DES MANIERES
07. Les manières S comme on les appelle, pour lesquelles on tracasse tant les enfants, et qui inspirent à la sagesse de leur bonnes et de leur gouvernantes tant de beaux serinons, c'est, selon moi, par des exemples plus que par des règles qu'il convient de les enseigner. Les enfants, si l'on a soin de les éloigner de la mauvaise compagnie, mettront leur amour-propre à acquérir des manières élégantes, par imitation des personnes qui les entourent, lorsqu'ils verront qu'ils s'attirent par là l'estime et les louanges de tout le monde, et si, par une légère négligence sur cet article, l'enfant oublie d'ôter son chapeau ou de faire la révérence avec grâce, il suffira d'un maître à danser pour corriger ce défaut, et pour faire disparaître cette simplicité de manières que les gens à la mode appellent rusticité. Comme la danse me parait le meilleur moyen de donner aux enfants une honnête assurance, une bonne tenue, et de les encourager à rechercher la société des personnes au-dessus de leur âge, je crois qu'il faut leur apprendre à danser dés qu'on le peut. Bien que la danse en effet ne consiste
i. Locke revient à plusieurs reprises sur ce sujet. Voyez plus loin, ! Sec ions IX et XXIII.
que dans la grâce extérieure des mouvements, elle donne à l'enfant, je ne sais comment, les pensées et la démarche d'un homme *, mieux que ne ferait toute autre chose. À part cela, je ne crois pas qu'il faille trop tourmenter les enfants sur les inimitiés d'une politesse pointilleuse à l'excès.
Ne vous inquiétez jamais pour des fautes dont vous savez «pie L'âge les guérira. La chose dont les parents doivent avoir le moins de souci, tant que l'enfant est jeune, c'est qu'il manque de cette politesse extérieure, pourvu (ju'il ait la politesse du cœur* (car pour celle-là on ne saurait la^TuTënseigner de trop bonne heure). Si vous avez su remplir son esprit encore tendre d'un sentiment de vénération pour ses parents et pour ses maîtres, si vous lui avez appris à les aimer, à les estimer, et à craindre de les offenser ; si vous lui avez encore inspiré un sentiment de bienveillance r' pour tout le monde, ces sentiments sauront bien d'eux-mêmes trouver l'expression la plus convenable. Ayez donc soin d'entretenir dans son coeur les principes de la bienveillance et de la douceur, rendez-leslui aussi familiers que vous pourrez, par l'estime et les éloges que vous lui accorderez et par les avantages qui en seront la conséquence. Une fois que ces sentiments auront pris racine dans son esprit et qu'ils lui seront devenus habituels, grâce à une pratique constante, n'ayez crainte : les qualités et tout l'apparat extérieur des manières polies viendront en leur temps, pourvu que, le jour où vous le retirerez des mains des femmes, vous le confiiez à un homme bien élevé dont vous ferez son gouverneur.
1. Pane pour la démarche: mais « les pensées d'un homme ». on ne voit pas trop comment l'exercice de la danse peut les inspirer à des enfants. Locke parle ici comme le maître à danser du Bourgeois gentilhomme.
2. La politesse du cœur, celle qui est inspirée par la bonté.
3. La vraie politesse, en effet, n'est que L'image extérieurede la bonté du cœur. Mais, comme le fait remarquer La Bruyère, il arrive que la politesse « donne seulement les apparences de la bonté et fait paraître l'homme au dehors comme il devrait être intérieurement ».
Tant que les enfants sont jeunes, il faut leur passer toutes les négligences qui ne témoignent ni d'un sentiment d'orgueil ni d'un mauvais naturel. C'est seulement quand ces sentiments-là se montrent dans quelques-unes de leurs actions que vous devez les corriger immédiatement par les moyens que j'ai déjà indiqués *. De ce que je viens de dire je ne voudrais pourtant pas qu'on tirât cette conclusion que je désapprouve les parents qui, ayant pris le parti de donner de bonne heure à leurs enfants des habitudes de politesse, s'efforceraient de façonner doucement leurs mouvements et leur tenue. Ce serait certainement un grand avantage pour les enfants qu'il y eût de bonne heure auprès d'eux, et dès qu'ils sont capables de marcher, quelqu'un qui eût le talent de leur enseigner les bonnes manières et qui sût prendre les bons moyens pour cela. Ce que je critique, c'est la mauvaise méthode que l'on suit d'ordinaire en pareille matière. Il arrive souvent qu'on gronde des enfants qui n'ont jamais reçu la moindre leçon de politesse (et on le fait surtout en présence des étrangers), pour avoir manqué, de façon ou d'autre, aux règles de la civilité2. Ils reçoivent des reproches, ils sont accablés de sermons, sur la façon dont ils doivent tenir leur chapeau, ou faire une révérence, etc. Bien qu'en ce cas les parents dont nous parlons prétendent n'avoir en vue que de corriger leurs enfants, cependant c'est en grande partie pour couvrir leur propre honte qu'ils se fâchent contre eux. Ils rejettent le blâme sur les pauvres petits, et quelquefois non sans passion, pour le détourner de leur propre personne; ils craignent que les assistants n'attribuent à leur incurie et à leur maladresse la mauvaise tenue de leurs enfants.