Épître3 et l'Apocalypse? Et les Quatre Evangiles eux-mêmes, avec les Actes des Apôtres, bien qu'ils soient plus aisés à comprendre, sont tout à fait disproportionnés à l'intelligence enfantine. J'accorde que les principes de la religion doivent être recueillis dans ces livres, et dans les termes mêmes dont se sert l'Écriture : mais rien ne doit être proposé à un enfant qui ne soit à sa portée et approprié à sesconnaissances. Combien on s'écarte de cette règle quand on fait lire la Bible en entier, et cela pour apprendre à lire ! Quel étrange chaos de pensées doit contenir le cerveau d'un enfant, en supposant même qu'il soit capable à cet âge d'avoir des pensées exactes sur les choses de la religion, lorsque, dès ses plus tendres années, il a lu toutes les parties de la Bible indistinctement. 159. Puisque j'ai abordé cette question, laissez-moi ajouter qu'il y a assurément dans l'Écriture certaines parties qui sont très propres à être mises dans les mains des enfants, pour leur faire aimer la lecture : de ce nombre sont les histoires de Joseph et de ses frères, de David et de Goliath, de David et de Jonathan * etc. Il en est d'autres qu'ils doivent lire pour leur instruction, comme cette maxime : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous-même2 », et tant d'autres règles morales,

i. Il est certain que les histoires de la Bible, si on les expurge de quelques détails, sont de nature à intéresser l'imagination des enfants, comme tous les récits empruntés aux peuples primitifs.

2. « L'Université, dit Rollin, a ordonné que dans toutes les classes les

simples et claires, qui, convenablement choisies, peuvent être souvent employées, soit pour la lecture soit pour l'instruction. Qu'ils les lisent jusqu'à ce qu'elles soient profondément gravées dans leur mémoire ; et alors, quand leur esprit sera mûr pour les comprendre, qu'on les leur représente, dans des occasions convenables, comme les règles sacrées et immuables de leurs actions et de leur vie. Mais lire indifféremment toutes les parties de l'Écriture, voilà ce qui serait je crois tout à fait déplacé dans la première instruction de l'enfant, jusqu'à ce que, ayant été instruits de ce qu'elle contient de plus essentiel et de plus clair, ils aient une idée générale de ce qu'ils doivent principalement croire et pratiquer. C'est d'ailleurs dans les termes mêmes de l'Écriture qu'il faut leur apprendre ces choses, et non dans les paraphrases que des hommes, préoccupés par l'esprit de système et par de vaines analogies, peuvent être tentés d'employer dans ce cas et de leur imposer comme articles de foi. Pour échapper à cet inconvénient le docteur Worthington a composé un catéchisme, où toutes les réponses sont faites dans les propres termes de l'Écriture1. C'est un bon exemple qu'il a donné, et dans son travail les mots ont une telle précision, qu'il ne peut y avoir de chrétien qui veuille se dérober au devoir de le faire apprendre à son enfant. Dès que l'enfant saura la prière dominicale, le credo et les dix commandements, il faudra lui poser une des questions de ce catéchisme, chaque jour ou chaque semaine, selon qu'il sera plus ou moins capable de la comprendre et de la retenir. Lorsqu'il saura parfaitement par cœur ce catéchisme, de façon à répondre aisément et

Icoliers réciteraient chaque jour quelques sentences tirées de l'Écri- Imv Sainte, afin que les autres études soient assaisonnées par ce divin sel. »

1. Coste fait remarquer avec raison que la composition de ce catéchisme, telle que Locke nous l'indique, n'est pas encore une garantie absolue d'impartialité théologique. Tout dépend en effet de la nature des questions posées.

rondement à toutes les questions qui y sont contenues, il conviendra de lui enseigner les autres préceptes de morale semés çà et là dans la Bible. Ce sera pour sa mémoire le meilleur des exercices ; ce seront aussi des règles qui devront toujours le guider, et qu'il aura toujours sous la main pour la conduite de toute sa vie.

160. Lorsque l'enfant sait bien lire l'anglais, il est temps qu'il apprenne à écrire l. Et ici la première chose à lui enseigner, c'est de bien tenir sa plume. Il faut même exiger qu'il fasse cela parfaitement, avant de lui permettre de tracer sur le papier aucun caractère. Car non seulement les enfants, mais toutes les personnes qui veulent bien faire une chose, ne devraient jamais en trop faire à la fois, ni prétendre se perfectionner en même temps dans les deux parties d'une action, quand il est possible de les séparer. Je pense que la manière italienne, qui est de tenir la plume entre le pouce et le doigt d'après seulement, est la meilleure de toutes. Mais sur ce point vous pouvez consulter quelque bon maître d'écriture, ou toute autre personne qui écrit bien et vite. Lorsque l'enfant sait bien tenir la plume, le second degré est de lui apprendre comment il doit placer son papier, tenir son bras et le reste du corps. Ces prati-

1. Il n'est nullement nécessaire d'attendre que l'enfant sache parfaitement lire pour commencer les leçons d'écriture. Les deux études peuvent être simultanées. Sous le nom d'Écriture- Lecture, on désigne souvent aujourd'hui la méthode de l'enseignement simultané des deux choses, et cette méthode pratiquée dès le dernier siècle par quelques novateurs, gagne rapidement du terrain.

Mais Locke obéissait ici aux habitudes de son temps. Il n'était permis alors d'aborder l'étude de l'écriture que quand on avait passé par tous les degrés de la lecture. « Il est nécessaire, dit La Salle, que les écoliers sachent très parfaitement lire, tant le français que le latin, avant que de leur faire apprendre à écrire. » (Conduite des Écoles chrétiennes, 1722.)

Page 1