Voyez plus loin la dédicace à Edouard Clarke
PREFACE Dl" TRAIMCTEIR. xy
à son lecteur un écrivain de génie dont l'imagination se monte sans cesse, dont la passion s'emporte, et qui mêle à tant de hautes vérités des paradoxes impatientants et des déclamations bruyantes, c'est pour l'esprit comme un repos et une douce détente de se mettre à l'étude de Locke, et de trouver une pensée toujours égale, un style simple et calme, un auteur toujours maître de lui-même, toujours correct, malgré quelques erreurs, un livre enfin, rempli non d'éclairs et de fumée, mais d'une lumière agréable et pure.
C'est en 1695 que parurent les Pensées, trois ans après Y Essai sur l'entendement humain. Locke avait attendu presque la vieillesse pour oser solliciter l'attention du public l. Le succès qui accueillit les Pensées l'obligea à en préparer des éditions nouvelles, qu'il s'efforça d'améliorer par des corrections et des additions assez importantes2. Jusqu'au jour de sa mort (1704), les Pensées demeurèrent son livre favori. Il ne cessait pas d'ailleurs de s'occuper d'éducation pratique. Devenu vers 1692 le familier, l'hôte habituel de la maison de lady Masham, la fille du philosophe Cudworth , qui vivait à la campagne, à Oates, dans le comté d'Essex , il expérimenta à nouveau ses méthodes avec Esther Masham, surtout avec Frank Masham. C'est ainsi qu'il vécut jusqu'à ses derniers jours, comme un célibataire entouré d'enfants. En dehors même du petit cercle de famille où il s'était confiné et où il avait appelé, comme précepteur des enfants de la maison, Pierre Coste, le traducteur des Pensées, Locke
1. Avant Y Estai sur l'entendement, Locke n'avait guère publié qu'un ouvrage anonyme, une Épître sur la tolérance (1686) qui fut suivie de deux autres lettres sur le même sujet (1690, 1692).
2. Locke dans les éditions postérieures de son livre a ajouté au texte primitif un grand nombre de paragraphes nouveaux : lesgg 57, 62, 95, 94, 98, 108, 115, 114, 1 15, 117, 126, 176, 205 : il a en outre fait des additions aux paragraphes 7, 21, 66, 67, 70, 77, 78, 88, 107, 110, 150, 136, 143, 144, 156, 161, 167, 168, 180, 189, 195.
xvi PRÉFACE Dl TRADlCTElK.
méditait des fondations pédagogiques, d'un intérêt général et populaire. Il rêvait de combattre l'immoralité et le paupérisme, en établissant « des maisons de travail » (working schools) pour les enfants pauvres. Tous les enfants âgés de plus de trois ans et de moins de quatorze ans devaient être réunis dans des asiles et y trouver travail et nourriture. Dans le rapport remarquable qu'il adressa au gouvernement anglais, en 1697, sur son projet de réforme, Locke se préoccupait surtout de remédier à la paresse et au vagabondage de l'enfant, d'alléger la surveillance de la mère absorbée par son travail, enfin de former, par des habitudes d'ordre et de discipline, des hommes sobres, des ouvriers laborieux. Par là , par ces idées philanthropiques, il est permis de dire que Locke rejoint déjà Pestalozzi, et l'œuvre de régénération morale tentée cent ans plus tard à Neuhof et à Stanz, de même que par ses l'ensées il a devancé Rousseau et inspiré Y Emile.
Nous avons raconté l'histoire extérieure des l'ensées. Il reste à les étudier en elles-mêmes, à en apprécier l'esprit et la portée pédagogique. Le commentaire perpétuel, dont nous faisons suivre dans cette édition le texte de l'auteur, nous dispense d'entrer ici dans de longs détails; il nous suffira de caractériser brièvement les tendances générales de Locke, et de mettre en relief les principes essentiels de .son système.
C'est pour des gentlemen, c'est-à-dire pour les enfants de la bourgeoisie ou de la noblesse, que Locke a écrit son livre, et Y enseignement secondaire est l'unique objet de ses
1. Voyez le texte du projet de Locke dans le second volume de Fox Rourne, p. 381 et suiv.
t'RÈFACE Dr TRADICTEIR. svii
réflexions. Mais les lois fondamentales de la pédagogie sont les mêmes à tous les degrés de l'instruction, et ce n'est pas seulement aux professeurs de nos lycées, c'est aussi aux maîtres de nos écoles primaires que s'adressent, au moins en partie, les leçons de celui que Rousseau appelait « le sage Locke ».
bien qu'il date de deux siècles, le livre des Pensées n'a point vieilli, et on serait tenté de lui appliquer le jugement que Guizot portait sur les idées de Montaigne en matière d'éducation : « On pourra avoir à ajouter à ce que Montaigne recommande ; on aura besoin de conduire l'élève plus loin qu'il ne l'a fait ; mais il faut passer par la route qu'il a prise; avant de prétendre à le devancer, qu'on s'applique à l'atteindre1. » Comme tous les écrits qui sont en avance sur leur temps, les Pensées sur l'éducation étaient appelées à exercer une influence durable et qui s'accroît avec les années. Certes les applaudissements ne lui ont pas manqué dès l'origine : les éloges de Leibnitz, qui mettait les Pensées au-dessus de Y Essai sur l'entende" ment, la traduction plusieurs fois rééditée de Pierre Coste, plus tard, les emprunts de Rousseau -, l'admiration d'Helvétius qui en matière d'éducation se donnait pour un disciple de Locke3, d'autres témoignages encore, établissent que les idées pédagogiques du pbilosopbe anglais ne passèrent
1. (iuizot, Méditai ions et études morales, p. 531. Les plus récents biographes de Locke s'accordent à reconnaître l'importance, et pour ainsi dire V actualité des Pensées sur l'éducation. « Je suis persuadé, dit M. Ilarion, dans son excellente élude sur Locke, que si l'on donnait aujourd'hui chez nous une édition séparée du livre des Pensées le succès en serait considérable, au milieu de nos discussions ardentes sur les programmes de l'enseignement public. » (J. Locke, sa rie et son truvre, par Henri Marion, Paris, 1878).
2. On a dit <|ue f'lutarque et Montaigne avaient fait Rousseau : il faut y joindre Locke. Voyez notamment dans V Emile les livres I et II.
~>. Ilelvétius, dans son mauvais livre : De l'homme, de ses faculté* intellectuelles et de son éducation , n'a recueilli d'ailleurs que les paradoxes de Locke, notamment ses idées sur la toute -puissance de l'éducation.
xviii PREFACE DU TRADUCTEUR.
point inaperçues, et que ses successeurs immédiats, comme ses propres contemporains, distinguèrent les hautes qualités des Pensées. Mais c'est de notre temps surtout, dans un siècle qui fait effort pour rompre avec la routine, pour instituer dans la pratique une réforme de l'éducation depuis longtemps rêvée en théorie, qu'un livre tout pénétré d'idées modernes, et presque tout entier consacré à la critique des vieilles méthodes, devait trouver bon accueil et plein succès. Tandis qu'on le réimprime nombre de fois en Angleterre1, avec des annotations judicieuses et savantes, on le commente en Allemagne2. L'Essai sur l'éducation de M. Herbert Spencer n'est en grande partie, avec moins de mesure et avec plus d'éclat, qu'une adaptation, une refonte au goût du jour, des idées de Locke. Il est vrai que M. Spencer ne cite Locke qu'une fois3; mais Locke non plus ne cite presque jamais Montaigne, dont il est plein4.
1. Voyez les deux éditions anglaises publiées il y a deux ans, l'une par R. Hébert Quick, l'auteur d'un livre estimé qui a pour titre Essays on Educational Reformers (Cambridge, 1880) ; l'autre par Evan Daniel (Londres, 4880). Nous nous sommes souvent inspiré dans nos commentaires des notes excellentes que ces deux éditeurs ont jointes à leur publication.
2. Voyez par exemple Die Pœdarjogik des John Locke, von \Y. Gitschmann, Kœtben, 1881; et l'ouvrage du DrAmslaedt: François Rabelais und sehi Traité d'éducation mit besonderer Rerucksichtiguny der pœdagogischen Grundscitze Monlaigne's, Locke's und Rousseau (Leipzig, 1872).