LES RÉCOMPENSES
dangereuse tendance qu'il devrait par tous les moyens vaincre el étouffer en lui. Vous ne pouvez avoir l'espoir de Phabituer à la maîtriser, si vous compromettez la résistance <jue vous lui opposez sur un point par la satisfaction que vous lui accordez sur un autre point.
Pour devenir un homme bon, sage et vertueux, il est nécessaire que l'enfant apprenne à dominer ses appétits, à triompher de son inclination pour la richesse, la parure, pour tout ce qui flatte le palais, etc., toutes les fois que sa raison conseille le contraire et que son devoir l'exige. Mais si vous l'engagez à faire quelque chose de raisonnable en lui offrant de l'argent, si vous le dédommagez de la peine d'apprendre sa leçon par le plaisir de manger un morceau friand ; si vous lui promettez une cravate à dentelles ou un bel habit neuf, pour le récompenser de quelques-uns de ses petits devoirs d'écolier, n'est- il pas vrai que lui proposer ces récompenses c'est reconnaître qu'elles sont de fort désirables choses qu'il faut rechercher, c'est l'encourager à les aimer, c'est l'accoutumer à y placer son bonheur1. C'est ainsi que, en général, pour obtenir des enfants qu'ils apprennent avec zèle la grammaire, la danse, ou quelque autre chose du même genre, de peu d'importance pour le bonheur et l'utilité de leur vie, les parents emploient mal à propos les récompenses et les châtiments; ils compromettent la vertu, renversent les principes de l'édu-
1. En résumé Locke ne veut pas de récompenses sensibles, ni de punitions sensibles, parce qu'elles habituent selon lui l'enfant à l'aire du plaisir ou de la douleur le principe de sa conduite. C'est dans le même sens que Kant a dit : Si on punit l'enfant quand il l'ait mal, et si on le récompense quand il fait bien, il l'ait alors le bien pour être bien traité. » Il faudrait cependant se décider à prendre l'homme pour ce qu'il est, pour un ètrr que le plaisir et l'intérêt gouverneront toujours en partie, surtout quand il est enfant, et que le seul sentiment de l'honneur, pas plus que l'idée du devoir, ne peut suffire à guider. Il est a remarquer qu'un contemporain de Locke, l'idéaliste Kalebranche, se rencontre sur ce point avec le sensualiste anglais et proscrit les récompenses sensibles, parce qu'il veut développer de bonne heure chez l'eniant le goût des idées abstraites.
cation, et enseignent à. leurs enfants le luxe, l'orgueil ou la convoitise, etc. En effet, par leur complaisance pour de mauvaises inclinations qu'ils flattent au lieu de les modérer, ils jettent les fondements de tous les vices futurs, vices qu'il est impossible de combattre autrement qu'en pliant les désirs de l'enfant et en l'habituant de bonne heure à se soumettre à la raison.
53. Je n'entends pas cependant qu'il faille priver les enfants des agréments ou des plaisirs de la vie, toutes les fois que ces plaisirs ne portent pas préjudice à leur santé ou à leur vertu. Au contraire je voudrais que leur vie fût aussi douce, aussi agréable que possible, qu'elle s'écoulât dans la pleine jouissance de tout ce qui peut innocemment les charmer : à cette condition pourtant qu'ils ne voient dans ces plaisirs que les suites naturelles de l'estime qu'ils ont méritée *. Il ne faut jamais les leur offrir ou les leur accorder comme les récompenses de tel ou tel devoir particulier pour lequel ils éprouvent de la répugnance, ou auquel ils ne se décideraient pas à s'appliquer, s'ils n'y étaient engagés par l'espoir de cette récompense.
54. Mais, dira-t-on, si d'un côté on doit renoncer au fouet, et de l'autre à ces petits encouragements qui plaisent et séduisent, comment faut-il alors gouverner les enfants? Otez l'espérance et la crainte, il n'y a plus de discipline. J'accorde que le bien et le mal, la récompense et la punition, sont les seuls motifs d'action pour une créature raisonnable; ce sont comme les aiguillons qui excitent à l'action et comme les rênes qui guident le genre humain tout entier. Par conséquent il faut aussi s'en servir avec les enfants, qui — je prie les parents et les maîtres de se le mettre bien dans l'esprit — doivent être traités comme des créatures raisonnables-?
1. En d'autres termes, l'enfant, d'après Locke, ne doit pas connaître d'autre récompense que l'estime de ses parents.
2. « Les plus petits entants, «lit Malcbranclie, ont de la raison, aussi bien que les hommes faits. » Conlre ces exagérations, Rousseau pro-