L'ESCRIME. — L'ÉQUITATION
198. L'escrime et l'art de monter à cheval passent pour des parties si nécessaires d'une bonne éducation, que l'on me reprocherait comme unegraveomissionde n'en pas parler. L'équitalion qu'on ne peut guère apprendre que dans les grandes villes \ est pour la santé un des meilleurs exercices qu'on puisse se procurer dans ces foyers de plaisir et de luxe ; et pour cette raison un jeune gentleman, pendant le séjour qu'il y fait, doit y consacrer une bonne partie de son temps. Tant que l'équitation n'a pour but que de donner au cavalier une altitude solide et aisée, de le mettre en état de dresser son cheval à s'arrêter, à tourner court, enfin de lui apprendre à être ferme sur ses hanches, c'est un exercice utile à un gentleman, dans la
1. Locke oublie que dans les campagnes on apprend l'équitation, sans méthode, il est vrai, et sans règles, mais par la pratique et par l'usage.
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paix comme dans la guerre. Mais si cet exercice mérite ou uou que les jeunes gens s'en fessent une affaire, el s'il a assez d'importance pour qu'ils lui consacrent plus de temps qu'ils n'en devraient employer, par intervalles, à ces sortes d'exercices violents, dans le seul intérêt de leur santé, c'est une question que je laisse le soin de résoudre à la sagesse des parents et des gouverneurs. Qu'ils se rappellent seulement que, dans toutes les parties de l'éducation, ce qui réclame le plus de temps et le plus d'efforts, ce sont les connaissances qui vraisemblablement seront de la plusgrande conséquence, et du plus fréquent usage, dans le cours ordinaire el dans les circonstances de la vie à laquelle est destiné le jeune homme.
19(J. Quanta l'escrime1, elle peut être un bon exercice pour la santé, mais elle est dangereuse pour la vie, parce que la conscience d'y être habile peut engager dans des querelles les jeunes gens qui croient avoir appris à bien manier le fer. Cette confiance présomptueuse les rend plus sensibles qu'il ne faudrait sur le point d'honneur, pour des provocations légères ou même absolument insignifiantes. Les jeunes gens, dans la chaleur de leur sang, sont disposés à croire qu'ils ont inutilement appris l'escrime, s'ils ne trouvent pas l'occasion de déployer dans un duel leur adresse et leur courage, et il semble qu'ils aient raison. Mais de combien de tristes tragédies cette disposition d'esprit a été l'occasion, c'est ce dont pourraient témoigner les larmes de beaucoup de mères. Un homme qui ne s'entend pas aux armes, sera plus disposé à éviter la société des joueurs el des brelteurs, et ne sera pas de moitié aussi pointilleux sur les questions d'honneur, ni aussi prompt à faire affront aux autres ou à soutenir fièrement son opinion, ce qui est la cause ordinaire des querelles. D'autre part quand un
1. Sur les avantages de l'escrime, voyez l'intéressante étude de M. Legouvé, Le piano el le fleuret, dans le livre Les pères el les enfanU au dix-neuvième siècle.
homme est sur le terrain, une adresse médiocre à manier les armes l'exposera plutôt aux coups de son adversaire qu'elle ne servira à l'en garantir. Et certainement un homme de courage, qui n'entend absolument rien à l'escrime, et qui, par conséquent, ne s'amusant pas à parer, met toute sa confiance dans un seul coup vigoureusement poussé, a l'avantage sur un ferrailleur médiocrement habile, surtout s'il est adroit à la lutte. Par conséquent, s'il faut prendre quelques précautions contre de tels accidents, et si un père doit préparer son fils à soutenir des duels, j'aimerais mieux de beaucoup que mon fils fût un habile lutteur qu'un ferrailleur médiocre, et c'est tout ce que peut être un gentleman, à moins qu'il ne passe sa vie à la salle d'armes et qu'il ne s'exerce chaque jour. Toutefois, l'escrime et l'équitation étant généralement regardées comme des qualités nécessaire à un gentleman bien élevé, il serait peut-être trop rigoureux de refuser complètement à un jeune homme de ce rang ces marques de distinction. Je laisserai donc à son père le soin de décider jusqu'à quel point le tempérament de son fils et le poste qu'il doit occuper dans la vie, lui permettent ou l'obligent de condescendre à des usages qui d'une part ne servent pas à grand'chose dans la vie civile, qui d'autre part étaient autrefois inconnus aux nations les plus belliqueuses, qui enfin semblent n'accroître que peu la force ou le courage de celles qui s'y sont soumises, à moins qu'on ne s'imagine que la valeur, la bravoure militaire a été favorisée et accrue par la mode des duels, avec laquelle l'escrime a fait son entrée dans le monde, et avec laquelle aussi j'espère qu'elle en sortira.
200. Telles sont pour le moment mes pensées sur les études et sur les arts d'agrément qui doivent s'y ajouter. Mais la grande affaire c'est par-dessus tout la vertu et la sagesse :
JSullum numen abest si sit prudent in'.
\. « F» ion ne manque à l'homme qui possède la prudence. »
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Que l'enfanl apprenne sous vôtre-direction à dominer ses
inclinations, .-t à soumettre ses appétits à la raison. Si vous obtenez cela, et si par une pratique constante vous lui en faites une habitude, vous aurez rempli la partie la plus difficile de votre tâche. El pour qu'un jeune homme en vienne là. je ne connais pas de moyen plus efficace que le désir d'être loué et d'être estimé : c'est donc ce sentiment qu'il faut lui inspirer par tous les moyens imaginables. Rendezle sensible à l'honneur et à la honte, autant que possible. Lorsque vous y serez parvenu, vous aurez jeté dans son esprit un principe qui influencera sa conduite, quand vous ne serez plus auprès de lui, un principe auquel ne peut être comparé la crainte du fouet et de la petite douleur que cause le fouet, et qui sera enfin la tige sur laquelle vous pourez ensuite greffer les vrais principes de la moralité et de la religion1.