S'il est vrai qu'il ne faut que rarement recourir aux
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coups pour corriger les enfants, il ne l'est pas moins que les réprimandes, quand elles sont fréquentes, et surtout quand on y mel de la passion, produisent des conséquences presque aussi fâcheuses1. Elles amoindrissent l'autorité des parents el le respect des enfants : car, je vous prie de ne pas l'oublier, les enfants distinguent vite entre la passion et la raison. S'ils ne peuvent avoir que du respect pour tout ce que la raison inspire, ils en viennent bien vite à mépriser ce que dicte la passion ; ou s'ils éprouvent tout d'abord un sentiment de terreur, cette impression s'efface rapidement, et leur naturel les dispose aisément à dédaigner de vains éclats de colère, quelque bruyants qu'ils soient, s'ils ne sont pas inspirés par la raison. Les enfants ne devant être corrigés que pour leurs actions vicieuses, qui, dans leurs tendres années, ne sauraient être fort nombreuses, un regard ou un signe suffira pour les reprendre, lorsqu'ils sont en faute; ou bien s'il faut parfois recourir aux paroles, elles doivent être graves, douces et discrètes 9. On doit souvent représenter à l'enfant ce qu'il y a de mauvais et de méchant dans sa faute, plutôt que se hâter de le gronder : car la gronderie fait qu'il ne distingue pas suffisamment si c'est à sa personne ou à sa faute que s'adresse votre mécontentement. La passion dans la réprimande entraine d'ordinaire avec elle un langage rude et violent, ce qui produit encore ce fâcheux effet d'en donner l'exemple à l'enfant et de le justifier à ses yeux. Les noms que leurs parents ou leurs précepteurs leur donnent, ils ne rougissent pas, ils ne craignent pas de les appliquer à
1. « Il ne faut jih- user fréquemment de? réprimandes un peu vives. Une médecine donnée mal à propos aggrave le mal au lieu de le soulager, et si on l'emploie continuellement, elle cesse d'être une médecine el n'opère pas plus que ne ferait on mets désagréable et peu salubre. » (Érasme, Sur l'éducation des enfants.)
•1. Cest un défaut assrz ordinaire d'employer la réprimande pour les fautes les plus légères, et qui sont presque inévitables aux enfants ; et c'est ce qui leur ôte toute la force et en fait perdre tout le fruit. » (Rollin, t. IV. p. 170.)
d'autres personnes, ayant d'aussi bonnes autorités pour en justifier l'usage.
78. Je prévois l'objection qu'on va me faire : « Quoi! dira-t-on, n'y a-t-il donc aucune faute qui mérite que l'on fouette ou que l'on gronde l'enfant? Mais ce serait ouvrir la porte à tous les désordres. » Non, le mal ne serait pas si grand qu'on se l'imagine, si du moins on a suivi une bonne méthode dans la première éducation morale de l'enfant, si on lui a inspiré pour ses parents le respect dont nous avons déjà parlé. Les coups, comme le prouve une expérience constante, ne font que peu d'effet, quand la douleur cuisante qu'ils produisent est tout le châtiment que l'enfant redoute et qu'il sent : l'influence de cette douleur s'efface vite, en même temps que le souvenir. Mais il y a une faute, et il n'y en a qu'une, pour laquelle, selon moi, les enfants doivent être battus : c'est l'obstination ou la rébellion1. Et même dans ce cas je voudrais, s'il était possible, que l'on s'arrangeât de telle manièreque la bonté d'être fouetté, et non la douleur physique, devint l'élément principal du châtiment. La honte d'avoir mal fait, d'avoir mérité une punition, c'est la seule discipline qui ait des rapports avec la vertu. La douleur causée par le fouet, si la honte ne l'accompagne pas, est vite passée, vite oubliée, et par la répétition elle cesse d'être effrayante. J'ai
1. Voilà l'exception admise par Locke. Toute faute où se manifeste une volonté rebelle, opiniâtre, révoltée, doit être punie par le fouet. Il est évident, que cette exception doit être rejetée, elle aussi, d'abord parce qu'on en abuserait facilement: un maître sévère trouverait partout des signes de révolte. En second lieu les châtiments corporels sont toujours mauvais en eux-mêmes. Et enfin, comme effet produit, on peut douter que le fouet puisse venir à bout de l'obstination de l'enfant. Il paraîtra céder, mais il emportera au fond du cœur, avec la honte du châtiment, je ne sais quel ressentiment et quel désir de se venger.
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connu les enfants d'une personne de qualité, qui étaient tenus en respect par la crainte d'être condamnés à marcher sans souliers, aussi bien que d'autres le sont par la crainte du fouet. Des punitions de ce genre vaudraient mieux, je crois, que les coups. Si vous voulez en effet développer chez l'enfant des sentiments dignes d'un homme libre, c'est de la honte de la faute, c'est de la disgrâce qui en est la conséquence, qu'il faut lui faire peur, plus que de la peine elle-même. C'est seulement l'opiniâtreté, la désobéissance obstinée, qui doit être réprimée par la force et par les coups: car dans ce cas il n'y a pas d'autre remède1. Quel que soit l'ordre ou la défense que vous adressez à l'enfant, veillez à être obéi : pas de quartier sur ce point. M'admettez pas de résistance : car si une fois vous laissez se produire entre vous deux comme un combat de ruse, si vous en êtes à disputer avec lui pour savoir qui sera le maître, ce qui arrive quand vous lui donnez un ordre et qu'il refuse d'obéir, il faut que vous l'emportiez, à quelque prix que ce soit, dussiez-vous en venir aux coups, si un signe de tête ou les paroles ne suffisent pas ; autrement il faudra vous résigner à vivre le reste de votre vie dans la dépendance de votre fils. J'ai connu une mère douce et prudente, qui, dans une occasion semblable, la première fois que sa fille revint de chez sa nourrice à la maison, fut obligée de la battre huit fois de suite, dans la même matinée, avant de réussir à vaincre son opiniâtreté et d'obtenir qu'elle lui obéît pour une chose très facile en elle-même et indifférente2. Si elle s'était arrêtée plus tôt, si elle avait suspendu le châtiment
1. La question est d'abord de savoir si le fouet lui-même est un remède efficace en pareil cas. Ce n'était pas l'avis de Montaigne qui disait : « Je tiens que ce qui ne peult se faire par la raison, et par prudence et addresse, ne se faict jamais par la force.... Je n'ay veu aultre effect aux verges, sinon de rendre les aines plus lasches ou plus malicieusement opiniastres . » (Essais, 1. II, ch. vin.)
2. On peut s'étonner que Locke appelle douce et prudente une mère qui se laisse aller à battre sa petite lille « huit fois de suite », la première fois qu'elle la revoit, et pour « une chose indifférente ».
à la septième fois, l'enfant était perdue pour toujours l. Par un châtiment qui aurait manqué son effet, elle n'eût fait que fortifier chez sa fille l'instinct de l'opiniâtreté, qu'il eût été fort difficile de guérir dans la suite. Mais ayant eu la sagesse de persévérer jusqu'à ce qu'elle eût plié son esprit et assoupli sa volonté, ce qui est le seul but de la correction et du châtiment, elle établit son autorité dès la première occasion, et désormais elle obtint de sa fille en toutes choses une prompte et docile obéissance. Comme ce fut la première fois qu'elle la fouetta, ce fut aussi, je crois, la dernière.
La première fois qu'on a recours aux châtiments corporels, il faudrait prolonger et redoubler la punition, jusqu'à ce qu'elle eût entièrement triomphé de la résistance, que l'esprit de l'enfant fût assoupli, et l'autorité des parents établie : dès lors, pour la maintenir, il suffira d'une gravité mêlée de douceur.
Tout cela, si l'on y réfléchissait, inspirerait aux parents plus de modération dans l'emploi du fouet et du gourdin, et les détournerait de croire aussi aisément que les coups sont un remède sûr et universel, qu'on peut appliquer au hasard dans n'importe quel cas. Ce qui est certain, c'est que les châtiments corporels, quand ils ne font pas de bien, font beaucoup de mal. S'ils n'atteignent pas l'esprit et n'assouplissent pas la volonté, ils endurcissent le coupable; et quelque douleur qu'il ait soufferte pour sa faute, il n'en chérit que plus son opiniâtreté, ce péché mignon qui lui a déjà donné la victoire; il n'en est que plus disposé à rechercher, à espérer pour l'avenir de nouveaux triomphes. C'est, je n'en doute pas, par l'effet de ces corrections mal entendues qu'un grand nombre d'enfants sont devenus obstinés et réfrattaires, qui,
1. Exagération évidente. M. Pérez, qui cite ce passage de Locke [VÉclucalion dès le berceau, p. 178) dit à ce propos : « On peut se demander si les coups peuvenl avoir jamais la vertu de corriger en un jour et pour toujours une tendance ou une habitude quelconque. »
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autrement gouvernés, auraient été très souples et très maniables. Si vous ne punissez votre enfant que pour vous venger de la faute passée qui a excité votre colère, quel effet pensez-vous produire ainsi sur son esprit, qui est précisément ce qu'il "s'agit d'amender? S'il n'y a dans sa taule aucun mélange d'opiniâtreté ou de volonté obstinée, elle ne renferme rien qui réclame le sévère châtiment du fouet. Des observations douces et graves suffisent pour remédier aux fautes qui ont pour principes la faiblesse, l'inattention ou i'étourderie, et c'est tout ce que méritent de pareilles fautes. Mais si vous reconnaissez une perversité réelle de volonté, si vous avez affaire à une désobéissance préméditée et intentionnelle : alors vous ne devez pas mesurer le degré de la punition d'après la grandeur ou la petitesse apparente de la faute, mais d'après l'esprit d'opiniâtreté qu'elle révèle et la résistance que l'enfant oppose à ses devoirs de soumission et de respect vis-à-vis de son père. L'obéissance en effet est de rigueur, et il ne faut pas hésiter à employer les châtiments corporels, en les administrant par intervalles jusqu'à ce qu'ils aient fait impression sur l'esprit, et que vous distinguiez les marques d'un vrai chagrin, de la honte et du désir d'obéir1.
Mais, d'après moi, il ne suffira pas que vous ayez fixé une tâche à l'enfant, et qu'il ne l'ait pas remplie à votre fantaisie, pour qu'il vous soit permis de le frapper sans autre façon. Il faut, avec beaucoup d'attention, de soin et de finesse, observer le tempérament particulier des enfants, et apprécier exactement la nature de leurs fautes, avant d'en arriver à une correction de ce genre. Mais cela ne vaut-il pas mieux que d'avoir toujours le fouet dans les mains, comme le seul instrument de votre autorité, et de vous exposer, par le trop fréquent usage des verges, à
1. On risque d'attendre toujours ce moment-là, ci en l'attendanl de faire grand mal à L'enfant. Beaucoup se laisseront rouer de coups plutôt que de céder même eu apparence. D'ailleurs à quel signe distinguerait-on le vrai chagrin dont parle Locke?
rendre ce suprême remède inefficace et inutile dans les cas où il devient nécessaire ? C'est ce qui arrive en effet lorsqu'on emploie sans discrétion le fouet pour les fautes les plus légères. Lorsque pour une faute contre les règles d'accord \ ou pour une syllabe mal placée dans un vers, on frappe de la peine sévère du fouet un enfant laborieux et d'un bon naturel, comme on ferait pour une action criminelle ou volontaire un enfant obstiné et pervers, comment espérer qu'une semblable méthode de correction fasse du bien à l'esprit et le redresse? Et c'est là cependant l'unique but qu'il faut avoir en vue : car si une fois l'esprit est droit, tout ce que vous pouvez désirer suivra naturellement.
79. Ainsi, lorsqu'il n'y a dans la volonté aucun mauvais penchant à corriger, il n'est pas besoin de recourir au fouet. Toutes les fautes qui ne témoignent pas d'une mauvaise disposition d'esprit, qui ne trahissent pas l'intention de résister à l'autorité et au gouvernement d'un père ou d'un précepteur, ne sont que des méprises, et l'on peut souvent ne pas en tenir compte. En tout cas, si l'on s'y arrête, il ne faut employer d'abord que de doux remèdes: avis, directions, remontrances ; jusqu'à ce que le mépris persistant et prémédité de ces avis prouve que le principe de la faute réside dans les mauvaises dispositions de l'esprit, et qu'une perversité manifeste de la volonté est la source de la désobéissance. Partout où l'obstination, qui est une révolte ouverte, s'est révélée au point qu'elle ne peut plus être négligée ou dédaignée, et qu'il est nécessaire dès le début de la réprimer et de la vaincre, notre seule préoccupation doit être de ne pas nous tromper, de nous assurer que nous avons affaire à une obstination réelle2, et pas à autre chose.
1. Des bévues et des erreurs grammaticales ne sauraient être punies de la même façon que des fautes contre la morale. H convient donc que dans les punitions le maître tienne compte de cette différence. Ce serait donner à l'enfant de fausses idées que de le châtier pour un solécisme autant que pour un mensonge.
2. « Les enfants perdent souvent leur présence d'esprit au point