‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 136 sur 176 · LES LANGUES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

LES LANGUES ÉTRANGÈRES

162. Quand l'enfant sait parler sa langue maternelle1, il est temps de lui apprendre quelque autre langue. Chez nous, personne n'en doute, c'est le français qu'il faut choisir 2. La raison en est que dans notre pays on est généralement familiarisé avec la véritable méthode qui convient pour enseigner cette langue, et qui consiste à la parler avec les enfants, toutes les fois qu'on s'entretient avec eux, sans faire intervenir les règles grammaticales. On pourrait apprendre aisément la langue latine par les mêmes procédés, si le maître, restant constamment avec l'enfant, ne lui parlait que latin et l'obligeait aussi à répondre en latin. Mais comme le français est une langue vivante, qui sert davantage dans la conversation, c'est par elle qu'il faut commencer, afin que les organes de la parole, alors qu'ils sont encore souples, puissent être dressés à bien former les sons de cette langue, et s'habituent à bien prononcer le français, chose qui devient plus difficile, plus elle est différée.

165. Lorsque l'enfant sait bien parler et bien lire en français, résultat qui peut être atteint d'après cette méthode en un an ou deux, il faut le mettre au latin ; et l'on peut s'étonner que les parents, qui ont vu par expérience comment on apprenait le français, ne sachent pas com-

1. Locke qui ne songe guère aux enfants du peuple et qui n'écrit que pour l'éducation du gentleman, passe trop légèrement sur l'étude de la langue maternelle. Son élève l'apprend sans effort, parce qu'il est entouré dès le berceau de gens qui la parlent avec pureté et correction.

2. On voit que Locke place l'étude d'une langue vivante immédiatement après l'étude de la langue maternelle et avant l'étude du latin.

prendre qu'on doit apprendre le latin de la même manière, c'est-à-dire en causant et en lisant. Il faut seulement prendre garde que l'enfant, pendant qu'il apprend les langues étrangères, en les parlant, en ne lisant avec son précepteur que des ouvrages écrits dans ces langues, n'en vienne à oublier de lire l'anglais : inconvénient que sa mère ou tout autre personne préviendra en lui faisant lire chaque jour quelques morceaux choisis de l'Écriture ou d'un autre livre anglais.

i64. Je considère le latin comme absolument nécessaire à l'éducation d'un gentleman l. La mode, qui règne en toutes choses, en a si bien fait une partie essentielle de l'éducation qu'on oblige à l'étudier à coups de fouet, en y consacrant péniblement beaucoup d'heures d'un temps précieux, même les enfants qui une fois sortis de l'école n'auront plus rien à démêler avec le latin pendant le reste de leur vie. Peut-il y avoir rien de plus ridicule que de voir un père dépenser son argent et le temps de son fds, pour lui faire apprendre la langue des Romains, alors qu'il le destine au commerce, à une profession où, ne faisant aucun usage du latin, il ne peut manquer d'oublier le peu qu'il en a appris au collège et que neuf fois sur dix il a pris en dégoût, à cause des mauvais traitements que cette élude lui a valus2? Pourrait-on imaginer, si nous n'en trouvions à chaque instant des exemples parmi nous, qu'un enfant fût contraint à apprendre les éléments d'une langue dont il n'aura jamais à se servir dans l'avenir qui lui est réservé, et à négliger pendant ce temps-là des connaissances

1. Locke ne songe donc nullement à exclure le latin de l'éducation : ce sont seulement les méthodes classiques qu'il condamne. Il demande que le latin soit enseigné comme une langue vivante, par l'usage et non par les règles.

2. Locke critique avec raison la manie, trop répandue encore de nos jours, de rechercher le luxe des études latines pour des jeunes gens que leur intelligence ou leur condition appellerait plutôt aux études pratiques et nécessaires d'un bon collège d'enseignement industriel ou spécial.

acquérir la connaissance d'une langue que les autres enfants n'apprennent d'ordinaire qu'à force de coups et au prix de six ou sept ans de collège; mais je la recommande encore parce qu'en la suivant l'enfant peut en même temps former son esprit et ses manières, et faire des progrès dans plusieurs sciences, telles que la géographie, l'astronomie, la chronologie, l'anatomie, sans compter certaines parties de l'histoire et en général toutes les connaissances concrètes qui tombent sous les sens et n'exigent guère d'autre faculté que la mémoire1. C'est par là en effet que devrait commencer l'instruction, si l'on avait souci de suivre la bonne voie; c'est là, dans ces études de choses, qu'il faudrait asseoir les bases de l'éducation, et non dans ces notions abstraites de logique et de métaphysique, qui sont plus propres à amuser qu'à former l'intelligence, au moins dans son premier effort vers la connaissance K

Lorsque les jeunes gens se sont quelque temps fatigué le cerveau à suivre ces spéculations abstraites, sans succès et sans progrès, ou tout au moins sans y trouver le profit qu'ils en attendaient, ils ne sont que trop disposés à tenir en piètre estime soit la science, soit leurs propres forces; et alors ils sont tentés de laisser là leurs études, de renoncer aux livres qui ne contiennent, leur semble-t-il,

1. C'est l'éducation des choses substituée à l'éducation des mots. Locke devance les pédagogues modernes qu'on appelle réalistes et qui se préoccupent surtout de présenter à l'intelligence naissante de l'enfant des objets concrets et sensibles. Coménius était entré dans cette voie dès le dix-septième siècle. Dans la préface du Janua linguarum (1651) il disait : « C'est une chose qui parle de soy mesme que la vraye et propre façon d'enseigner les langues n'a pas esté bien recognue es escoles jusques à présent. La pluspart de ceux qui s'adonnoyent aux ettres s'enviellissoyent en l'estude des mots, et on mettoit dix ans et davantage à l'estude de la seule langue latine : voire mesme on y employoit toute sa vie, avec un avancement fort long et fort petit, et qui ne respondoit pas à la peine et au travail qu'on y prenoit. » Mais il n'est pas probable que Locke ait connu Coménius.

2. Conférez l'exclamation de Rousseau : « Des choses! Des choses ! trop de mots. »

que des mots difficiles et des sons vides de sens, ou tout au moins de conclure que les livres renferment des connaissances réelles qu'ils n'ont pas eux-mêmes assez d'intelligence pour comprendre. Que les choses se passent ainsi, c'est ce que je puis vous affirmer d'après ma propre expérience. Entre autres connaissances qu'il est possible d'inculquer à un jeune homme d'après cette méthode, tandis que les autres enfants de son âge sont entièrement absorbés par l'étude du latin et des langues, je dois compter aussi la géométrie : car j'ai connu un jeune homme, élevé à peu près de cette manière, qui était capable de démontrer plusieurs propositions d'Euclide, bien qu'il n'eût pas treize ans '.

167. Mais si vous ne pouvez mettre la main sur un précepteur qui parle bien le latin, qui soit en état d'enseigner à votre fils toutes les connaissances dont j'ai parlé et qui enfin puisse l'élever d'après la méthode que j'ai indiquée, le mieux sera de suivre la méthode qui s'en rapproche le plus : c'est-à-dire de prendre un livre facile et agréable, par exemple les Fables d'Ésope, et d'écrire sur deux lignes, l'une au-dessus de l'autre, d'une part la traduction anglaise, aussi littérale que possible, de l'autre le mot latin qui correspond à chacun des mots anglais. Faites lire à l'enfant chaque jour cette traduction, en y revenant plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il comprenne parfaitement le sens des mots latins; passez ensuite à une autre fable, jusqu'à ce qu'il la possède aussi parfaitement, sans négliger de revenir sur celle qu'il a déjà apprise, afin de lui rafraîchir la mémoire*. Lorsqu'il prend sa leçon d'écri-

1. La géométrie est devenue un objet d'études plus familier et plus élémentaire qu'elle ne l'était du temps de Locke ; et nous ne songerions plus aujourd'hui à citer comme un prodige un enfant de treize ans qui démontre quelques propositions d'Euclide

'2. La méthode que recommande Locke rappelle celle que suivait un siècle auparavantleprolesseur delà reine Elisabeth, R. Ascliam. D'après Ascham, l'enfant apprenait d'abord les huit parties du discours et les règles d'accord ; cela fait, il fermait sa grammaire et prenait un livre

ture, donnez-lui ces traductions à copier, de sorte que, tout en exerçant sa main, il fasse aussi des progrès dans la connaissance de la langue latine. Comme cette méthode est plus imparfaite que celle qui consisterait à lui parler latin, il sera nécessaire de lui faire apprendre exactement par cœur, d'abord la formation des verbes, ensuite les déclinaisons des noms et. des pronoms, et de l'aider ainsi à se familiariser avec le génie et les usages delà langue latine, qui, pour marquer les diverses significations des verbes et des noms, a recours, non pas comme les langues modernes, à des particules et à des préfixes, mais à des terminaisons différentes des mots. C'est tout ce qu'il lui faut de grammaire, selon moi, jusqu'au temps où il pourra lire lui-même la Minerve1 de Sanctius avec les noies de Scioppius et de Périzonius.

Une autre règle, qui, je crois, doit être observée dans l'instruction des enfants, c'est, s'ils viennent à rencontrer quelque difficulté, de ne pas les embarrasser davantage, en les obligeant à se tirer d'affaire eux-mêmes. Par exemple, ne leur posez pas des questions comme celles-ci, à pro-

latin facile, les Éptlres de Cicéron par exemple. Le maître expliquait le sujet d'une épitre; puis il la traduisait en anglais aussi souvent qu'il était nécessaire pour tpie l'entant se rendit compte de tous les nuits. L'enfant répétait l'exercice; puis quand il le possédait parfaitement, il transcrivait sur son cahier la traduction anglaise du mot latin. Au bout d'une heure on lui enlevait le texte et il remettait en latin son propre anglais. Locke semble s'être inspiré de cette méthode el y ajoute le système de la traduction juxta linéaire. C'est ce procédé de traduction mot à mot que recommandait aussi Dumarsais, dans sa Mil/iode rai sonnée pour apprendre la langue latine, \1±1.

1. La Minerve de Sanctius, qui parut en 1587, à Salamanque, est une grammaire latine remarquable pour l'époque, et dont le succès lut durable. Son auteur, Sanchez ou Sanctius, professait le grec et la rhétorique à l'Université de Salamanque. Le titre exact de sa grammaire est : Minrrr/i seu tic caitsis linguœ lalinœ. Sioppius, philologue allemand (1576-1649), et Périzonius, professeur d'histoire el d'éloquence à Francfort (11)51-1715) ont donné l'un et l'autre des éditions, revues et augmentées de la Minerve de Sanctius. Celle de Périzonius, qui date de 1G87, venait de paraître à l'époque où Locke écrivait.

pos de la phrase qu'ils sont en train de construire : «Quel est le cas nominatif? » Ne leur demandez pas ce que signifie aufer, pour les amener a comprendre le sens de abatutcre, etc., alors qu'ils ne sont pas encore en état de répondre sans effort. C'est leur faire perdre du temps et en même temps les troubler : car, lorsque les enfants sont en train d'étudier et s'appliquent au travail de toutes les forces de leur attention, il faut avoir souci de les tenir en belle humeur1; il faut leur rendre l'étude facile et aussi agréable que possible. C'est pourquoi, s'il leur arrive d'être arrêtés par une difficulté et qu'ils veuillent aller plus loin, aidez-les tout de tuite à la surmonter, sans les rebuter ni les gronder2. Rappelez-vous que des procédés plus sévères, toutes les fois qu'on les emploie, témoignent seulement de l'orgueil ou de la mauvaise humeur d'un maître, qui exige que des enfants comprennent les choses à l'instant et aussi bien que lui, tandis qu'il devrait plutôt considérer que son rôle est de leur donner de bonnes habitudes, et non de leur inculquer avec colère des règles qui servent à peu de chose dans la conduite de la vie, qui surtout ne servent de rien aux enfants, puisque les enfants ne les ont pas plutôt entendues qu'ils les oublient. Dans les sciences où il s'agit d'exercer la raison, je ne nie pas qu'on puisse parfois changer quelque chose à cette méthode et proposer des difficultés à l'enfant, afin d'exciter son activité et d'accoutumer l'esprit à déployer ses pro-

1. C'est le mot de Lancelol et des jansénistes qui s'efforçaient aussi d'égayer les entants, de les mettre en « belle humeur ».

2. Locke est ici en contradiction avec la plupart des pédagogues. M. Bréal par exemple déclare que « la tâche du maître (dans l'enseignement du latin) n'est pas d'écarter les difficultés de la route, mais seulement de les disposer d'une façon méthodique et graduée. Il ne s'agit pas d'abréger le chemin; car c'est le chemin qui est en quelque sorte la fin qu'on se propose. » (Quelques mois sur l'instruction publique, p. lui.) Locke lui-même, quelques lignes plus bas, accorde qu'il ne faut pas supprimer les difficultés dans les études où il s'agit d'exercer la raison de l'enfant.

près forces, sa sagacité de raisonnement. Mais je crois qu'il ne faut pas procéder ainsi avec les enfants, tant qu'ils sont très jeunes et lorsqu'ils abordent pour la première fois un ordre nouveau de connaissances ; dans ce cas en effet, chaque chose est déjà difficile par elle-même, et le grand art, l'habileté du maître, est de leur rendre toutes choses aussi aisées qu'il le peut. Or l'étude des langues est de celles qui offrent le moins d'occasions d'embarrasser l'enfant. Les langues en effet s'apprennent par routine, par habitude, par mémoire, et on ne les parle parfaitement bien que lorsqu'on a entièrement oublié les règles de la grammaire1. J'accorde qu'il faut quelquefois étudier avec grand soin la grammaire d'une langue, mais cela ne convient qu'à des hommes faits qui veulent comprendre une langue en philosophes et en critiques, ce qui n'est guère l'affaire que des seuls érudits2. Quant à im gentleman, on accordera, je pense, que, s'il doit étudier à fond une langue, cela ne peut être que la langue de son pays, afin qu'il puisse se rendre compte avec une exactitude parfaite de la langue dont il se sert constamment.

Il y a une autre raison pour que les professeurs et les maîtres ne multiplient pas les difficultés sous les pas de leurs élèves, pour que, au contraire, ils leur aplanissent les voies et les aident à franchir les obstacles. L'esprit des enfants est faible, étroit, et ne peut en général contenir qu'une idée à la fois. Tout ce qui occupe l'esprit des enfants les

1. Mais pour « oublier » les règles de la grammaire, il faut les avoir sues.

2. « L'enseignement du français est peu goûté, aujourd'hui encore, dans quelques-unes de nos écoles, et cela parce que l'instituteur enseigne le plus souvent la langue française comme il enseignerait une langue morte. Il oublie que l'enfant parle déjà le français à l'école et que bien longtemps avant de savoir ce qu'est un verbe, un substantif ou un pronom, il faisait usage de tous ces mots. Le maître doit partir du point où est arrivé l'enfant, et lui inspirer, en se servant de ce qu'il sait déjà, le désir de connaître davantage ». (M.Bréal : Conférence sur V étude du français, faite à l'École normale supérieure de Fontenay.) ..y.*

absorbe entièrement pour un temps, surtout si la passion s'en mêle. Il appartient donc à l'habileté et à l'art du professeur de débarrasser leur cerveau de toute autre pensée, avant de leur donner quelque chose à étudier et de faire la place nette pour les connaissances qu'il veut leur communiquer, afin qu'elles soient reçues par un esprit attentif et appliqué. Si cette condition n'est pas remplie , elles ne laisseront pas d'impression. La nature des enfants les dispose à laisser flotter leurs pensées1. C'est la nouveauté seule qui leur plaît2; toute chose nouvelle qui s'offre à eux, ils veulent immédiatement en jouir, mais ils s'en fatiguent aussi vite. Ils se dégoûtent promptement d'une même occupation, et le plaisir consiste presque exclusivement pour eux dans le changement et la variété. C'est donc contrarier évidemment les dispositions naturelles de l'enfance que de vouloir fixer ses pensées errantes. Que ce soit l'effet de l'état du cerveau, ou de l'inconstance et de la mobilité des esprits animaux, sur lesquels l'intelligence n'exerce pas encore un empire absolu, il est certain, en tout cas, que c'est chose pénible pour l'enfant de retenir sa pensée sur le même objet. Une attention prolongée est la tâche la plus rude qu'on puisse lui imposer7"- , et par conséquent, si l'on veut exiger de lui qu'il applique son esprit, il faut s'efforcer de lui rendre aussi agréable que possible l'étude qu'on lui propose; tout au moins faut-il prendre garde qu'il ne s'y mêle aucune

1. Tous les observateurs de l'enfance ont insisté sur cette mobilité, cette fragilité de l'attention chez l'enfant. Conférez, par exemple, Fénelon. [Édite, des filles, c. V.) « Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille tou-

OOTS.S

2. En cela les enfants ressemblent aux hommes, et il n'est pas vrai de dire qu'ils se dégoûtent tout de suite de la même occupation.

3. L'attention, étant en effet un effort de l'esprit, une manifestation de la volonté, ne peut guère se prolonger chez l'enfant. C'est le degré de l'attention qui mesure la force de l'intelligence. Les aliénistes ont remarqué que la faiblesse d'esprit, l'imbécillité, l'idiotie, correspondaient toujours à une grande impuissance d'attention.

idée déplaisante ou effrayante. S'il n'a aucun goût à prendre ses livres et n'y trouve aucun plaisir, on ne doit pas s'étonner que ses pensées tendent constamment à se détourner d'une étude qui le dégoûte, et qu'elles cherchent à se distraire en se reportant sur des objets plus agréables et autour desquels son imagination ne peut s empêcher de rôder.

C'est, je le sais, une méthode familière aux précepteurs, pour essayer d'obtenir l'attention des écoliers et de fixer leurs esprits sur ce qu'ils leur enseignent, de recourir aux réprimandes et aux châtiments, pour peu qu'ils les surprennent en flagrant délit de distraction. Mais de pareils procédés produisent nécessairement l'effet contraire. Les coups, les paroles violentes du précepteur remplissent de terreur et d'effroi l'esprit des enfants, et ces sentiments s'emparent de leur pensée tout entière, n'y laissant point de place pour d'autres impressions. Je suis persuadé que tous mes lecteurs se rappelleront quel désordre causaient dans leurs esprits les paroles vives ou impérieuses de leurs parents ou de leurs maîtres, et comment ils en étaient si troublés que pendant plusieurs minutes ils pouvaient à peine comprendre ce qu'on leur disait ou ce qu'ils disaient eux-mêmes. Ils perdaient pour un moment la vue de l'objet qui les occupait ; leur esprit s'emplissait de désordre et de confusion, et dans cet état ils n'étaient plus capables de faire attention à quoi que ce soit.

Sans doute les parents et les gouverneurs doivent donner pour base à leur autorité les sentiments de crainte qu'ils inspirent à leurs enfants ou à leurs élèves, et les gouverner par là. Mais lorsqu'ils ont acquis quelque ascendant sur eux, il convient qu'ils n'en usent qu'avec une extrême modération, et qu'ils ne se transforment pas en épouvantail que les écoliers ne puissent voir sans trembler. Cette rigueur peut rendre le gouvernement plus facile aux maîtres, mais elle rend peu de service aux en-

fants. Il est impossible que les enfants apprennent quelque chose, lorsque leurs pensées sont dominées et troublées par quelque passion, notamment par la peur qui, plus qu'aucun autre sentiment, fait une profonde impression sur leurs tendres et faibles esprits. Maintenez l'esprit de l'enfant dans un état de calme et de paix, si vous voulez qu'il profite de vos instructions et qu'il acquière de nouvelles connaissances. Il n'est pas moins impossible de tracer des caractères réguliers dans un esprit que la terreur agite qu'il ne le serait d'écrire sur une feuille de papier qui tremble1.

Le grand art du professeur est d'obtenir et de garder 1 attention de son élève ; avec elle il est sûr d'aller aussi loin que le permettront les aptitudes de l'écolier; sans i Ile ; il aura beau se donner du mal et crier, il n'obtiendra lien ou pas grand' chose8. Pour gagner l'attention, il doit faire comprendre à l'enfant (autant qu'il est possible) l'ulilité de ce qu'il lui enseigne, et lui prouver, par les progrès qu'il a déjà faits, qu'il peut faire maintenant ce qu'il n" pouvait faire auparavant; qu'il a acquis une science qui 1 îi assure quelque autorité et des avantages réels sur ceux qui sont encore dans l'ignorance. A cela il faut joint!.e beaucoup de douceur dans toutes les instructions; il faut, par je ne sais quelle tendresse manifestée dans toute la conduite, faire comprendre à l'enfant qu'on l'aime, cju'on n'a en vue que son bien. C'est le seul moyen d'exciter en retour l'affection de l'enfant, affection qui l'engagera à

i. Le passage qui précède et celui qui suit sont des plus remarquables et méritent d'être médités avec soin.

'1. L'inattention est le grand (léau des études. Conférez le portrait que Bossuet trace de l'homme inattentif, d'après les souvenirs que lui avait laissés sans doute son élève, le Dauphin, dont la distraction était extrême. « L'homme inattentif jette deçà et delà, pendant qu'on lui parle, des regards inconsidérés; son esprit est loin de vous; il ne vous écoute pas, il ne s'écoule pas lui-môme, il n'a rien de suivi ; ses regards égarés font voir combien ses pensées sont vagues ». (Politique, V, n.)

écouter les leçons de son maître et à aimer ce qu'il lui enseigne.

Il n'y a que la perversité opiniâtre qui doive être châtiée par un traitement impérieux et dur. Toutes les autres fautes, corrigez-les d'une main douce. Des paroles aimables et engageantes produiront sur une bonne nature un effet meilleur et plus sûr, et même préviendront le plus souvent cette perversité qu'une discipline autoritaire et rigoureuse a pour effet d'engendrer parfois même chez les esprits bien faits et généreux. Oui, l'obstination et les fautes volontaires doivent être réprimées, coûte que coûte et par les coups au besoin. Mais j'incline à croire que la perversité chez l'élève n'est bien souvent que le résultat de la mauvaise humeur chez le maître, et que la plupart des enfants mériteraient rarement d'être battus, si une sévérité inutile et déplacée n'avait pas développé leurs mauvais sentiments, en leur inspirant une secrète aversion pour leur maître et pour tout ce qui vient de lui.

L'étourderie, la distraction, l'inconstance, la mobilité de la pensée, voilà les défauts naturels de l'enfance. Par conséquent quand ils n'y mettent pas d'intention, il faut ne leur parler qu'avec douceur et compter sur le temps pour triompher de ces défauts. Si chaque faute de cette espèce provoquait une explosion de colère et de réprimandes, les occasions de châtier et de gronder reviendraient si souvent que le gouverneur serait un objet de terreur et d'émoi pour ses élèves; et cela suffirait pour les empêcher de profiter de ses leçons, pour neutraliser tout l'effet de son enseignement.

Il faut donc que le maître tempère la crainte qu'il leur inspire par des marques constantes de tendresse et de bonté, afin que l'affection les excite à faire leur devoir et les dispose à suivre avec plaisir ses volontés. On les verra alors rejoindre leur gouverneur aveft empressement ; ils l'écouteront comme un ami, qui prend de la peine pour leur faire du bien. Tout le temps qu'ils resteront avec lui,

leur esprit sera libre et calme : dispositions nécessaires pour qu'ils puissent acquérir de nouvelles connaissances, et pour recevoir ces fortes et durables impressions sans lesquelles tout ce qu'ils font, eux et leurs maîtres, serait peine perdue; ils se seraient donné beaucoup de mal pour un mince profit.

168. Lorsque, par l'application de la méthode qui mêle l'étude du latin à celle de l'anglais, l'enfant a acquis quelque connaissance de la langue latine, on peut alors le pousser un peu plus loin, en lui faisant lire quelque autre auteur latin, par exemple Justin ou Eutrope1. Pour que la lecture et l'intelligence de ces auteurs lui causent le moins d'ennui et le moins de travail possible, vous pouvez lui permettre, s'il le veut, de s'aider de la traduction anglaise2. Ne vous laissez point troubler par cette objection que de la sorte il ne saura le latin que par routine. Si l'on y refléchit en effet, cette raison, loin d'être contraire à la métbode que nous recommandons pour l'étude des langues, est tout à fait en sa faveur. Les langues en effet ne peuvent être apprises que par routine, et un homme qui ne parle pas l'anglais et le latin par routine, assez parfaitement pour que, pensant à la chose qu'il veut dire, il trouve tout de suite l'expression propre et la construction convenable, sans qu'il ait besoin de réfléchir aux règles de la grammaire, ne parle pas bien ces langues, et on ne saurait dire qu'il les possède. Et je voudrais bien qu'on me désignât une langue que l'on pût apprendre et parler comme il faut par les seules règles de la grammaire. Les langues ne sont pas le produit des règles ni de l'art, elles proviennent du basard et de l'usage commun du peuple. Ceux qui les parlent bien ne suivent pas d'autre règle que l'u-

1. Justin, écrivain du deuxième siècle, abrévialeur de Trogue Pompée; Eutrope, écrivain latin du quatrième siècle, auteur d'un Breviarium historiée Itumanœ. Ni l'un ni l'autre ne méritent guère l'honneur que Locke leur lait ici. Justin cependant est resté longtemps classique.

sage1, et ils n'ont pas à s'en rapporter à d'autre faculté qu'à leur mémoire, et à l'habitude de parler comme parlent ceux qui passent pour s'exprimer avec précision. Or tout cela, en d'autres termes, c'est parler par routine.

On me demandera peut-être, si, d'après moi, la grammaire ne sert à rien2. Ceux qui ont pris tant de peine pour ramener les diverses langues à des règles et à des lois, qui ont tant écrit sur les déclinaisons et les conjugaisons, sur les règles d'accord et sur la syntaxe, ont-ils donc perdu leur temps et inutilement travaillé ? Je ne dis pas cela. La grammaire a aussi son rôle*. Mais je crois pouvoir affirmer qu'on s'en embarrasse beaucoup plus qu'il n'est besoin, et qu'elle ne convient pas du tout à ceux que l'on accable de celte étude, j'entends les enfants de l'âge de ceux qui sont ordinairement soumis à ces épreuves, dans les écoles de grammaire 4.

Il est de toute évidence qu'il suffit d'avoir appris une langue par routine, pour satisfaire aux exigences du commerce ordinaire de la vie et des affaires communes. L'exemple des dames de haute naissance, et des personnes qui ont vécu dans la bonne société, nous prouve que cette méthode simple et naturelle, qui se passe de l'étude ou de

1. Tout cela est un peu exagéré, et Locke va trop loin dans sa réaction contre l'abus de la grammaire.

2. Conférez sur l'utilité de la grammaire les idées analogues des grammairiens de Port-Royal, notamment l'opinion de Nicole [Éducation d'un prince, p. 45 et suivantes).

5. « La pensée de ceux qui ne veulent pas du tout de grammaire est une pensée de gens paresseux qui veulent s'épargner la peine de la montrer, et bien loin de soulager les enfants, elle les ebarge infiniment plus que les règles, puisqu'elle leur ôte me lumière qui leur faciliterait l'intelligence des livres, et qu'elle les oblige d'apprendre cent fois ce qu'il suffirait d'apprendre une seule. » (Nicole).

4. Écoles de grammaire, c'est encore le nom que l'on donne aujourd'hui en Angleterre aux écoles anciennes, où le latin et le grec forment la base des études. Voyez le Rapport de MM. Demogeot et Montucci sur Y Enseignement secondaire en Angleterre et en Ecosse (1808).

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la connaissance de la grammaire, peut conduire à un haut degré d'élégance et de politesse. Les dames qui n'entendent rien aux temps et aux, modes, aux participes, aux adverbes et aux prépositions, parlent aussi purement et aussi correctement — je ne leur ferai pas le mauvais compliment de dire — qu'un maître d'école, mais que la plupart des gentilshommes qui ont été élevés d'après les méthodes ordinaires des écoles de grammaire l. On voit donc que l'on peut dans certains cas se dispenser de l'étude de la grain maire. Il s'agit par conséquent de savoir à qui il faut enseigner la grammaire, et à quel âge. A ces questions je répondrai :

1" Il y a des hommes qui étudient les langues pour le commerce ordinaire de la société, pour la communication de leurs pensées dans la vie commune, sans avoir le dessein de les faire servir à d'autres usages. A ce point de vue, la méthode naturelle, qui consiste à apprendre une langue par l'usage, non seulement suffit, mais doit être préférée à toute autre, parce qu'elle est la plus courte et la plus simple. On peut donc répondre que, pour ceux qui ne font d'une langue que cet emploi-là, l'étude de la grammaire n'est pas nécessaire. C'est ce que seront obligés d'accordfer un grand nombre de mes lecteurs, puisqu'ils comprennent ci- que je dis, puisque dans leurs conversations ils comprennent ce que disent leurs interlocuteurs, bien qu'ils n'aient jamais appris la grammaire-. Et c'est là, j'imagine, le cas de la plus grande partie des hommes;

1. Locke, sans doute, exagère l'ignorance des dames de son temps, qui, sans être bien instruite?, devaient cependant connaître, il faut l'espérer, les diverses parties du discours. Rapprochez cependant le passage de Fénelon cû il est «lit : « Il faudrait aussi qu'une fille sût la grammaire »; ce qui semble indiquer que de ce temps-là les femmes ne l'apprenaient guère.

i. Il est peu probable, quoi qu'en dise Locke, qu'il ait beaucoup de lecteurs parmi ceux qui n'ont pas étudié la grammaire.

je ne sais pas même s'il y en a un seul qui ait appris sa langue maternelle par principes1.

2° Il y a d'autres personnes qui ont pour principale affaire dans ce monde de se servir de leur langue et de leur plume. Pour celles-là, il est convenable, sinon nécessaire, qu'elles sachent parler purement et correctement, afin qu'elles puissent faire pénétrer leurs pensées dans l'esprit des autres hommes avec le plus de facilité et de force possible. C'est pour cela que des façons de parler qui n'ont que cette qualité de se faire comprendre, ne passent pas pour suffire à un gentleman. Il faut donc qu'il étudie la grammaire, entre autres moyens d'apprendre à bien parler ; mais ce doit être la grammaire de sa propre langue, de la langue dont il se sert, afin qu'il puisse comprendre exactement les discours de ses compatriotes, et parler lui-même avec pureté, sans choquer les oreilles de ceux auxquels il s'adresse, par des solécismes et par des irrégularités déplaisantes. Pour cela la grammaire est nécessaire, mais c'est seulement, je le répèle, la grammaire de notre propre langue, et elle ne l'est que pour ceux qui doivent prendre la peine de cultiver leur langage et de perfectionner leur style. Je laisse à juger si tout gentleman n'est pas de ce nombre, puisque le manque de précision et d'exactitude grammaticale dans le langage passe pour un défaut très malséant chez les personnes de cette condition, et que généralement il expose ceux qui commettent ces fautes au reproche d'avoir reçu une éducation ou fréquenté une compagnie indigne de leur rang. S'il en est ainsi (comme je suis disposé à le croire) il y a lieu de s'étonner que nos jeunes gens soient obligés d'apprendre la grammaire des langues mortes et des langues étrangères, et qu'on ne leur parle pas même une fois de la grammaire de leur propre langue i. Ils ne savent même pas qu'il y ait

1. On apprend en effet sa langue par l'usage, avant de l'apprendre par la grammaire.

2. Les pédagogues français du temps de Locke, et surtout ceux des

une grammaire anglaise, tant s'en faut qu'on leur fasse un devoir d'en apprendre les règles. On ne leur propose jamais la langue maternelle comme digne de leur soin et de leur étude, bien qu'ils s'en servent tous les jours, et que plus d'une fois, dans la suite de leur vie, ils soient exposés à être jugés d'après leur habileté ou leur maladresse à s'exprimer dans cette langue. Cependant on leur fait employer beaucoup de temps à apprendre les grammaires des langues dont ils n'auront probablement pas à se servir une fois, soit pour les parler, soit pour les écrire, sans compter que si par hasard cela leur arrivait, on leur pardonnerait aisément les erreurs ou les fautes qu'ils pourraient commettre. Un chinois qui serait informé de cette méthode d'éducation serait sans doute disposé à s'imaginer que tous nos jeunes gens sont destinés à être professeurs de langues mortes et de langues étrangères, et non à être des hommes d'affaires dans leur propre pays.

5° Il y a une troisième catégorie de gens qui s'appliquent à deux ou trois langues étrangères, mortes, et (comme on les appelle chez nous) savantes, qui les prennent, pour objet d'étude et qui se font gloire de les connaître à fond. On n'en saurait douter, ceux qui se proposent l'étude d'une langue à ce point de vue, et qui veulent l'approfondir en critiques, doivent étudier avec soin la grammaire de cette langue. Je ne voudrais pas qu'on se méprit sur le sens de mes paroles, et qu'on m'accusât de mépriser le grec ou le latin '. J'accorde que ce sont là des

siècles suivants, se plaignent également que l'on néglige trop l'étude de la langue maternelle, qui est le vrai principe de toute instruction.

1. Locke avait appris beaucoup de latin et de grec à l'école de AVestminster, où il était « écolier du roi », c'est-à-dire boursier. Les langues anciennes, les versions et les thèmes, les vers latins, à la lin un peu d'hébreu et d'arabe, mais point de connaissances positives, sauf un peu de géographie en été, voilà quel avait été le programme de son éducation classique. Bien qu'il dût critiquer plus tard l'instruction ainsi comprise qui n'enseigne à peu près rien « de ce qu'il faut savoir dans la vie », il avait été un parfait écolier.

langues excellentes et d'une grande utilité; j'accorde que dans cette partie du monde habité un homme ne peut être compté parmi les hommes instruits, si elles lui sont étrangères. Mais toutes les connaissances qu'un gentleman doit recueillir pour son usage chez les écrivains grecs et latins, je crois qu'il peut les obtenir sans étudier les grammaires de ces langues ; je crois que par la lecture seule il arrivera à comprendre ces auteurs autant qu'il lui est nécessaire. S'il doit plus tard et dans certaines occasions aller plus loin, s'il doit approfondir la grammaire et les finesses de l'une de ces deux langues, c'est ce qu'il décidera lui-même, lorsqu'il aura à étudier une question qui exige celte connaissance. Mais j'arrive ainsi à la seconde partie de la question, à savoir : En quel temps doit-on enseigner la grammaire ? D'après les principes déjà posés, la réponse est claire.

Si la grammaire d'une langue doit être enseignée, c'est à ceux qui savent déjà parler cette langue: car autrement comment pourrait-on la leur enseigner ' ? C'est ce qui ré» suite évidemment de la pratique en usage chez les peuples sages et civilisés de l'antiquité. C'était pour étudier leur propre langue et non les langues étrangères qu'ils faisaient de la grammaire une partie de l'éducation. Les Grecs considéraient comme barbares toutes les autres nations et méprisaient leurs langues. Et bien que les lettres grecques aient été en grand honneur cliez les Romains, vers la fin de la République, c'est cependant la langue romaine que les jeunes gens étudiaient ; c'est dans la langue dont ils étaient appelés à faire usage qu'on les instruisait et qu'on les exerçait.

Mais pour déterminer avec plus de précision l'époque qui convient à l'étude de la grammaire, je dirai qu'il n'est

1. Locke insinue ici cette vérité que, dans l'étude de la grammaire, l'usage doit précéder les principes et l'exemple être placé avant la règle.

pas raisonnable d'en faire antre chose qu'une introduction à l'étude de la rhétorique. Lorsqu'on croit le moment venu d'exercer un jeune homme à polir son langage et à parler plus purement que les gens illettrés, c'est alors qu'il est temps de L'instruire des règles de la grammaire et non auparavant. La grammaire en effet apprend, non à parler, mais à parler correctement et selon les règles exactes de la langue. Cette correction est un élément de l'élégance du langage; mais quand on n'a pas grand besoin de l'une, il est évident que l'autre est inutile. En d'autres termes, partout où la rhétorique n'est pas nécessaire, la grammaire peut être laissée de côté1. Je ne vois pas pourquoi on irait perdre son temps et se fatiguer le cerveau à apprendre la grammaire latine, quand on n'a pas l'intention de devenir un érudit, ou d'écrire des discours et des lettres en latin. Si quelqu'un se trouve engagé par nécessité ou par inclination à approfondir l'étude d'une langue étrangère, à en apprendre exactement toutes les délicatesses, il sera temps alors qu'il l'étudié au point de vue grammatical. Mais tous ceux qui ont seulement pour objectif de comprendre quelques livres écrits en cette langue, sans prétendre à une connaissance critique de la langue elle-même, parviendront à leur but par la lecture seule i, comme je l'ai déjà dit, sans avoir besoin de charger leur mémoire des règles nombreuses et subtiles de la grammaire.

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