‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 53 sur 176 · L'AFFECTATION ET I.A GRACE · texte numérisé non relu

L'AFFECTATION ET I.A GRACE

de l'instruction, il faut un certain sentiment de La nécessité de L'éducation, pour devenir capable de cette affectation, qui essaye de corriger les défauts naturels et qui a du moins le mérite de chercher à plaire, bien qu'elle n'y parvienne pas. Plus on s'efforce, en effet, d'être agréable, et moins on y réussit. Il faut donc s'armer de toutes les précautions possibles contre un défaut qui a sa source dans l'éducation, dans une éducation mal entendue sans doute, mais auquel les jeunes gens sont trop sujets, soit par leur propre faute, soit par la faute de ceux qui les dirigent.

Si l'on examine en quoi consiste la grâce1, la grâce qui est sûre de plaire, on constatera qu'elle a pour principe l'accord naturel qui se montre entre l'action accomplie et un certain état d'esprit approprié aux circonstances, et qui, par suite, ne peut manquer d'être agréable. Nous ne pouvons pas ne pas aimer, dès que nous le rencontrons, un caractère humain, amical, poli. Un esprit libre, maître de lui-même et de ses actions, qui, sans être humble ni bas, n'est ni fier ni insolent, que ne gâte aucun défaut grave, est sûr de faire bonne impression sur tout le monde. Les actions qui émanent naturellement de cet esprit bien fait, nous plaisent elles aussi, parce qu'elles en sont l'expression sincère : manifestation naturelle des dispositions intérieures de l'esprit, elles n'ont rien de forcé ni de contraint. C'est, en cela que consiste à mon sens cette beauté qui brille dans les actions de certains hommes, qui embellit tout ce qu'ils font, et qui séduit tous ceux qui les approchent. Ils ont par une habitude constante si bien réglé leur conduite, ils ont su rendre si naturelles toutes les plus petites manifestations de politesse et de respect, établies par la nature ou par la mode dans la société des

1. Le morceau qui suit est un de ceux où Locke excelle. C'est une fine analyse des qualités qui rendent un homme naturellement agréable et gracieux. Notre philosophe avait beaucoup vécu dans la sociélé polie, cl v avait appris l'art de plaire.

hommes, que leurs actions paraissent être, non des façons artificielles ou étudiées, mais les conséquences naturelles d'un caractère doux et d'un esprit bien fait.

D'un autre côté, l'affectation est une imitation gauche et forcée de ce qui doit être naturel et aisé; elle manque de la beauté qui accompagne ce qui est naturel, parce qu'elle laisse toujours voir un désaccord entre l'action extérieure et les dispositions secrètes de l'esprit. Ce désaccord se produit de deux manières : 1° dans certains cas, on s'efforce de faire paraître des sentiments qu'on n'a pas. On essaye d'en faire montre par des actions forcées; mais la contrainte se trahit toujours. C'est ainsi que des personnes affectent parfois de paraître tristes, ou gaies ou aimables, bien qu'en réalité elles ne le soient point.

2° L'autre cas, c'est quand on s'essaye, non à faire paraître des sentiments qu'on n'éprouve pas, mais à donner aux sentiments qu'on éprouve une expression qui ne leur convient pas. Tels sont, dans la conversation, toutes ces actions contraintes, ces mouvements, ces paroles, ces regards qui, destinés à témoigner ou bien le respect et laj politesse dont nous devrions être animés à l'égard de la société que nous fréquentons, ou bien le plaisir et l'agrément qu'elle nous procure, ne sont pas cependant l'expression vraie et naturelle de l'un ou l'autre de ces sentiments, mais prouvent tout au contraire qu'il y a quelque chose qui y manque. Ces défauts dérivent en grande partie de ce qu'on se travaille à imiter les autres, sans prendre la peine de distinguer ce qu'il y a de réellement gracieux dans leurs manières de ce qui est propre à leur caractère. Mais l'affectation en toutes choses, quel que soit son principe, est toujours déplaisante, parce que tout ce qui est contrefait nous inspire une aversion naturelle ; nous ne saurions estimer ceux qui n'ont pas d'autres moyens de se recommander à nous.

La simple et grossière nature, livrée à elle-même, vautj bien mieux que la grâce affectée et toutes les manières j

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