DE LA CONTRAINTE
76. Les enfants sont plus actifs qu'on ne l'est à aucun autre âge de la vie. Peu leur importe ce qu'ils ont à faire : apprendre à danser ou à jouer à cloche-pied, ce serait pour eux la même chose, si pour les y engager ou les en détourner on employait les mêmes moyens. Mais quand il s'agit de leurs études, la grande et unique raison qui les en dégoûte, c'est qu'on les y contraint, on leur en fait une obligation, un sujet de tourment et de gronderie. Ils ne s'y appliquent, par suite, qu'avec crainte et en tremblant; ou bien s'ils s'y mettent volontiers, on les y retient trop longtemps, jusqu'à ce qu'ils soient fatigués et lassés : par là on retranche trop de cette liberté naturelle qu'ils aiment passionnément1. C'est cette liberté seule qui fait le charme et les délices de leurs divertissements ordinaires. Changez de méthode, et vous verrez qu'ils tourneront aussitôt leur application du côté que vous voudrez ; surtout s'ils voient que
i. Conférez Rollin : « Il ne faut jamais perdre de vue ce grand principe que l'étude dépend de la volonté qui ne souffre point de contrainte. » (T. IV, p. 495.)
tO'2 QUELQUES PENSEES SUR L'ÉDUCATION.
l'exemple leur est donné par les autres, par ceux qu'ils estiment et qu'ils considèrent comme leurs supérieurs. Si vous avez soin surtout de leur présenter les choses qu'ils voient faire à autrui comme le privilège d'un âge plus avancé ou d'une condition plus relevée que la leur, alors l'ambition, le désir de s'élever toujours plus haut, de ressembler à ceux qui sont au-dessus d'eux animera leur ardeur et les disposera à agir avec entrain et avec plaisir. Ce plaisir sera d'autant plus vif que leur propre désir les aura engagés dans l'étude, et que de cette façon ils continueront à jouir de cette liberté bien-aimée dont la possession est pour eux le plus grand des encouragements. Si à tout cela se joint la satisfaction d'être estimés et loués, je suis disposé à croire qu'il ne sera pas besoin de recourir à d'autres aiguillons pour exciter, autant qu'il est nécessaire, leur zèle et leur application. Il faut, au début, je le reconnais, pour atteindre ce résultat, beaucoup de patience et d'adresse, de douceur et d'attention. Mais pourquoi donc auriez-vous un gouverneur, s'il n'y avait aucune peine à prendre ? Une fois que ce premier résultat sera atteint, tout le reste ira de soi, bien plus sûrement que si vous aviez employé une discipline plus rude et plus sévère. Je ne crois pas que la cbose soit difficile, et je suis certain qu'elle ne le sera pas, toutes les fois que l'enfant n'aura pas de mauvais exemples devant lui. Le seul danger que j'appréhende, par conséquent, c'est l'influence des domestiques, des enfants mal élevés, enfin de toutes les personnes vicieuses ou peu sensées, qui gâtent les enfants, d'abord par le mauvais exemple qu'elles leur donnent dans leur conduite, ensuite parce qu'elles les encouragent à rechercher des plaisirs illicites et les louent de s'y être livrés, deux choses qui ne devraient jamais aller ensemble.