On ne sait d'où Locke a tiré cette histoire un peu naïve
i \ n. mi; des livres. 331
prendre autant d'argent qu'il en voulait; cependant cet expédient, employé avec un jeune étourdi qui ne s'était jamais préoccupé que de la poursuite de ses plaisirs, lui causa un grand embarras et le disposa enfin à faire cette sage et utile réflexion : « S'il me faut prendre tant de peine simplement pour compter l'argent que je veux dépenser, quel soin et quelle peine mes ancêtres ne doivent-ils pas avoir pris quand il s'agissait, non de le compter, mais de le gagner? » Cette pensée raisonnable, suggérée parle petit travail qu'on lui imposait, agit si puissamment sur son esprit, qu'elle l'arrêta dans ses dépenses et qu'il se conduisit désormais en homme économe. En tout cas, ce que tout le monde accordera, c'est que rien n'est plus propre à maintenir nos dépenses dans de justes limites, que l'habitude d'avoir toujours sous les yeux l'état de nos affaires dans des comptes exacts et bien tenus.
SFXTION XXVII (212-215)
21'2. La dernière partie de l'éducation, ce sont les voyages, qui passent généralement pour couronner l'œuvre et rendre un gentleman accompli. Je reconnais que les voyages en pays étrangers offrent de grands avantages : mais l'âge que l'on choisit communément pour envoyer les jeunes gens hors de leur pays et de tous, selon moi, celui où ils sont le moins capables d'en retirer ces avantages. Les résultats que l'on se propose d'atteindre et qui sont les plus importants peuvent être ramenés à deux : le premier consiste à étudier les langues étrangères; le second à devenir plus sage et plus prudent, en fréquentant les hommes, en conversant avec des gens qui, par le tempérament, les coutumes et les mœurs, diffèrent les uns des autres et surtout diffèrent des personnes de notre paroisse et de notre voisinage1. Mais l'âge de seize à vingt et un ans, qu'on choisit ordinairement rçour les voyages, est de tous
1. Montaigne recommande les voyages pour les mêmes motifs : a A cetle cause (l'exercice du jugement), le commerce des hommes y est merveilleusement propre et la visite des pays estrangiers...: pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotler et limer nosfre cervelle contre celle d'aultruy. » (Essais, I. xxv.)
les âges de la vie celui qui est le moins propre à assurer ces avantages. Le premier âge où l'enfant peut apprendre 1rs langues étrangères et s'habituer à les prononcer avec leur véritable accent, c'est, je crois, de sept à quatorze ou seize ans. En outre, il sérail utile et même nécessaire qu'un enfant de cet âge fût accompagné d'un précepteur, qui, en même temps qu'il étudierait la langue du pays, lui apprendrait autre chose. Mais séparer les jeunes gens de leur famille par de grandes distances, sous la seule direction d'un gouverneur, à un âge où ils se croient déjà Irop grands garçons pour être gouvernés par autrui, et où ils n'ont cependant ni assez de prudence ni assez d'expérience pour se gouverner eux-mêmes, n'est-ce pas les exposer aux plus grands dangers de la vie, à l'époque où ils peuvent le moins se défendre contre ces dangers? Lorsque l'enfant n'est pas encore parvenu à l'âge bouillant des passions, on peut espérer que le gouverneur aura sur lui quelque autorité. Jusqu'à quinze ou seize ans, ni l'opiniâtreté qui se développe avec l'âge, ni la tentation de suivre les exemples d'autrui, ne le détournera d'écouter son gouverneur. Mais l'adolescent, quand il commence à fréquenter les hommes et qu'il croit déjà être lui-même un homme, quand il s'est mis à goûter les plaisirs des hommes et à en tirer vanité, quand il considère comme une honte de rester plus longtemps sous la conduite et le contrôle d'un maître : peut-on espérer qu'il se soumette même au g"uverneurle plus attentif et le plus habile'.' Celui-ci n'a plus l'autorité nécessaire pour commander, et son disciple n'a plus de disposition à obéir. Tout au contraire, le jeune homme est ••ntrainé par la chaleur du sang et par l'autorité de la mode à suivre l'exemple tentateur de camarades qui ne sont pas plus sages que lui. plutôt que les conseils d'un gouverneur, qui lui apparaît maintenant comme l'ennemi de sa liberté. i\"est-ce pas quand il est à la fois indocile et inexpérimenté qu'un homme risque le plus de se perdre? C'est l'âge de la vie où il a le plus besoin de rester sous les yeux, sous l'autorité
de ses parents et de ses amis, et de se laisser conduire par eux. Dans le premier âge, alors que l'enfant n'est pas encore assez grand pour vouloir faire à sa tête, la souplesse de son caractère le rend plus traitable et le met à l'abri du danger. Plus tard, la raison et la prévoyance commencent à se faire jour, et avertissent l'homme d'avoir à considérer ses intérêts et son perfectionnement. L'époque donc que je crois la plus convenable pour envoyer un jeune gentleman à l'étranger, c'est ou bien quand il est très jeune1, mais alors avec un gouverneur, le plus sûr qu'on puisse trouver pour cet emploi; ou bien quand il est plus âgé, seul et sans gouverneur. Alors, en effet, il est en état de se gouverner lui-même, de faire des observations sur ce qui, dans les autres pays, lui paraîtra digne de remarque, et dont il croira pouvoir tirer parti quand il sera de retour dans sa patrie; et de plus, à cet âge, instruit qu'il est des lois et des mœurs de son propre pays, de ses avantages naturels, de ses qualités morales comme de ses défauts, il a quelque chose à échanger avec les étrangers, dont la conversation lui fournit à lui-même quelques connaissances nouvelles. 213. C'est, j'imagine, parce qu'on règle autrement les voyages qu'un aussi grand nombre de jeunes gens reviennent de leurs excursions sans en avoir retiré aucun profit. S'ils rapportent dans leur patrie quelque connaissance des contrées et des peuples qu'ils ont visités, ce n'est le plus souvent que l'admiration des pratiques les plus mauvaises et les plus vaines qu'ils y ont observées. Ils gardent le souvenir et le goût des choses qui ont donné à leur liberté son premier essor, plutôt que de celles qui les auraient rendus meilleurs et plus sages après leur retour. Et le moyen qu'il en soit autrement lorsqu'ils voyagent à l'âge où ils le font d'ordinaire, sous la direction d'un gouver-
1 . Montaigne veut aussi que l'on fasse voyager l'enfant de très bonne heure : « Je vouldrois qu'on commenceast à le promener dez sa tendre enfance. » {Essais, I, xxv.)
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neur, qui est chargé de pourvoir à leurs besoins et de faire des observations pour eux1? Sous la conduite d'un toi guide, ils pensent avoir le droit de rester les bras croisés, ils ne se croient pas responsables de leur conduite, et par suite ils se donnent rarement la peine de taire par eux-mêmes des recherches ou des observations utiles. Leurs pensées s'élancent à la poursuite des amusements et des plaisirs, et ils considèrent comme un affront qu'on veuille les contrôler à ce sujet. Mais il est rare qu'ils se mettent en peine d'examiner les mœurs, d'observer les talents, de considérer les arts, les tempéraments et les inclinations des hommes qu'ils fréquentent, afin de savoir comment ils doivent se comporter à leur égard. Celui qui voyage avec eux n'est-il pas là pour les mettre à couvert, pour les tirer d'affaire quand ils se sont jetés dans quelque embarras, et pour répondre pour eux dans toutes leurs mésaventures?
2 14. La connaissance des hommes est, je l'avoue, un si grand talent qu'un jeune homme ne saurait y passer maître du premier coup. Mais cependant les voyages serviraient à peu de chose, s'ils ne lui ouvraient pas quelquefois les yeux, s'ils ne le rendaient pas prudent et circonspect, s'ils ne l'accoutumaient pas à regarder par delà les apparences, s'ils ne lui apprenaient pas, enfin, sous la garde inoffensive d'une conduite polie et obligeante, à conserver sa liberté et à sauvegarder ses intérêts dans la société des étrangers et de toute espèce de gens, sans jamais perdre leur estime. Celui qui voyage à l'âge convenable, avec les pensées d'un homme qui veut se perfectionner lui-même, peut entrer en relations, partout où il va, avec des personnes de qualité : chose de grand avantage pour un gentleman qui voyage. Cependant, je le demande, parmi nos jeunes gens qui vont à l'étranger sous la conduite d'un précepteur, y en a-t-il un sur cent qui