Voyez plus loin, p
xxviu l'RKFACE DU TltADUCTEl'lt.
Il y aurait bien d'autres vérités importantes à relevef dans les chapitres que Locke a consacrés aux récompenses, aux réprimandes, aux exemples, aux règles, etc.; mais il nous suffira d'avoir montré que son esprit utilitaire se relève et se corrige par de hautes intentions morales, quand il touche au grand sujet de la discipline. On peut aller plus loin que lui, mais il est dans la bonne voie quand il cherche le principe de cette discipline, non dans une autorité extérieure, mais dans la conscience même de l'enfant. En effet! le progrès de la pédagogie moderne sur la vieille péd»- ] gogie, au point de vue de la direction de la volonté comme au point de vue du développement de l'intelligence, consiste surtout en ceci qu'elle fait de plus en plus effort pour éveiller et mettre eu œuvre les énergies naturelles de l'esprit, pour associer l'enfant et son action personnelle à l'action de l'éducateur, en un mot, pour faire de l'éducation une œuvre de développement intérieur, une œuvre du dedans, si je puis dire, et non un placage artificiel imposé du dehors. Locke a d'autant plus de mérite à professer ce principe pédagogique que les préjugés de sa philosophie sensualiste semblaient devoir l'égarer dans la voie contraire, et l'entraîner à exagérer la part des influences extérieures dans l'éducation. Mais par une contradiction heureuse le même philosophe qui nie les idées innées, admet chez l'enfant un principe de volonté et de liberté, un sentiment instinctif d'amour-propre et d'honneur.
L'éducation physique était un sujet presque neuf du temps de Locke! 11 l'a traité avec originalité, et il a été servi sur ce point par sa compétence de médecin. Il est le premier qui ait disserté avec suite et méthode sur la nourriture, sur les vêtements, sur le sommeil de l'enfant. Rousseau a beaucoup profité de « ses préceptes mâles ei sensés». C'est Locke qui a posé ce principe: «Laissons à la nature le soin de former le corps comme elle croit devoir le faire. » Par suite pas de vêtements étroits; la vie en plein air, au soleil ; des enfants élevés comme des paysans,
PRÉFACE M TRAM'CTEI R. xmx
aguerris au chaud et au froid, jouant tète nue, pieds nus. Mans l'alimentation, Locke interdit, le sucre, le vin, les épices, lia viande, jusqu'à trois ou quatre ans. Quant aux fruits que les enfants aiment souvent d'un amour désordonné, — ce qui ne doit pas surprendre, dit-il, puisque « c'est pour un fruit que nos premiers parents ont perdu le paradis », — il fait un choix singulier : il autorise les fraises, les groseilles, les pommes et les poires ; il interdit les pêches, les prunes, les raisins. Quelques-unes de ces recommandations, je l'avoue, sont tout à fait paradoxales: lorsqu'il conseille, par exemple, de donner à l'enfant des chaus- 41 sures si minces « qu'elles laissent passer l'eau, quand les pieds seront en contact avec elle ». On peut rire de ces fantaisies hygiéniques; on peut se plaindre aussi de la rudesse excessive d'un système qui certainement abuse de l'endurcissement physique. Je ne sais pas si les consé- • int'iices d'un pareil régime, appliqué à la lettre, ne seraient pas désastreuses : beaucoup d'enfants n'en réchapperaient pas, surtout s'ils étaient aussi délicats et aussi ajA^V~ souffreteux que Locke l'était lui-même. Mais ce qui défie-^ g/JL' Vh. toute critique, c'est l'esprit général d'une éducation physique qui tend à se rapprocher de la nature, qui élimine les conventions de la mode, qui condamne les raffinements de la mollesse, et où se reflètent enfin les mœurs viriles de l'Angleterre.
L'élève de Locke, comme il le dit lui-même à la première ligne des Pensrrs, sera donc « une âme saine dans un corps sain ». Le corps, aguerri de bonne heure paille- habitudes simples et frugales, se fortifiera dans les jeux de l'enfance, plus tard dans les exercices d'équitation 1 Locke ne parle pas de la gymnastique) ; la danse apprise le plus tôt possible joindra la grâce des mouvements à la force de la complexion. Sous la direction d'un précepteur avisé, plutôt sage que savant, et dont la tête sera « bien faite plutôt que bien pleine », l'enfant grandira dans la maison paternelle : Locke ne considère le collège que comme un
xxx PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
pis aller. Mais loin d'isoler son élève, loin de le séquestrer, comme fait le précepteur d'Emile, le précepteur imaginé par Locke n'aura pas de plus vif souci que de familiariser son pupille avec le monde et de le former à la politesse. « Le seul moyen de se défendre contre le monde, c'est de le connaître à fond. » Aucun pédagogue, je crois, n'a accordé à la politesse autant d'importance que Locke : il semble, à l'entendre, qu'elle soit la première des vertus. Ces exagérations s'expliquent par le caractère du temps où il vécut. C'est au dix -septième siècle, en effet, h que s'ouvrit en Europe, surtout en Angleterre et en France, un genre de vie nouveau, la vie mondaine, qui bientôt prima et façonna les autres1. » La politesse telle que l'entend Locke n'est nullement un maniérisme affecté : c'est simplement l'air aisé, prévenant, d'un homme attentif à plaire. D'ailleurs l'élève de Locke n'a pas seulement des dehors aimables : il n'est pas un homme à la mode dissimulant la pauvreté de son esprit et de son cœur par le vernis agréable de ses paroles et de ses manières. C'est avant tout un homme de prudence et de réflexion, solide dans ses jugements et circonspect dans ses actions, un homme d'affaires doublé d'un homme du monde, incapable des faire quoi que ce soit contre l'honneur, vertueux sans effort, parce qu'on lui aura inculqué les principes de la sagesse assez tôt pour qu'il ne se rappelle même pas les avoir acquis, et pour qu'ils le gouvernent avec l'autorité des instincts les plus irrésistibles. Il sera au courant de tout, sans avoir rien approfondi, un peu comme l'élève de Montaigne, auquel il ressemble fort et qui « n'a gousté de sciences que la crouste première » . Du moins il achèvera ses études classiques sans en être dégoûté, avec le désir de les continuer pendant ses heures de loisir tout le long de la vie. Son esprit actif et curieux reste prêt et ouvert à toute occasion de s'instruire... Ne poussons pas plus loin
1. Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. III, p. 65.
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relations avec Coste pendant son exil en Hollande. Quelques années plus tard, Coste devenait le précepteur du jeune Frank Masham, et par conséquent le commensal de Locke, dans la maison de Damans Cudworth, lady Masham. Malgré ces conditions exceptionnellement favorables pour un traducteur, Coste, qui était alors fort jeune, n'a guère réussi dans son travail : il avait, en fait de traduction, de faux principes. Il ne se piquait nullement de fidélité, et lui-même, dans une de ses Préfaces, avoue ingénument ses inexactitudes voulues. « Le style de Locke, dit-iî, qnoique moins figuré que celui de plusieurs auteurs de sa nation, l'est encore trop (Coste voulait écrire assez) pour mettre souvent à la toiture un traducteur français. qui, pour s'accommoder au génie de sa langue, est obligé de s'exprimer plus simplement. » En conséquence Coste supprime souvent les images et les hardiesses du style de son auteur. En outre il déclare qu'il s'est « servi de tous les adoucissements dont il a pu s'aviser, pour corriger le désordre et les redites du texte original. » C'est donc une Iraduction adoucie et simpliiiée qu'il a donnée au public. « Il a refondu des pages entières1.» — « Il est vrai, ajoutef— il, que malgré les libellés qu'il a prises il s'est toujours souvenu de ne pas mêler ses pensées à celles de son auteur. »
In défaut plus grave et que Coste ne pouvait pas soupçonner, ce sont les erreurs matérielles, les contre sens qui trop souvent déparent son travail. Sans doute il n'est pas de la force de ce traducteur de Hume qui bravement interprétait Sextm Empirions par i< Sextus l'Empereur ».
1. Nous regrettons que le même système ait été suivi dans l'édition publiée il y a un mois à peine par M. Fochier (Paris, Delagrave). M. Fochier a repris simplement la traduction de Hoste. mais il l'a abrégée et remaniée; il a modifié en plusieurs endroits la distribution des matières, il a transposé des développements, de sorte que l'édition nouvelle est encore bien plus éloignée du texte original que ne l'étaient les éditions de Coste elles-mêmes.
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le portrait : il est manifeste que l'idéal de Locke est tout moderne, et que nos contemporains trouveront encore profita s'en inspirer. La plus grave lacune de sa conception pédagogique, c'est qu'il n'a pas fait une assez large place à la culture des sentiments, et particulièrement des sentiments artistiques. L'élève de Locke ignore ou dédaigne les arts. Par ce côté, les Pensées sont d'une inspiration mesquine et un peu vulgaire ; mais pour tout le reste, elles sont vraiment un livre de bon sens, sinon de génie, qui ne saurait exciter sans doute des admirations passionnées comme l'Emile, mais qui, sous sa forme modeste, peut rendre de grands services et éclairer utilement tous ceux qui, « dans l'éducation de leurs enfants, aimeront mieux se risquer à consulter leur propre raison que suivre docilement la routine des vieilles méthodes ».
Préoccupé de remettre sous les yeux du public les Pensées sur l'éducation, nous avons relu la traduction de Coste1. La conclusion de notre examen a été qu'il était difficile de s'en contenter et qu'il valait mieux affronter le travail d'une traduction entièrement nouvelle.
Le plus grand mérite de la traduction de Coste, c'est qu'elle a été rapidement faite, sous les yeux de Locke et avec son approbation : elle parut deux ans après la publication du texte original, en 16952. Locke était entré en
1. Pierre Coste, né à Uzès en 1668 de parents protestants, mort à Paris en Î747. Il se réfugia en Hollande, puis en Angleterre à la suite de la révocation de l'édit de Nantes.
2. La première édition de la traduction de Coste date de 1695.
La seconde parut à Amsterdam en 1708 et à Paris en 1711. Une troisième fut donnée en 1721. Enfin en 1757, Coste publia encore une cinquième édition avec une préface nouvelle et quelques modifications sans importance.
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Mais pour être moins grossières ses bévues ne sont pas souvent moins graves '.
Ces défauts, sans compter le tourusé d'une langue vieillie et d'un style parfois incorrect qui alourdit encore la prose un peu (rainante de Locke, nous ont engagé à écrire une traduction nouvelle qui, a défaut d'autre mérite, aura, nous l'espérons, celui de l'exactitude2. L'édition donnée en 18:21 par Thurot" n'a de nouveau que le nom : c'est la réimpression pure et simple de la traduction de Coste. D'autre part, les exemplaires des premières éditions de Coste se font rares. Il y avait donc quelque utilité à publier de nouveau, sous une forme accessible à tous les auteurs français, un livre qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques, à côté de YEssai sur l'éducation de M. 11. Spencer, le second livre classique de la pédagogie anglaise.
1. Voyez par exemple § 18: Believe it « croyez-le », traduit par je suis persuade ; % 70, successfully « heureusement. », traduit par successivement; § loi, They should go without them « ils doivent s'en passer s, mot à mot « s'en aller sans eux », traduit par H ne faut pas faire semblant de le voir ; §171, thèmes « dissertation », traduit par discours, etc., etc.
2. Nous avons suivi le texte de l'excellente édition donnée en 1880 par M. II. Hébert Quick, en lui empruntant les divisions par sections et par chapitres qu'il a établies dans l'ouvrage.
o. Nouvelle édition revue par M. Thurot (2 volumes). A vrai dire M. Thurot n'a pas revu une ligne ou un mot.