LA RHÉTORIQUE ET LA LOGIQUE
188. La rhétorique et la logique étant des arts que l'ancienne méthode plaçait immédiatement après la grammaire2, on s'étonnera peut-être que j'en aie si peu parlé! La raison en est que les jeunes gens n'en tirent qu'un mince profit ; car j'ai rarement vu ou plutôt je n'ai jamais vu quelqu'un qui eût appris à bien raisonner ou à parler avec élégance, en étudiant les règles qui prétendent l'enseigner5. Aussi je désirerais que le jeune gentleman prît seulement une teinture de ces arts, dans les traités les plus courts qu'on puisse trouver, sans s'arrêter trop longtemps à considérer et à étudier ce vain formalisme. Le bon raisonnement se fonde sur autre chose que sur la théorie des prédicaments ou des prédicats4 , et ne consiste pas à parler in modo et
1. Locke recommande ici quelque chose d'analogue à ce que l'on appelle aujourd'hui l'instruction civique.
2. Avec la grammaire, la rhétorique et la logique formaient ce qu'au moyen âge on appelait le trivium, la première partie des études; le quadrivium, qui lui succédait, comprenait l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'astronomie.
5. Il y a beaucoup à dire sur l'utilité de la logique et Locke ne reconnaît pas suffisamment les avantages de cette étude. Mais pour l'excuser, il faut songer qu'on abusait alors de la logique, que la logique de ce temps-là était purement déductive et se réduisait à la fastidieuse étude des règles du syllogisme. Quand les modernes font l'éloge de la logique, ils ont affaire à une logique tout autrement complète, qui comprend l'observation, l'induction et toutes les opérations de l'esprit, à une logique pratique et positive qui ne s'oublie p»s dans les subtilités du formalisme syïlogistique. C'est de cette logique que parle, par exemple, Stuart Miïl quand il dit : « La plus ample connaissance des sciences de raisonnement et d'expérience ne nous dispense pas d'étudier les règles de la logique. Nous avons beau entendre toute notre vie des raisonnements corrects, et voir des expériences exactes : nous n'apprendrons point par la seule imitation à en faire autant. »
4. Les prédicaments ou catégories sont au nombre de dix, d'après la théorie d'Aristote : la substance, la qualité, la quantité, la relation, la
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in figura* . Mais il serai! hors de mon propos d'insister sur celte idée. Pour en venir donc à ce qui nous occupe, je vous conseillerai, si vous voulez que votre fils raisonne bien, de lui faire lire Chillingworlh'. Si vous voulez qu'il parle bien, familiarisez-le avec la lecture de Cicéron l, pour qu'il se fasse une idée vraie de l'éloquence, et donnez-lui à lire des ouvrages anglais bien écrits, pour qu'il y perfectionne son style et la pureté de son langage maternel. 189. Puisque le profit et le but d'un raisonnement droit, c'est d'avoir des idées droites, déporter un jugement droit sur les choses, de distinguer la vérité de l'erreur, le bien du mal, et d'agir en conséquence, ne nourrissez pas votre iils du vain et artificiel formalisme de la dialectique \ Ne souffrez pas qu'il s'y exerce lui-même, ni qu'il l'admire chez les autres, àmoinsque vous ne vouliez faire de lui, au lieu d'un homme de sens, un chicaneur sans jugement,
situation dans l'espace, la situation clans le temps, l'attitude, la possession, l'action, la passion. C'est un catalogue, d'ailleurs incomplet el inexact, des différentes classes auxquelles peuvent être rattachés les divers objets de la connaissance. « Cette division, dit Stuart Hilt, ressemble à une classification des animaux qui distinguerait les hommes, les quadrupèdes, les chevaux et les poneys. »
Les cinq prédicats sont : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident; c'est-à-dire les cinq idées générales essentielles.
I. In modo et in figura, « selon le mode et la figure, » c'est-à-dire selon les règles du syllogisme. Locke critique ici. après Rabelais, après Montaigne, après Pascal, l'erreur du moyen âge, où l'on croyait avoir appris à l'enfant à raisonner, parce qu'on lui avait appris à distinguer les modes et les ligures du syllogisme.
''. OnllingTorth, controversiste anglais (1GO2-1044). Il exerça une grande influence sur l'esprit de Locke. Son grand ouvrage, la Hcligiou des protestants, date de 1657. et c'est, dit-on, un modèle de raisonnement solide et serré.
3. En d'autres termes, apprenez-lui à bien raisonner et à bien écrire, par la pratique et par l'étude familière des auteurs qui savent raisonner et écrire.
■i. Conférez les passages analogues des Essais de Montaigne (fil, vin.): « Qui a pris l'entendement en la logique? Où sont ses belles promesses? Yeoid on plus de barbouillage au caquet des harengieres qu'aux disputes publiques des dialecticiens? »
entête dans ses discours, qui se fera un point d'honneur de contredire les autres, ou, ce qui serait encore pire, qui mettra tout en question ; un de ces hommes enfin que préoccupe, non la recherche de la verilé, mais simplement le plaisir de triompher clans la discussion. Il n'y a rien qui soit plus déplacé, plus mal séant chez un gentleman, ou chez tout homme qui prétend au titre de créature raisonnable, que de ne pas vouloir céder à l'évidence de la raison et à la force d'un argument clair et convaincant. Y a-t-il, je le demande, quelque chose qui s'accorde moins avec la politesse de la société et avec le but de la discussion, que la conduite de ces personnes qui ne se contentent jamais d'une réponse, quelque complète et satisfaisante qu'elle soit, mais qui s'entêtent dans la dispute, aussi longtemps que des mots équivoques leur permettent de chicaner, soit à l'aide d'un médius terminus1, soit à la faveur d'une distinction frivole, sans qu'elles se mettent en peine d'être logiques ou illogiques, sensées ou absurdes, conséquentes ou non avec ce qui a été dit précédemment? C'est en effet le grand art et la souveraine perfection d'une dispute logique, que jamais l'opposant ne se contente d'une réponse, que jamais le répondant ne se rende à un argument. Ce que devient en tout cela la vérité et la science, aucun des deux adversaires ne s'en soucie. Ce qui importe à chacun d'eux, c'est de ne point passer pour un pauvre nigaud qui se laisse confondre; c'est de ne point subir l'affron' de désavouer ce qu'on a d'abord affirmé : car c'est en cela que consiste la gloire de la discussion. Pour découvrir la vérité et pour la défendre, c'est à un examen sérieux et attentif des choses elles-mêmes qu'il faut recourir, et non à des termes artificiels, à de vains procédés d'argumentation. Le formalisme logique
1. Le moyen terme est celui qui dans un syllogisme sert de terme de comparaison avec les deux autres termes; de sorte que l'on peut équivoquer et faire un raisonnement faux si le moyen terme étant un mot à double sens, on le compare pris dans un sens avec le grand terme et pris dans l'autre sens avec le petit terme.