LES AVANTAGES DE L'ÉDUCATION DOMESTIQUE
70. Comme j'ai déjà dit quelle société convenait aux enfants, j'ai presque envie d'en rester là et de ne pas vous importuner plus longtemps sur ce sujet. Puisque l'exemple et la société, en effet, ont plus d'influence que tous les préceptes, que toutes les règles et toutes les instructions, il semble qu'il soit tout à fait superflu de faire un plus long discours et de donner sans utilité d'autres raisons. Mais je vous vois prêt à me dire : « Que ferai-jc donc de mon enfant? Si je le garde toujours chez moi, il est à craindre qu'il n'y prenne des airs de maître; et si je l'envoie au collège, comment faire pour le protéger contre la contagion de la grossièreté et du vice, qui sont partout à la mode? S'il reste à la maison, il sera peut-être plus vertueux, mais en revanche il ignorera le monde ; accoutumé à ne pas changer de société et à voir toujours les mêmes visages, il sera, lorsqu'il entrera dans le monde, un être timide ou entêté. »
1. Montaigne met les parents dans le même embarras. Il condamne l'éducation publique parce qu'elle est trop dure, l'éducation domestique parce qu'elle est trop douce. Où faut-il donc élever son enfant? Mon-
L'EDUCATION DOMESTIQUE. s:,
Je l'avoue, il y a de part et d'autre des inconvénients.
Elevé hors de chez lui, l'enfant deviendra, il est vrai, plus hardi ; il saura se remuer, se tirer d'affaire parmi les enfants de son âge. Ajoutons que l'émulation excitée par la présence des camarades donne souvent plus de vie, plus d'entrain aux jeunes garçons1. Mais jusqu'à ce que vous ayez trouvé une école où le maître ait le temps de surveiller les mœurs de ses élèves, et où l'expérience vous prouve qu'il prend autant de soin de leur donner une Donne éducation et de former leur esprit à la vertu, que de former leur langue aux idiomes savants, vous aurez, il faut en convenir, un étrange amour pour les mots, si, préférant le langage des Grecs et des Romains aux qualités qui faisaient d'eux de si braves gens, vous estimez qu'il vaut la peine, pour un peu de grec et' de latin, d'exposer à tous les hasards de la vie commune l'innocence et la vertu de votre fils-. Quant à la hardiesse et à l'assurance que les
taigne conclut, autrement que Locke, en faveur du collège, mais d'un collège où la discipline est adoucie et les méthodes d'enseignement perfectionnées.
1. Il est dommage que Locke, ne s'occupant que de l'éducation privée, n'ait rien à nous apprendre sur les questions d'éducation publique, par exemple sur l'émulation. Du moins Locke ne la condamne pas comme fait Rousseau. Sur l'émulation, voyez les Annales de l'éducation, par F. Guizot (1811), tome I, p. 521, et t. II, p. 5, 65, 129. Le même sujet a été mis au concours par l'Institut au commencement de ce siècle sous ce titre : L'émulation est-elle un bon moyen d'e'duralion ? (voyez le mémoire couronné par l'Institut, de M. L. Feuillet, 1801).
2. Locke, on le voit, se prononce tout à fait contre l'éducation publique. Rousseau le suivra dans cette voie et ne tarira pas en injures contre ces « risibles établissements qu'on appelle collèges ». Sans discuter à fond la question, nous rappellerons simplement que la plupart des pédagogues sont d'un avis contraire, et que sans méconnaître les avantages propres à l'éducation domestique, ils mettent au-dessus les avantages de l'éducation publique. Parmi ceux qui ont fait valoir avec le plus de force les mérites de l'éducation publique, nous citerons chez les anciens, Quintilien (Institution oratoire, livre I, c. n), chez les modernes, Rollin {Traité des Etudes, t. IV. p. 411), l'abbé de S;iinl- Pierre, qui trouve douze raisons tout juste pour préférer le collège à l'éducation domestique, etc.
enfants peuvent acquérir au collège dans la société de leurs camarades, il s'y mêle ordinairement tant de grossièreté et de sotte présomption, qu'ils sont par la suite obligés de désapprendre toutes ces façons d'agir peu convenables et malséantes. Dès qu'ils entrent dans le inonde, les habitudes prises au collège doivent disparaître et faire place à de meilleurs usages, à des manières vraiment dignes d'un homme bien élevé. Si l'on considère combien l'art de vivre et de conduire, comme on le doit, ses affaires dans le inonde, est radicalement opposé à ces habitudes d'effronterie, de malice et de violence que l'on prend au collège, on se convaincra que les défauts d'une éducation privée valent infiniment mieux que des qualités de ce genre, et l'on n'hésitera plus à garder son fils à la maison, pour préserver son innocence et sa modestie, comme des vertus qui se rapprochent davantage de celles d'un homme utile et capable, et qui y préparent mieux. Personne n'a jamais pensé, ni même soupçonné que la vie timide et retirée, que l'on impose aux jeunes filles, fasse d'elles des femmes moins instruites ou moins capables1. Le commerce des hommes donnera bien vite aux jeunes gens, quand ils entreront dans le monde, l'assurance qui sied; et tout ce que le caractère peut comporter en outre de rude et de violent, il vaudrait autant que les hommes en fussent toujours exempts; car le courage et la fermeté n'ont jamais consisté, je pense, dans la rudesse et la mauvaise éducation.
La vertu est chose plus difficile à acquérir que la connaissance du monde. Si le jeune homme en a une fois perdu le goût, il est rare qu'il puisse réparer cette perte. La pusillanimité, l'ignorance du monde, qui sont les défauts
1. Locke raisonne mal sur ce point. Ce qui est bon pour les Qfles, étant donnés le caractère de leur sexe et leur destination dans la vie, peut être mauvais pour les garçons, qui ont d'autres aptitudes et qui sont appelés à jouer un autre rôle. Il n'est pas prouvé que l'éducation en commun ait pour les filles les mêmes avantages que pour les garçons.