Pour le déjeuner et le souper, le lait, les soupes au
1. On sait combien les Anglais ont peu profité des conseils de Locke. C'est chez eux un régime continuel de viandes saignantes.
2. Je ne connais qu'un livre d'éducation qui se plaigne de l'habitude de manger beaucoup de pain ; c'est l'École jiaroissiale, qui est comme le programme des écoles de la ville de Paris au commencement du dixhuitième siècle : « Les enfants de Paris, y est-il dit, mangent ordinairement beaucoup de pain : cette nourriture leur abêtit l'esprit et les rend ineptes bien souvent, à l'âge de neuf à dix ans, à apprendre. Omni» repletio mala, pants vero pessima. »
5. On connaît la formule de salutation qu'un médecin célèbre employait avec ses amis. Au lieu de leur dire : « Portez-vous bien », il leur disait : a Mâchez bien. »
lait, les bouillies de gruau d'avoine, et vingt autres nids qui sont en usage chez nous, conviennent parfaitement aux enfants. Seulement pour tous ces aliments il faut veiller à ce qu'ils soient purs, sans grand mélange, très modérément assaisonnés de sucre, ou mieux encore sans sucre du tout1 : les épices en particulier, comme tout ce qui peut échauffer le sang, doivent être soigneusement interdites. Soyez aussi ménager du sel dans l'assaisonnement de tous leurs plats, et n'en mettez pas du tout dans le6 viandes d'un goût relevé. Nos palais prennent goût aux assaisonnements et à la cuisine dont ils font ordinairement usage ; et un usage immodéré du sel, outre qu'il excite la soif et force à boire avec excès, produit sur le corps d'autres effets pernicieux. J'inclinerais à croire qu'un gros morceau de pain bis, bien pétri et bien cuit, tantôt sec, tantôt avec du beurre ou du fromage, sera souvent pour l'enfant le meilleur des déjeuners.
Je suis sûr que ce sont là des repas sains, qui feraient de lui un homme robuste, au moins aussi bien que des mets plus délicats; et si on l'y accoutumait de bonne heure, il y prendrait goût autant qu'à autre chose. S'il lui arrive de demander à manger entre les repas, ne lui donnez que du pain sec. Si c'est la faim qui le pousse en effet, et non un pur caprice, le pain lui suffira; et s'il n'a pas faim, il n'est pas nécessaire qu'il mange. Par là vous obtiendrez deux
1. Locke condamne absolument le sucre. H. II. Spencer est d'un avis contraire, et, avec un optimisme aussi imprudent que complaisant, il croit qu'on doit satisfaire aux goûts de l'enfant, particulièrement à sou appétit pour le sucre. « Le goût des sucreries est très marqué et presque universel chez les enfants. Probablement quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent, s'imaginent qu'il n'y a rien là qu'une sensualité du palais, et que, de même que d'autres plaisirs sensuels, elle doit être réprimée. Le physiologiste, cependant, qui est conduit par ses découvertes à révérer de plus en plus l'ordre de la nature..., a reconnu aujourd'hui que le sucre joue un rôle important dans le développement de l'organisme. Le sucre est une nourriture productive de calorique.... c'est la forme sous laquelle plusieurs autres composés doivent passer avant que de pouvoir nous fournir de la chaleur animale. »
LA NOURRITURE. li>
bons résultats : 1° d'abord par L'habitude il prendra goût à Ranger du pain; car, je l'ai déjà dit, il suffit, pour que nos palais et nos estomacs trouvent un aliment agréable, qu'ils s'y soient accoutumés; 2° un autre bénéfice, c'est qu'il ne sera plus nécessaire de lui apprendre à s'abstenir de manger plus copieusement et plus fréquemment que la nature ne l'exige. Je ne crois pas sans doute que tout le monde ait le même appétit : les uns ont l'estomac naturellement plus exigeant, les autres moins. Mais ce que je crois, c'est que beaucoup de gens sont devenus gloutons et gourmands par habitude, qui par nature ne l'étaient pas. Je vois dans certains pays des hommes, qui ne font que deux repas, devenir aussi robustes que d'autres personnes, que, sous l'empire de l'habitude, leur estomac, comme une sonnette d'alarme, appelle à table quatre ou cinq fois par jour. Les Romains jeûnaient ordinairement jusqu'au souper, qui d'ailleurs était alors le seul repas réglé, même de ceux qui mangeaient plus d'une fois par jour1. Quant à ceux qui avaient l'habitude de déjeuner (ce qu'ils faisaient, les uns à huit heures, les autres à dix, d'autres à midi, et quelques-uns même plus tard), ils ne mangeaient jamais de viande, et il n'y avait rien de préparé pour ce repas. Auguste, du temps où il était le plus grand monarque de la terre, n'emportait, nous dit-il, qu'un morceau de pain sec, pour le manger dans sa voiture 2. De mêmeSénèque (dans la lxxxiiic lettre à Lucilius,où il donne une idée de la façon dont il se traitait, même pendant sa vieillesse, et alors que l'âge eût autorisé plus de complaisance), raconte qu'il avait coutume de manger pour son dîner un morceau de pain sec, sans prendre même la peine de s'as-
1. Les usages varièrent à Rome selon les temps. Ce que dit Locke s'applique surtout à l'époque de la République. Sous l'Empire, les Romains furent moins sobres. Chez les Grecs, même du temps d'Homère, on faisait généralement trois et même quatre repas par jour.
2. ... Dum lectica ex rcr/ia domum. redeo, pains unciam cum paucii acinis uvœ duracinœ comedi (Suétone, II, 76).
seoir ' ; et cependant, si sa santé l'eût exigé, il avait les moyens de s'offrir de somptueux repas, autant que les plus riches de nos compatriotes, même à les supposer deux fois plus riches qu'ils ne sont.
Les maîtres du monde suivaient ce frugal régime, et les jeunes patriciens de Rome ne manquaient de force ni d'esprit, pour être habitués à ne manger qu'une fois par jour. S'il arrivait par hasard que quelqu'un d'entre eux ne pût prolonger son jeûne jusqu'au souper, leur seul repas réglé, il ne prenait qu'un morceau de pain sec, ou tout au plus quelques raisins, ou quelque aliment léger de ce genre, pour soutenir son estomac. Les Romains jugeaient ces habitudes de tempérance si nécessaires à la fois pour la santé et pour les affaires, que l'usage d'un seul repas par jour se maintint malgré le luxe excessif qui s'introduisit parmi eux, à la suite de leurs conquêtes et de leurs pillages dans l'Orient; et ceux d'entre eux qui, renonçant à leurs vieilles habitudes de frugalité, se plongeaient dans les fêtes, ne les commençaient du moins que le soir. Faire plus d'un repas par jour était chose si monstrueuse que, jusqu'au temps de César on était blâmé pour avoir célébré un festin ou fait un repas en forme avant le coucher du soleil.
C'est. pourquoi, si je ne craignais pas de paraître trop sévère, je demanderais que mon petit homme n'eût pas autre chose que du pain pour son déjeuner. Vous ne pouvez vous imaginer quelle est la force de l'habitude, et d'ailleurs j'attribue une grande partie de nos maladies à ce que, en Angleterre, nous mangeons trop de viande et pas assez de pain.