‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 143 sur 176 · Conférez lîoileau {Art Poétique, IV · texte numérisé non relu

Conférez lîoileau {Art Poétique, IV

Si l'or a pour vous seul d'invincibles appas, Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse Ce n'est point sur ses bords qu'habite la richesse.

5. On voit jusqu'où Locke pousse l'exagération, jusqu'à mettre sur le même rang le poète et le joueur. Il est difficile d'être plus injuste. Locke a l'esprit prosaïque.

partie. Si donc vous ne voulez pas que voire fils devienne pour toules les joyeuses compagnies un homme indispensable, sans lequel les débauchés ne sauraient aller au cabaret ni passer agréablement l'après-midi ; si vous ne voulez pas qu'il emploie son temps et sa fortune à divertir les autres et à dédaigner le patrimoine rustique que lui ont légué ses ancêtres, je ne pense pas que vous deviez tenir beaucoup à ce qu'il soit un poète ou à ce que son professeur l'exerce à rimer1. Mais enfin s'il se trouve quelqu'un qui considère la poésie comme une qualité désirable pour son fils, parce que cette étude excitera son imagination et ses talents, il reconnaîtra du moins qu'il vaut mieux pour cela lire les bons poètes grecs et latins que faire de mauvais vers de lui-même dans une langue qui n'est pas la sienne-. Et celui qui prétend exceller dans la poésie anglaise n'ira pas s'imaginer que le meilleur moyen d'y réussir, c'est de faire ses premiers essais en vers latins3.

1. Il va vraiment quelque naïveté dans ce passage. Que de catastrophes, que de ruines, morales ou matérielles, attribuées par Locke à la poésie? Peut-être le manque de tenue de certains poètes anglais du dix-septième siècle et notamment du plus grand d'entre eux, de Skakespeare, leur vie un peu décousue, leurs mœurs presque équivoques, tout cela a influencé la pensée de Locke, et l'a disposé à croire que poésie et mauvaises mœurs allaient toujours de pair.

2. Locke aurait dû insister sur l'utilité de la lecture des poésies. Rien ne convient mieux à l'enfant que la poésie. Quant à la composition des vers en langues étrangères, Locke n'a pas réussi à en dégoûter ses compatriotes. Aujourd'hui encore dans les collèges anglais une part considérable du temps des élèves est consacrée à la composition des vers latins et même des vers grecs.

5. Locke, en critiquant les vers latins, s'en prenait à un exercice qu'il avait lui-même pratiqué avec succès et qui lui avait pris beaucoup de temps dans sa jeunesse. A vingt-deux ans il composait une pièce de vers latins en l'honneur de Cromwell.

175. Il y a un autre usage habituellement suivi dans les écoles de grammaire, et dont je ne vois pas l'utilité, à moins qu'on ne prétende par là aider les enfants dans l'étude les langues, étude qu'il faut, selon moi, rendre aussi facile, aussi agréable que possible, en écartant soigneusement tout ce qui la rendrait pénible. Je veux parler et je me plains de l'obligation qu'on impose aux élèves d'apprendre par coeur de grands morceaux des auteurs qu'ils étudient1. Je n'y vois absolument aucun avantage, surtout au point de vue de l'étude qui les occupe. On n'apprend leslangues que par la lecture et par la conversation, et non avec des bribes d'auteurs dont on aura chargé sa mémoire. Lorsque la tète d'un homme en est farcie, il a tout ce qu'il faut pour faire un pédant, et c'est le meilleur moyen de le devenir en effet : or il n'y a rien qui convienne moins à un gentleman. Que peut-il y avoir en effet de plus ridicule que de coudre les riches pensées, les élégantes paroles des bons auteurs avec la pauvre étoffe dont nous disposons nous-mêmes? Cela ne fait que mieux ressortir notre indigence; cela n'a aucune grâce ; enfin celui qui parle ainsi n'en tire pas plus d'honneur que s'il voulait embellir un méchant habit usé en le rapiéçant avec de larges morceaux d'écarlate et de brocart. Sans doute, lorsqu'on rencontre chez un auteur un passage dont les pensées méritent qu'on se le rappelle, et dont l'expression est exacte et parfaite — et il

i. Locke aborde ici la grande question des exercices de mémoire et des récitations par cœur. Sans doute on en abuse, et chacun de nous se rappelle avec ennui quelle torture lui imposaient au collège les longues et interminables leçons qui occupaient une bonne partie des heures d'étude. Mais Locke se laisse entraîner par réaction à un excès contraire; il s'en faut de peu qu'il ne proscrive absolument tout exercice de mémoire.

y a beaucoup de passages de ce genre chez les écrivains de l'antiquité — ce ne sera pas un mal de le loger dans le souvenir des écoliers, et d'exercer de temps en temps leur mémoire avec ces fragments admirables des grands maîtres dans l'art d'écrire. Mais leur faire apprendre leurs leçons par cœur, sans choix, au hasard, au fur et à mesure qu'elles se présentent dans leurs livres, je ne sais à quoi cela leur sert, sinon à leur faire perdre leur temps et leur» peine, et à leur inspirer aversion et dégoût pour des livres où ils ne trouvent que sujets d'ennui.

176. Je sais bien qu'on prétend qu'il faut obliger les enfants à apprendre des leçons par cœur, afin d'exercer et de développer leur mémoire; mais je voudrais que cela fût dit avec autant d'autorité et de raison qu'on met d'assurance à l'affirmer, et que cette pratique fût justifiée par des observations exactes plutôt que par un vieil usage. Il est évident en effet que la force de la mémoire est due à une constitution heureuse et non à des progrès obtenus par l'habitude et l'exercice1. Il est vrai que l'esprit est apte à retenir les choses auxquelles il applique son attention, et que, pour ne pas les laisser échapper, il doit les imprimer souvent à nouveau dans son souvenir par de fréquentes réflexions ; mais c'est toujours à proportion de la force naturelle de sa mémoire. Une empreinte ne persiste pas aussi longtemps sur la cire et sur le plomb que sur le cuivre ou sur l'acier. Sans doute une impression durera plus longtemps que tout autre, si elle est fréquemment renouvelée, mais chaque nouvel acte de réflexion qui se porte sur cette impression est lui-même une nouvelle impression, et c'est le

4. Locke se trompe et obéit ici à des préjugés sensualistes. Pour lui, l'esprit n'est qu'une table rase : il ne possède ni facultés innées ni facultés acquises. L'esprit n'est qu'une succession d'impressions. La mémoire, par conséquent, ne peut pas être considérée comme une faculté indépendante; elle n'est rien en dehors des souvenirs particuliers qui se gravent successivement dans l'esprit. On se rappelle ce qu'on a appris par cœur, mais on n'acquiert point par là plus de facilité à apprendre autre chose. Toutes ces affirmations sont fausses.

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nombre do ces impressions qu'il faut considérer, si l'on veut savoir combien de temps l'esprit pourra la retenir. Mais en faisant apprendre par cœur des pages de latin, on ne dispose pas plus la mémoire à retenir autre chose que, en gravant une pensée sur une lame de plomb, on ne rendrait ce métal plus capable de retenir solidement d'autres empreintes1. Si de tels exercices avaient pour effet de donner à la mémoire plus de force et d'accroître le talent, les comédiens devraient être de tous les hommes les mieux doués sous le rapport de la mémoire, ceux dont la société serait le plus désirable. Mais consultez l'expérience, et vous verrez si les morceaux que les acteurs se mettent dans la tête les rendent plus capables de se rappeler les autres choses, et si leur talent grandit en proportion du mal qu'ils se donnent pour apprendre par cœur les discours d'autrui*. La mémoire est si nécessaire dans toutes les actions de la vie et dans toutes les conditions, il y a si peu de choses qui puissent se passer d'elle, qu'il n'y aurait pas à redouter qu'elle s'affaiblît, qu'elle s'émoussât, faute d'exercice, si l'exercice était véritablement la condition de sa force. Mais je crains fort que l'exercice en général, que l'effort, ne soient de peu de secours pour développer cette faculté de l'esprit ; en tout cas ce ne sont pas les exercices qu'on pratique à cette intention dans les collèges. Si Xerxés pouvait désigner par leurs noms tous les simples soldats de son armée, qui ne comptait pas

1. C'est une erreur manifeste. En faisant apprendre par cœur des morceaux d'ailleurs bien choisis et que l'élève comprend bien, on développe toutes les facultés qui assurent l'exercice de la mémoire; l'attention, l'association des idées, la conscience nette et claire, l'association de l'idée el du mot, etc. ; on développe la mémoire elle-même qui est la résultante de ces diverses facultés.

2. Locke confond ici deux questions : le progrès de l'esprit et le développement de la mémoire. La mémoire peut être devenue plus forte, plus riche, sans que le talent grandisse en proportion. Quant aux acteurs eux-mêmes, il y en a qui ne méritent pas le dédain que leur témoigne Locke et qui sont des hommes vraiment distingués.

moins de cent mille hommes l. je pense qu'on m'accordera qu'il ne tenait pas cette merveilleuse faculté de l'habitude d'apprendre des leçons par cœur quand il était enfant*. Je suppose qu'on n'a guère recours dans l'éducation des princes5 à cotte méthode, qui prétend exercer et développer la mémoire par la fastidieuse répétition de ce qu'on a lu dans un livre, sans le secours du livre ; et cependant si elle avait les avantages qu'on lui attribue, il faudrait aussi peu la négliger avec les princes que dans les plus humbles écoles. Les princes en effet n'ont pas un moindre besoin d'une bonne mémoire que les autres hommes, et ils sont en général aussi bien partagés que personne sous le rapport de cette faculté, bien que l'on n'ait jamais pris soin de la perfectionner chez eux de cette manière4. Les choses auxquelles notre esprit applique son attention, et qui excitent son intérêt, sont celles dont il se souvient le mieux, par la raison que j'ai déjà dite. Si vous joignez à cela l'ordre et la méthode, vous aurez fait, je crois, tout le possible pour aider une mémoire faible; et quiconque voudra employer d'autres moyens, particulièrement celui de charger la mémoire de l'élève d'une multitude de mots étrangers qu'il apprend sans goût, reconnaîtra, je crois, qu'il en retirera à peine la moitié du profil qui compenserait temps qu'il a employé à ce travail.

t. Le fait est plus légendaire qu'historique, et Locke a tort de s'y arrêter.

2. Locke sophistique un peu. Personne ne prétend que les mémoires merveilleuses dont on cite quelques exemples aient leur origine dans des exercices de récitation. Il est évident que la nature seule a pu doter certains hommes de cette merveilleuse puissance. Mais il ne s'agit pas des mémoires extraordinaires ; il s'agit de la mémoire en général qui chez tout homme a besoin d'être cultivée et exercée.

3. Locke est décidément en train de mal raisonner : il est probable! que les princes sont soumis à la loi commune dans le développement de leurs facultés, et que leurs précepteurs ont besoin d'exercer leur mémoire tout autant que l'instituteur celle des entants du peuple.

4. Affirmation tout à fait arbitraire. Bossuet, Fénelon, n'ont jamais négligé les exercices de mémoire avec leurs élèves princiers.

Je ne veux pourtant pas dire qu'on ne doive pas exercer la mémoire des enfants. Je crois qu'il faut occuper leur mémoire, mais que ce ne soit pas à apprendre par routine les pages entières de leurs livres. Une fois qu'il lesontrécitées <'t que leur tâche est finie, ces leçons rentrent dans l'oubli, et ils n'y pensent plus1. On ne cultive ainsi ni la mémoire ni l'esprit. Ce que les élèves doivent apprendre par cœur dans leurs auteurs, je l'ai déjà dit. Ces solides et excellentes pensées, une fois qu'elles ont été confiées à la garde de leur mémoire, il ne faut plus souffrir qu'ils les oublient ; il faut au contraire les engager souvent à les répéter. Par là, outre le profit qu'ils peuvent retirer de ces maximes dans la suite de leur vie, comme d'autant de règles et d'observations exactes, ils s'habitueront à réfléchir souvent, et à méditer d'eux-mêmes tout ce qu'ils peuvent se rappeler. C'est là le seul moyen de rendre la mémoire prompte et d'en tirer parti. L'habitude de réfléchir souvent empêchera leur esprit de vaguer à la dérive et elle rappellera pour ainsi dire leur pensée chez elle, en la détournant des rêveries capricieuses et inutiles. Je crois par conséquent qu'il sera bon de leur donner tous les jours quelque chose à apprendre, mais quelque chose qui vaille en effet la peine d'être appris, et que vous serez bien aises qu'ils retrouvent toujours dans leur mémoire, lorsque vous le leur demanderez ou que d'eux-mêmes ils voudront le retrouver. Vous obligerez ainsi leur pensée à se replier souvent sur ellemême, ce qui est la meilleure habitude intellectuelle qu'on puisse leur donner.

177. Mais quelle que soit la personne à qui vous confiez l'éducation de l'enfant, à l'âge où il a l'esprit tendre et flexible, ce qui est certain, c'est que ce doit être une per-

1. Malgré les sages avis de Locke, on n'a pas renoncé en Angleterre aux longues récitations, « A Winchester on a vu des élèves réciter 22000 vers à l'époque des examens. J'ai connu un enfant, dit le docteur vMoberly, qui récitait une tragédie de Sophocle sans manquer un mot. s [Rapport de il. Demogeot, etc., p. 108;.

sonne aux yeux de laquelle le latin et les langues ne soient que la moindre partie de l'éducation ; une personne qui, sachant combien la vertu et l'équilibre du caractère sont chose préférable à toute espèce de science, à toute connaissance des langues, s'attache surtout à former l'esprit de ses élèves, à leur inculquer de bonnes dispositions. En effet, ce résultat une fois acquis, tout le reste peut être négligé ; tout le reste viendra en son temps. Et au contraire, si ces bonnes dispositions manquent ou ne sont pas fortement établies, de façon à écarter toute habitude mauvaise ou vicieuse, les langues, les sciences et toutes les qualités d'un homme instruit n'aboutissent à faire de lui qu'un homme méchant et plus dangereux1. Au fond, quelque bruit qu'on ait fait autour de l'élude du latin et de la difficulté qu'il y aurait à l'apprendre, il est incontestable qu'une mère pourrait l'enseigner elle-même à son enfant, si seulement elle voulait y consacrer deux ou trois heures par jour, si elle lui faisait lire les Évangiles en latin. Pour cela elle n'a qu'à acheter un nouveau Testament latin, en priant quelqu'un de marquer d'un signe, lorsqu'elle est longue, la pénultième syllabe, dans les mots qui en ont plus de deux (ce qui suffira pour la guider dans la prononciation et l'accentuation des mots)2; il suffira ensuite qu'elle lise chaque jour les Évangiles tra-

1. On retrouve ici quelque chose du préjugé contre l'instruction que M. II. Spencer a développé avec tant de vivacité dans son Introduction à la science sociale. Ce sont d'ailleurs les sentiments ordinaires des parents anglais. « Dans l'éducation anglaise, dit M. Taine, la science et la culture de l'esprit viennent en dernière ligne : le caractère, le cœur, le cournge, la force et l'adresse du corps sont au premier rang. (Notes sur l'Angleterre, p. 143). »

2. Locke se préoccupait, on le voit, de la prononciation exacte du latin. Les Allemands de nos jours sont aussi fort sévères sur ce point. « Je mentionnerai, dit M. Bréal, un point qui appellera peut-être le sourire sur les lèvres de mes lecteurs, mais qui a provoqué chez moi un sentiment d'envie que je ne crains pas d'avouer : c'est la manière dont les écoliers allemands marquaient dans leur prononciation l'accent tonique. » (Excursions pédagogiques, p. 26.)

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duits dans sa propre langue et qu'elle essaie de les comprendre en latin. Une fois qu'elle sera en état de les comprendre, qu'elle lise de la même manière les fables d'Esope, jusqu'à ce qu'elle puisse en venir à Eutrope, à Justin ou à d'autres auteurs de ce genre. Je ne parle, pas de cela comme d'une fantaisie que j'imagine, j'en parle comme d'une méthode que je sais avoir été expérimentée; et qui a servi à enseigner le latin sans aucune peine à un enfant.

Mais pour en revenir à ce que je disais, la personne qui se charge d'élever un jeune homme, surtout un jeune gentleman, doit savoir quelque chose de plus que le latin, et posséder autre chose que la connaissance des sciences libérales elles-mêmes. Il faut que ce soit une personne d'une haute moralité, de bon sens, de bonne humeur, qui sache, dans ses raports constants avec son disciple, se conduire avec gravité, avec aisance, avec douceur aussi. Mais j'ai parlé de tout cela ailleurs et fort au long1.

178. En même temps que l'enfant apprend le français et le latin, il peut aussi, comme je l'ai déjà dit, commencer l'étude de l'arithmétique, de la géographie, de la chronologie, de l'histoire et de la géométrie. Si on lui enseigne en effet ces choses en français ou en latin, dès qu'il a quelque intelligence de l'une ou l'autre de ces deux langues, il aura le bénéfice d'acquérir la connaissance de ces sciences et par-dessus le marché d'apprendre la langue elle-même -.

1. Voyez en effet Section IX. Locke s'aperçoit lui-même qu'il se répète.

2. Erreur pédagogique. Il est imprudent de vouloir apprendre à l'enfant plusieurs choses à la fois, et surtout de lui enseigner une science qu'il ignore absolument dans une langue étrangère qu'il ignore Presque.

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