‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 160 sur 176 · F.E STYLE · texte numérisé non relu

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latin mieux que sa langue maternelle, cela peut rendre un homme célèbre; mais il lui sera bien plus avantageux d'apprendre à bien s'exprimer dans sa propre langue, dont il fait usage à chaque instant, que de rechercher de vains applaudissements pour une qualité tout à fait inutile. Et cependant je vois qu'on néglige partout cette partie de l'instruction. On ne prend aucun soin de perfectionner lesjeunes gens dans la connaissance de leur langue, de leur en donner ia parfaite intelligence, de faire enfin qu'ils en soient maitres. S'il va quelqu'un parmi nous qui s'exprime dans sa langue maternelle avec plus de facilité et de pureté que les autres, c'est au hasard qu'il le doit ou à son talent, en tout cas à de tout autres causes que son éducation ou les soins de son précepteur. S'inquiéter de savoir comment son élève parle ou écrit en anglais, c'est un souci au dessus de la dignité d'un homme nourri de grec et de latin, bien que souvent il n'y soit pas fort habile luimême. Le grec et le latin sont des langues savantes, les seules dignes que des hommes savants s'en mêlent et les enseignent. L'anglais n'est que le langage du vulgaire illettré. Et cependant nous voyons que, chez quelquesuns de nos voisins, l'État n'a pas cru qu'il fût indifférent à l'intérêt public de favoriser et de récompenser les progrès de la langue nationale'. Chez eux ce n'est pas une petite affaire que de polir et d'enrichir la langue; ils ont établi des académies et distribuent des pensions pour cela, de sjrte qu'il y a parmi leurs écrivains une grande ambition, une grande émulation pour écrire correctement. Et l'on voit où ils en sont venus par ces moyens-là, et comme ils ont répandu au loin leur langue, qui était la plus imparfaite peut-être de l'Europe, du moins il y a quelque temps, et quelque jugement qu'on porte sur

1. Locke parle ici de la France, sans la nommer, et fait allusion à la fondation de l'Académie française, aux pensions que Louis XIV distribuait aux hommes de lettres.

elle aujourd'hui1. Chez les Romains, les plus grands hommes s'exerçaient chaque jour dans leur langue maternelle, et nous trouvons encore dans l'histoire les noms des orateurs qui ont appris le latin aux Empereurs, bien que le latin fût leur langue maternelle.

Les grecs, on le sait, étaient encore plus avisés. Toute langue qui n'était pas la leur était à leurs yeux une langue barbare, et l'on ne voit pas que ce peuple lin et savant ait jamais étudié ni même apprécié les langues étrangères, bien qu'il soit hors de doute qu'il emprunta d'ailleurs sa science et sa philosophie2.

Je ne veux pas ici décrier le grec et le latinr> ; je crois nécessaire l'étude de ces deux langues, de la langue latine au moins: il faut qu'un gentleman l'entende bien. Mais quelles que soient les langues étrangères dont un jeune homme s'occupe (et plus tôt il .les saura, mieux cela vaudra), il n'en est pas moins vrai que c'est sa propre langue qu'il doit étudier avec le plus de critique ; c'est dans sa propre langue qu'il doit travailler à acquérir la facilité, la clarté et l'élégance de l'expression, et pour cela il faut un exercice de tous les jours.

190. Il me paraît que la philosophie naturelle4, entendue comme science spéculative, n'existe pas encore, et peutêtre puis-je penser que j'ai des raisons de dire que nous ne serons jamais en état d'en faire une science 5. La na-

1. Locke est trop sévère pour la langue française du seizième siècle.

2. Locke s'aventure un peu. Les Grecs ont été plus inventeurs, plus initiateurs qu'il ne le dit.

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