‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 4 sur 176 · Voyez Fox Bourne, op. cit. t. I, p. i-li · texte numérisé non relu

Voyez Fox Bourne, op. cit. t. I, p. i-li

xii PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

11 résulte de ce témoignage que Locke appliquait à l'éducation de Shaftesbury et de ses frères les méthodes et les principes qui vingt ans plus tard constituèrent le fond des Pennées. Les Pensées ne sont donc pas une œuvre de pure théorie, une conception systématique éclose dans le cerveau d'un penseur solitaire. Locke, on le sait, a toujours eu le culte de l'expérience et de l'observation. Dans un opuscule intitulé de Arte medica, qu'il écrivit en 1609 sous l'inspiration de son ami Sydenham, le plus illustre médecin du temps, il prenait vivement à partie les faiseurs de systèmes, et leurs vaines spéculations, « semblables, disait-il, à ces formes bizarres que l'imagination des hommes croit parfois distinguer dans les nuages du ciel1. » En pédagogie, comme en philosophie, comme en politique, Locke n'est pas un homme de génie aux intuitions vives et audacieuses: il est, ce qui vaut mieux pour le service de la vérité, le commentateur patient des faits et de l'expérience, l'observateur prudent et modéré qui ne se risque à recommander une maxime qu'après l'avoir éprouvée lui-même et mise en pratique.

Même pendant qu'il voyageait en France, Locke eut l'occasion de continuer ses observations pédagogiques. En 1677 il recevait à Montpellier une lettre de lord Ashley qui lui recommandait le fils d'un riche négociant de ses amis, déjà avancé dans ses études et désireux de les compléter à l'étranger sous la conduite d'un gouverneur. Locke ne se fit point prier : il rejoignit à Paris son nouveau pupille, et pendant une couple d'années il fut le compagnon de route, le pédagogue, dans le vieux sens du mot, de son jeune compatriote. De cette époque datent probablement les réflexions sur la nécessité des voyages, et sur les moyens de les faire avec profit, qui terminent les Pensées stir V éducation (Section XXVII).

Vers le même temps, Locke composa et inscrivit dans son

t. Voyez Fox Bourne, op. cit., t. I, p. 222 et suiv.

PRÉFACE DC TRADICTEIH. xiii

journal un opuscule intéressant nu* l'Étude1. « La vie tout entière, y disait-il, ne suffit pas pour apprendre tout cequ'il nous importe de savoir.» Et il se plaignait avec vivacité de toutes les façons de perdre son temps que l'usage a mises en honneur même parmi les gens studieux, notamment la passion de la dialectique et de ses subtilités stériles, l'ambition de connaître toutes les opinions des hommes, la manie d'écrire purement dans les langues étrangères, l'abus de l'histoire et de l'archéologie, enfin « les questions inutiles, comme celles-ci : Où était situé le paradis terrestre? Où se trouvait l'âme de Lazare pendant que son corps gisait inanimé? Quelle espèce de corps aurons-nous au jour de la résurrection? t> A ces études oiseuses Locke opposait les études utiles, celles qui tendent à assurer notre bonheur dans ce monde et dans l'autre. Locke, malgré sa liberté d'esprit et sa hardiesse philosophique, n'a jamais cessé de croire à l'immortalité, et s'il condamnait les excès de la théologie, il a toujours honoré la religion et pratiqué un christianisme raisonnable 2.

Nous sommes arrivé au terme du travail préparatoire d'où sont sorties les Pennées sur l'éducation. En 1685 les événements politiques obligèrent Locke à s'expatrier. Il se réfugia en Hollande, où il vécut jusqu'en 1089, jusqu'au retour de la reine Marie. C'est de là, vers 1684 et 1685,

1. Le petit écrit OfStudy a été publié pour la première lois par lord King dans sa Vie de Locke (1829).

I.ocke avait composé quelques autres essais pédagogiques qui n'onl pas, il est vrai, une grande importance : 1° Instructions pour la conduite d'un jeune gentleman, où il recommande l'étude de la Bible ; 2° Quel'/ues pensées sur les lectures et les études d'un (jenlleman, où il célèbre comme un livre de fiction incomparable le Don Quichotte de Cervantes. Disons aussi qu'on trouverait d'excellents principes d'éducation intellectuelle dans l'opuscule posthume qui a pour titre : De la Conduite de l'entendement (composé de 1097 à 1700 et publié en 1706).

2. C'est le titre même d'un de ses ouvrages : Le Christianisme raisonnable (1695).

XIV l'HÉI ACK IIL TRADUCTEUR.

qu'il adressa à son ami Clarke les lettres qui retouchées et réunies en volume ont formé le livre des Pensées. Clarke lui avait demandé conseil, relativement à l'éducation de ses enfants. Locke, tout plein de son sujet et qu'agitait encore sans doute le regret de n'avoir pas mené jusqu'au bout l'éducation de Shaftesbury, engagea avec son ami une correspondance étudiée, où il lui livra le meilleur de son expérience et de ses réflexions. Il garda copie de ces lettres, et en 1692^ lorsque William Molyneux et quelques autres de ses amis insistèrent pour qu'il communiquât ses notes au public, il les fit paraître telles quelles, avec de légères modifications dans l'ordonnance et dans la forme. Le livre se ressent an peu de cette origine. Comme le déclare l'auteur lui-même, « on reconnaîtra à la simplicité familière du style que les Pensées sur V éducation sont plutôt l'entretien privé de deux amis qu'un discours destiné au public1 ». Un défaut autrement grave, ce sont les redites, les répétitions monotones de quelques idées favorites. Peutêtre les Pensées eussent-elles gagné à être publiées sous leur forme absolument originale, comme des lettres détachées, et non comme un discours suivi, comme un traité qui n'a pas toujours les qualités essentielles du genre, la rigueur méthodique et la brève précision.

Mais en revanche, comme ces imperfections légères qui tiennent à un peu de décousu sont rachetées et compensées par la sincérité profonde de l'idée, par la clarté parfaite de l'expression ! Avec Locke, nous avons affaire, non à un auteur qui veut briller, mais à un homme de sens et de jugement qui raconte ses opinions, qui n'a d'autre prétention que de s'entendre avec lui-même et d'être compris par les autres. Pour apprécier les Pensées à leur juste valeur, il ne faudrait les lire qu'après avoir relu Y Emile qui leur doit tant. Oui, au sortir d'une lecture de Rousseau, après le brillant éblouissement et presque le vertige que procure

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