LA DISCIPLINE
d'exciter par là leur activité et leur application '. Or je ne pense pas qu'il soit difficile d'obtenir ce résultat, si les enfants sont traités comme ils doivent l'être, si l'on use avec prudence des récompenses et des châtiments dont j'ai déjà parlé, si enfin on observe en les instruisant un petit nombre de règles que je vais indiquer.
7.". 1° N'obligez jamais les enfants à une étude qui serait un fardeau pour eux et qu'il faudrait leur imposer comme une tâche 2. Toute étude faite dans ces conditions leur devient immédiatement déplaisante. Ils la prennent en dégoût, alors même qu'elle leur eût étéjusque-là indifférente ou même agréable. Ainsi donnez l'ordre à un enfant de fouetter sa toupie chaque jour à la même heure, qu'il en ait ou non envie; imposez-lui ce jeu comme une obligation à laquelle il devra consacrer plusieurs heures matin et soir, et vous verrez s'il ne sera pas bientôt dégoûté de ce divertissement comme de tout autre qui lui serait imposé aux mêmes conditions. N'en est-il pas de même pour les hommes faits ? Ce qu'ils font d'eux-mêmes avec, plaisir ne leur devient-il pas à charge dès qu'on l'exige d'eux comme un devoir? Pensez des enfants ce que vous voudrez, mais il est certain qu'ils ont au même degré que le plus orgueilleux des hommes faits l'ambition de montrer qu'ils sont libres, que leurs bonnes actions sont leur œuvre et que leur indépendance est absolue.
74. 2° Une conséquence de ce qui vient d'être dit, c'est qu'il ne faut obliger les enfants à faire les choses mêmes
1. On n'a pas attendu notre siècle pour comprendre que le vrai principe de la discipline scolaire était l'amour de l'étude.
2. Locke tombe dans une exagération fâcheuse. Sans doute M. Herbert Spencer a raison de dire que l'opportunité d'un enseignement se mesure au degré d'attrait qu'il inspire à l'enfant : « Veut-on juger, dit-il, de l'excellence d'un plan d'éducation? Demandez-vous s'il y a chez l'enfant excitation agréable. » Néanmoins et tout en s'efforçant de proportionner les études à l'âge et au goût des enfants, il est évident qu'on n'irait pas loin en matière d'instruction, si on n'imposait jamais l'étude comme une tâche, si on ne provoquait parfois par un travail forcé une inclination qui d'elle-même ne se manifeste pas.
dont vous avez réussi à leur inspirer le goût que dans les moments où ils y sont disposés1. Les personnes qui se plaisent à lire, à écrire, à faire de la musique, etc., savent bien qu'il y a des moments où elles n'ont elles-mêmes aucun goût pour ces occupations ; et si elles veulent malgré tout s'y astreindre par force, elles ne réussissent qu'à se fatiguer et à se tourmenter sans profit, llenestdemême des enfants. Observons donc avec attention tous leurs changements d'humeur, et empressons-nous de saisir les moments favorables, où ils sont bien disposés et en état de comprendre ce que nous leur enseignons. Si d'eux-mêmes ils sont trop rarement prêts à se mettre au travail, vous pouvez par des paroles faire naitre cette disposition dans leur esprit, avant qu'ils se soient mis en train de faire autre chose.
Je ne crois pas que cela soit difficile pour un précepteur habile, qui a étudié le caractère de son élève. Il n'aura pas beaucoup de peine à lui remplir l'esprit d'idées appropriées qui lui inspirent le goût de l'étude dont il s'agit2. De la sorte on économisera beaucoup de temps et beaucoup de peine : car un enfant qui est en belle humeur fera trois fois plus de progrès dans ses études, que s'il y employait deux fois plus de temps et d'efforts, en travaillant à contre-cœur et malgré lui. Si l'on prenait sur ce point les précautions convenables, on pourrait laisser les enfants jouer jusqu'à satiété : ils auraient encore assez de temps
1. Observation très juste. Il y a des moments où l'attention est rétive; ne la forcez pas. Attendez que l'élève soit mieux disposé. Ton les ces règles d'ailleurs ne conviennent que dans une certaine mesure à l'enseignement public où les exercices sont nécessairement forcés à l'avance et se succèdent dans un ordre presque immuable.
2. Conférez M. H. Spencer : « Le plaisir immédiat que cause l'activité est le stimulant ordinaire de l'élude, et, si l'on s'y prend bien, le seul stimulant nécessaire. Quand nous sommes obligés d'en employer ira autre, nous devons y voir la preuve que nous sommes dans une fausse voie. L'expérience montre tous les jours plus clairement qu'il y a toujours une manière d'intéresser, d'intéresser même délicieusement les enfants. » {De V Éducation, p. 127.)
L'EDUCATION MIHAVA.M'i:. 90
pour apprendre ce qui esl ;'i la portée de leur âge. Mais dans la méthode qu'on suit ordinairement, on no prend pas,,
on ne peut pas prendre de pareils soins. La rude discipline du fouet est fondée sur de tout autres principes. Elle ne cherche pas à plaire ; elle ne s'inquiète pas de L'humeur des enfants: elle n'étudie pas les moments favorables où leur inclination se réveille. Et en effet quand on a par la contrainte et par les coups excité l'aversion de l'enfant pour l'étude, il serait ridicule d'espérer qu'il abandonnera le jeu volontairement et de son plein gré, et qu'il recherchera de lui-même les occasions d'étudier. Et cependant, si l'on s'y prenait bien, quelle que soit la dusse à lui apprendre, l'étude pourrait le divertir de sesjeux, autant que les jeux le divertissent de l'étude. Le travail est le même des deux côtés, et ce n'est pas le travail qui ennuie les enfants, car Us aiment à être occupés1 ; le changement, la variété leur fait naturellement plaisir. Le charme du jeu, à leurs yeux, c'est qu'ils y agissent en liberté ; c'est qu'ils y dépensent leurs efforts comme ils veulent (et vous pouvez remarquer qu'il ne les ménagent pas). Au contraire, ce qu'on leur fait apprendre leur est imposé : on les appelle, on les contraint, on les pousse de force à l'étude. C'est ce qui, dès le début, les trouble et les refroidit: ils regrettent leur liberté. Obtenez qu'ils demandent eux-mêmes à leurs maîtres de les faire étudier, comme il leur arrive souvent, de le demander à leurs camarades de jeu ; que ce ne soit plus le maître qui leur rappelle l'heure de la leçon2, et alors satisfaits
1. C'est aujourd'hui une vérité universellement reqnrtntio que l'enfant est actif, qu'il aime à agir. Frœbel a mis à profi/ mieux que personne ce besoin spontané d'activité. Fellemberg a «lit : - L'expc rience m'a appris que l'indolence chez les jeunes gens esç g contraire à leur besoin naturel d'activité qu'à moins d'être l'effet d'une mauvaise éducation, c'est presque toujours la marque d'un défaut cmistituiinunel. » La question est seulement d'employer utilement ce fy-soin d'activité, et de l'intéresser peu à peu aux études nécessaires. »
'1. Tous ces préceptes ne conviennedîque pour une éducation [ culiére, telle que la décrit Locke. «A ^ .
d'agir aussi librement dans leurs études que dans leurs autres occupations, ils se mettront au travail avec le même entrain qu'au jeu; ils ne feront pas de différence entre l'étude et leurs autres divertissements1. Si vous pratiquez cette méthode avec soin, vous pouvez amener l'enfant à désirer apprendre tout ce que vous avez l'intention de lui' enseigner. J'avoue que le plus difficile est d'arriver à ce résultat avec le premier-né de la famille, mais une fois que l'aîné aura été mis au pas, il sera facile, grâce à lui, de mener tout le reste de la famille comme on voudra2.
75. Bien qu'il soit hors de doute qu'il convient de choisir, pour faire étudier les enfants, le moment où ils sont en belle humeur et bien disposés, où rien ne les détourne et les refroidit, ni une indolence paresseuse, ni la préoccupation d'un autre objet, il y a cependant deux précautions à prendre : 1° d'abord, soit qu'on n'observe pas assez attentivement cesoccasions et qu'on ne sache pas les saisirtoutes les fois qu'elles se présentent, soit qu'elles ne reviennent pas assez souvent, il ne faut pourtant pas négliger de faire travailler reniant3, ni le laisser grandir dans des habitudes de paresse et s'endurcir dans ses mauvaises dispositions. 2° En outre, bien que l'esprit apprenne mal ce qu'il apprend, lorsqu'il est mal disposé et s'occupe d'autre chose, c'est chose cependant très importante et digne de nos efforts, d'habituer l'esprit à se dominer, à pouvoir, quand il le veut, renoncer à la poursuite ardente d'un objet pour s'appliquer à un autre avec plaisir et sans difficulté, à vaincre enfin en tout temps sa paresse, pour s'occuper vigoureuse-
1. Conférez Rollin (tome IV, p. 494). « Un maître habile, pour rendre l'étude agréable aux enfants, prend leur temps; il étudie leur goût il consulte leur humeur; il mêle le jeu au travail, il parait leur en donner le choix ; il ne fait point une règle de l'étude.
2. Locke avait vu de près des familles nombreuses, celle de lady Masham, par exemple.
3. Locke corrige ici ce qu'il y avait de chimérique dans le conseil qu'il donnait tout à l'heure d'attendre, pour faire travailler l'enfant, qu'il se montrât disposé à le (aire.