IL FAUT APPRENDRE UN MÉTIER
201. Il me reste encore quelque chose à ajouter, et je sais bien qu'en faisant connaître ma pensée, je cours le risque de paraître oublier mon sujet et tout ce que j'ai précédemment écrit sur l'éducation: car je vais parler de la nécessité d'un métier, et je n'ai prétendu élever qu'un gentleman dont la condition ne parait pas compatible avec un métier. Et cependant je n'hésite pas à le dire, je voudrais que mon gentilhomme apprit un métier, oui, un métier manuel; je voudrais même qu'il en sût deux ou trois, mais un particulièrement2.
t. Locke en revient à sa maxime fondamentale qui fait de l'amourpropre le principe de l'éducation.
2. C'est l'idée que Rousseau devait reprendre dans l'Emile avec tant d'insistance et d'énergie, i Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande; c'est un métier, un vrai métier, un art purement îin-canique, où les mains travaillent plus que la tète ». Locke et Rousseau sont donc d'accord sur la nécessité d'un métier : mais les raisons qui les décident sont fort différentes. Locke, en faisant apprendre à
202. Puisqu'il faut toujours diriger vers quelque chose qui leur soit utile l'humeur active des enfants, les avantages qu'ils tirent des exercices qu'on leur propose peuvent être ramenés à deux catégories : 1° Il y a des cas où l'habileté qu'ils acquièrent par l'exercice est estimable en elle-même ; il en est ainsi non seulement de l'étude des langues et des sciences, mais de la peinture, de l'art de tourner, du jardinage, de l'art de tremper le fer et de le travailler, et de tous les autres arts utiles. 2° Il y a des caj[ où l'exercice, en dehors de toute autre considération, est utile ou nécessaire pour la santé. Les premières de ces connaissances, il est si nécessaire que les enfants les acquièrent durant leur jeune âge qu'une bonne partie de leur temps doit être consacré à y faire des progrès, bien que ces occupations ne contribuent en rien à leur santé. Telles sont la lecture, l'écriture, toutes les études sédentaires qui ont pour but la culture de l'esprit, et qui prennent nécessairement une grande partie du temps du gentleman, presque aussitôt qu'il est né. Mais Jgs arts manuels, qui pour être appris et pour être pratiqués exigent le travail du corps, ont pour résultat non-seulement d'accroître notre dextérité et notre adresse par l'exercice, mais aussi de fortifier notre santé, surtout ceux auxquels on travaille en plein air. Dans ces occupations-là, par conséquent, la santé et l'habileté progressent conjointement, et l'on peut en choisir quelques-unes pour en faire les récréations d'un enfant dont l'affaire principale est l'étude des livres. Ce
son gentleman la menuiserie ou l'agriculture, voulait surtout que ce travail physique offrit à l'esprit un divertissement, une occasion de relâche et de repos, et procurât ;<u corps un exercice utile.
Rousseau est dirigé par de tout autres idées. Ce qu'il veut d'abord, c'est que, par l'apprentissage d'un métier, Emile se mette à l'abri du besoin le jour où une crise révolutionnaire lui ôterait la richesse. En second lieu, Rousseau obéit à des préoccupations sociales, nous dirions aujourd'hui socialistes. Le travail est à ses yeux un devoir strict auquel personne ne peut se soustraire. « Riche ou pauvre, tout citoyen oisif est un fripon. »