‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 39 sur 176 · LES FANTAISIES DE I.EMANT. M · texte numérisé non relu

LES FANTAISIES DE I.EMANT. M

qu'on leur donne, ils ne les obtiennent pas parce qu'elles leur sont agréables, niais parce qu'on juge qu'elles leur sont utiles. Si l'on avait soin, après leur avoir accordé tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, de ne jamais leur donner ce qu'ils réclament par des cris, ils apprendraient à s'en passer; ils ne s'aviseraient plus de vouloir être les maîtres à force de brailler ou de se dépiter; ils ne seraient pas enfin de moitié aussi importuns à eux-mêmes et aux autres, qu'ils le sont d'ordinaire, pour n'avoir pas été ainsi traités dés le début de leur éducation. Si l'on n'accordait jamais la satisfaction de leurs désirs à l'impatience qu'ils témoignent, ils ne crieraient pas plus pour avoir ceci ou cela, qu'ils ne crient pour avoir la lune *.

59. Ce n'est pas qu'il faille, selon moi, n'avoir aucune complaisance pour l'enfant, ou espérer qu'il se comportera avec la sagesse d'un parfait magistrat. Je prends l'enfant pour ce qu'il est, pour un enfant qu'il faut traiter avec douceur, qui doit jouer et avoir des jouets. Ce que je veux dire, c'est que toutes les fois qu'il veut obtenir une chose ou faire une action qui ne lui convient pas, on ne doit pas le lui accorder sous prétexte qu'il est petit, et parce qu'il le désire ; il faut, au contraire, toutes les fois qu'il réclamera quelque chose avec importunité, lui faire comprendre que pour cette raison même elle lui sera refusée 2. J'ai vu à

1. "On ne doit jamais céder aux cris des enfants, même dans leur première jeunesse, et leur laisser ce moyen d'obtenir ce qu'ils veulent. » (Kant.)

-1. M. Molyneux, à qui Locke avait communiqué son ouvrage avant l'impression, lui écrivait : « 11 y a un point dans votre livre où vous me semblez trop rigoureux... Pour enseigner aux enfants la modération et la tempérance, est-il nécessaire de résister à tous leurs désirs quand il s'agit de choses indifférentes et innocentes?-.. Je ne puis làdessus être d'accord avec vous : ce serait supprimer la liberté qui doit régner dans les rapports des parents et des enfants. Une autre raison pour accorder aux enfants la liberté d'exprimer leurs désirs innocents c'est que le contraire est impraticable... » Le père a peut-être raison ici contre le philosophe. Bien que nous soyons de ceux qui croient qu'il ne faut pas faire l'éducation trop douce et trop molle, à la ma-

table des enfants, qui, quelques plats qu'il y eût devant eux, ne demandaient jamais rien, mais se contentaient de prendre ce qu'on leur donnait. J'en ai vu d'autres qui criaient pour avoir de tout ce qu'ils voyaient sur la table; il fallait leur donner de chaque plat, et encore les servir les premiers. D'où provenait une telle différence? De ce que les uns avaient été accoutumés à obtenir tout ce qu'ils demandaient avec des cris et les autres à s'en passer. Plus ils sont petits, et plus je crois nécessaire de résister à leurs appétits déréglés et désordonnés. Moins ils ont de raison par eux-mêmes, et plus ils doivent être soumis au pouvoir absolu et à la direction de ceux qui en ont la garde. Ce qui résulte de là, j'en conviens, c'est qu'il ne faut laisser auprès d'eux que des personnes sages. Si en général les choses se passent autrement, je n'y puis rien. Je dis ce que je crois nécessaire qu'on fasse. Si la mode était déjà à le faire, je n'aurais pas besoin d'importuner les gens par mes sermons. Cependant, je n'en doute pas, si l'on veut bien y réfléchir, je ne serai pas seul à penser que plus tôt on commencera à faire prendre ce pli aux enfants, mieux cela vaudra pour leurs maîtres et pour euxmêmes, et qu'il faut observer comme une maxime inviolable de ne jamais accorder à leurs cris ou à leurs importunités ce qu'on leur a une fois refusé, à moins qu'on ne veuille leur apprendre à être impatients et fâcheux, en les récompensant de leur impatience et de leur fâcherie *.

nière des parents modernes qui ne sont que les serviteurs empressés des volontés de leurs enfants; bien qu'il soit nécessaire de réprimer de bonne heure les caprices et pour cela d'en interdire l'expression, on peut penser qu'il y aurait une tyrannie fâcheuse, diln'cile d'ailleurs à exercer, un véritable despotisme, à ne jamais tolérer chez l'enfant la libre et franchise manifestation de ce qu'il aime et de ce qu'il désire.

1. Ceci est une rè^le excellente et malheureusement trop oubliée. « Si l'on a des raisons pour ne pas céder aux prières de l'enfant, on ne dois pas se laisser toucher par beaucoup de prières. Tout refus doit être irrévocable. C'est un moyen infaillible de n'avoir pas besoin de refuser souvent. » (Kant.) Mme Guizot nous paraît se tromper quand elle critique, avec esprit d'ailleurs, la maxime des « refus irrévoca-

NÉCESSITÉ DE L'OIÎÉISSA.NCE. 4U

40. Ceux donc qui prétendent gouverner leurs fils, doivent commencer, quand ils sont tout petits, à obtenir d'eux une soumission complète à leur volonté. Voulez-vous avoir un fils qui vous obéisse, une fois l'âge de l'enfance écoulé, ayez soin alors d'établir votre autorité de père, aussitôt que l'enfant est capable de soumission et peut comprendre de qui il dépend. Si vous voulez qu'il ait du respect pour vous, inculquez-lui ce sentiment dès son enfance; et à mesure qu'il s'avancera vers l'âge viril, admettez-le plus intimement dans votre familiarité. De cette façon vous aurez en lui un sujet obéissant (comme il convient), pendant qu'il est petit, et un ami affectueux quand il sera devenu un homme M Car, à mon avis, c'est se tromper gravement sur la conduite à tenir avec les enfants, que de se montrer indulgent et familier avec eux lorsqu'ils sont petits, et d'être sévère au contraire, de les tenir à distance, lorsqu'ils sont grandsA La liberté et la complaisance ne peuvent être bonnes pour des enfants. Comme ils manquent de jugement, ils ont besoin de direction et de discipline. Au contraire une sévérité impérieuse est une mauvaise manière de se conduire avec des hommes, qui ont par eux-mêmes assez de raison pour se diriger. Je ne suppose pas qu'il vous convienne d'avoir des enfants qui, une fois qu'ils auront grandi, seront fatigués de vous et diront tout bas : « Mon père, quand mourrez-vous donc? »

blés ». Cette méthode, trop autoritaire d'après elle, n'accorde pas assez à la crainte. « Le pouvoir, dit-elle, cherche ses aises, et il est entre dans la tête des souverains législateurs de l'éducation qu'il pouvait être plus commode de défendre la prière que d'avoir à y résister »

"1. Locke, en parlant ainsi, se ressouvenait de l'éducation qu'il avait lui-même reçue. Comme Stuart llill, il avait été élevé sévèrement par son père, qui le tenait à distance et qui le forma de bonne heure à l'obéissance et au respect. Mais à mesure que l'entant devint homme, la familiarité succéda à la rigueur, et son père le traita en « parfait ami », au point de lui demander solennellement pardon pour l'avoir une fois frappé tout petit dans un accès de colère. Voyez l'ouvrage anglais Ihe Life of John Locke, par Fox Bourne, t. I, p. 15.

M. J'imagine que, de l'aveu de tout le monde, il est raisonnable que les enfants, tant qu'ils sont en bas âge, tiennent leurs parents pour leurs seigneurs, pour leurs maîtres absolus, et qu'en cette qualité ils les craignent, que d'autre part, à un âge plus avancé, ils ne voient en eux que leurs meilleurs amis, les seuls qui soient sûrs, et que par conséquent ils les aiment et les respectent. La méthode que j'ai proposée est, si je ne me trompe, le seul moyen d'obtenir ces résultats. Nous devons nous rappeler que nos enfants, une fois devenus grands, sont en tous points semblables à nous, qu'ils ont les mêmes passions, les mêmes désirs que nous. Or nous voulons être pris pour des créatures raisonnables ; nous voulons jouir de notre liberté ; nousdétestons d'être gênés par de perpétuelles réprimandes, par un ton plein de morgue; nous ne saurions supporter chez ceux que nous fréquentons l'humeur sévère, l'habitude de nous tenir à distance. Quiconque est ainsi traité, une fois arrivé à l'âge d'homme, s'empresse de chercher une autre société, d'autres amis, d'autres relations avec qui il puisse vivre plus librement. Si donc, dès les commencements, on tient de court les enfants qui sont faciles à gouverner durant leur bas âge, ils se soumettront sans murmure à ce régime, n'en ayant pas connu d'autre. Et si, à mesure qu'ils acquièrent l'usage de la raison, on a soin de relâcher doucement la rigueur de la discipline, si, à mesure qu'ils s'en rendent dignes, leur père les regarde d'un front moins sévère et peu à peu rapproche les distances, alors la contrainte où on les aura tenus d'abord ne fera qu'accroitre leur amour pour leurs parents, parce qu'ils comprendront qu'elle n'avait pas d'autre cause que la tendresse, et qu'elle n'était qu'une précaution prise pour les rendre capables de mériter la faveur de leurs parents et l'estime de tout le monde.

42. Telles sont les règles générales à suivre pour établir votre autorité sur vos enfants. VC'est par la crainte et le respect que vous devez d'abord prendre de l'empire sur

L'AUTORITÉ PÀTERNKLLK. 51

leurs esprits l; c'est par l'amour et l'amitié que plus tard vous devez le conserver. Le moment viendra, en effet, où les enfants échapperont au fouet et aux châtiments, et alors si l'affection qu'ils ont pour vous ne suffit pas pour les rendre obéissants et les attacher à leurs devoirs, si l'amour de la vertu, si l'amour-propre ne les maintient pas dans la bonne voie, sur quelle influence comptez-vous donc, je vous prie, pour les obliger à se bien conduire? Sans doute la crainte d'être mal partagés dans votre héritage, s'ils venaient à vous déplaire, peut les rendre en apparence les esclaves de vos désirs : mais cela ne les empêchera pas de se conduire mal dans leur particulier, et d'ailleurs cette contrainte ne durera pas toujours. Il faudra bien que tôt ou tard l'homme suit livré à lui-même et à sa propre conduite, et celui-là seul est vraiment bon, vertueux et capable, qui est tout cela par le dedans. Aussi faut-il commencer de bonne heure à inspirer à l'enfant les dispositions qui doivent être le résultat de son éducation, qui agiront et qui régneront sur toute sa vie : je veux dire des habitudes qui deviennent les vrais principes de ses actes, et non ces apparences hypocrites, ces dehors plâtrés, que la peur seule maintient chez les enfants, parce qu'ils veulent éviter pour le moment la colère du père qui peut-être les déshéritera.

1. C'est une grave question de savoir s'il convient d'inspirer d'abord aux enfants la crainte ou l'amour. L'affection semble être la clef d'or qui ouvre le cœur de l'enfant, et on peut juger dangereux le système de Locke qui veut commencer par la crainte et qui n'appelle l'affection à son aide qu'un peu plus tard.

Page 1