‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 61 sur 176 · L'EDUCATION DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

L'EDUCATION DOMESTIQUE

imputés à l'éducation domestique, ne sont pas les conséquences nécessaires de la vie de famille, et, en tout cas, le seraient-elles, elles ne constitueraient pas des maux incurables. Le vice est un mal autrement opiniâtre et autrement dangereux : c'est le vice, par conséquent, qu'il faut combattre avant tout. S'il convient de prévenir avec soin celle mollesse pusillanime, qui énerve souvent le caractère des enfants élevés mignardement à la maison, c'est précisément dans l'intérêt de leur vertu. 11 faut craindre, en effet, que ce caractère faible ne soit trop facilement la proie des impressions vicieuses et qu'il n'expose le jeune bomme novice aux tentations mauvaises. Il faut qu'un jeune homme, avant de quitter l'abri de la maison paternelle, avant qu'il soit soustrait à la tutelle de son précepteur, ait acquis une certaine fermeté de caractère, qu'il ait été mis en rapport avec les hommes1 : sans cela, ses vertus ne seront point en sûreté, et l'enfant sera exposé à se lancer dans un train de vie ruineux, à tomber peut-être dans un abime fatal, avant d'être suffisamment prémuni contre les dangers de la société, avant de posséder la force nécessaire pour ne pas céder à toutes les tentations. S'il n'y avait pas ce péril à redouter, il ne serait pas si nécessaire de combattre de bonne heure chez l'enfant la timidité et l'ignorance du monde. Ces défauts, en effet, la fréquentation des hommes les corrige en grande partie, et si elle ne doit pas y réussir assez vite, c'est une raison de plus pour donner à l'enfant un bon précepteur à la maison-. Si l'on doit, en effet, se

1. La vérité triomphe ici des préjugés de Locke, et l'auteur en demandant que le jeune homme, avant d'entrer dans le monde, « soit mis en rapport avec les hommes », fait lui-même le procès, sans s'en apercevoir, à l'éduculion domestique.

2. Locke raisonne mal et sa conclusion est tout à fait inattendue. Le commerce du monde, dit-il, ne guérira peut-être pas tout de suite la timidité du jeune homme : « raison de plus pour lui donner un bon précepteur à la maison. » La conclusion logique serait : raison de plus pour le mettre de bonne heure en contact avec les hommes, et je ne vois pas de meilleur moyen pour cela que l'éducation publique.

donner du mal pour faire acquérir à l'enfant un air viril et une assurance convenable, c'est, je le répète, afin que ces qualités soient comme le rempart de sa vertu, quand il sera appelé à se diriger lui-même dans le monde.

11 est donc absurde de sacrifier son innocence à l'assurance et à l'adresse qu'on acquiert dans la compagnie d'enfants mal élevés et vicieux1; alors que le but principal qu'on poursuit, en lui apprenant à être ferme et, si je puis dire, à se tenir sur ses jambes, est seulement de conserver sa vertu. Car s'il en vient une fois à joindre à ses vices la confiance et la finesse, et à se servir de ces qualités pour couvrir ses torts, il n'en est que plus sûrement perdu ; de sorte qu'il vous faudra ou bien défaire toutes les habitudes qu'il aura prises avec ses camarades, et l'en débarrasser au plus vite, ou bien le laisser courir à sa perte. Les jeunes gens ne sauraient manquer d'acquérir de l'assurance, grâce au commerce des hommes, quand ils vivront avec eux, et ce sera assez tôt. Jusque-là, la modestie, la soumission, sont des qualités qui les préparent mieux à l'instruction; et, par conséquent, il n'est pas nécessaire, tant qu'ils sont jeunes, de se mettre en peine de leur donner de l'assurance. Ce qui réclame le plus notre temps et nos soins assidus, c'est d'établir dans leur esprit les principes et la pratique de la vertu, de la bonne éducation. Voilà la culture qui leur convient, et qu'il faut rendre telle que les impressions reçues ne puissent plus aisément s'effacer. C'est de ces qualités-là qu'ils doivent être richement pourvus. Le commerce des hommes, en effet, lorsqu'ils arriveront dans le monde, ajoutera certainement à leur savoir et à leur assurance, mais il n'est que trop à craindre qu'il diminue leur vertu. Il faut donc qu'ils en aient une abondante provision, et que leur esprit en soit profondément pénétré.

Comment ils peuvent être préparés à la vie sociale, et

1. D'autres pédagogues, Quintilien par exemple, ont fait remarquer avec raison que l'éducation domestique ne garantit pas toujours Ips mœurs de l'enfant mieux que l'éducation publique.

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