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IL FAUT RAISONNER AVEC LES ENFANTS

81. On s'étonnera peut-être que je recommande de raisonner avec les enfants, et cependant je nepuis m'empêcher de penser que c'est la vraie manière de se comporter avec eux1. Ils entendent raison dès qu'ils savent parler et, si je

1. Rousseau a critiqué vivement les idées de Locke sur ce point : « Raisonner avec les entants était la grande maxime de Locke; c'est la

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ne me trompe, ils aiment à être traités en créatures raisonnables plus tôt qu'on ne se l'imagine. C'est une sorte d'orgueil qu'il faut développer en eux, et dont on doit se servir autant que possible, comme d'un puissant instrument pour les conduire.

Mais quand je parle de raisonnements, j'entends seulement ceux qui sont appropriés à l'intelligence, qui sont à la portée d'esprit de l'enfant. Personne ne suppose qu'on puisse argumenter avec un enfant de trois ou même de sepl ans comme avec un homme mûr. De longs discours, des raisonnements philosophiques étonnent tout au plus et confondent l'esprit de l'enfant, mais ne l'instruisent pas. Quandje dis qu'il faut les traiter comme des créatures raisonnables, j'entends donc que vous devez leur faire comprendre par la douceur de vos manières, par l'air tranquille que vous gardez jusque dans vos corrections, que ce que vous faites estraisonnableen soi, en même temps qu'utile et nécessaire pour eux; que ce n'est point par caprice, par passion ou fantaisie, que vous leur ordonnez ou leur défendez ceci ou cela. C'est ce qu'ils sont parfaitement en état de com-

plus en vogue aujourd'hui; son succès ne me parait pourtant pas fort propre à la mettre en crédit, et pour moi je ne vois rien de plus sot que des enfants avec qui l'on a tant raisonné. » En d'autres termes, Rousseau n'admet pas que pour gouverner les enfants on essaye de la persuasion. « En leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu'on leur dit, à se croire aussi sages que leur maître, à devenir disputeurs et mutins. » L'enfant, d'après Rousseau, doit obéir à la nécessité, à la force. Il ne faut pas essayer de lui donner la raison du joug qui pèse sur lui. — Rousseau n'a raison que contre l'exagération possible de l'excellent principe de Locke. Sans doute il ne faut pas se flatter de pouvoir toujours parler raison à l'enfant. 11 est nécessaire bien souvent de 1 ecourir à l'autorité que Rousseau proscrivait, elle aussi . Dupont de Nemours distinguait les commandements utilitaires qui exigent une obéissance aveugle, absolue, et les commandements paternels qui demandent seulement une obéissance raisonnée. Il est évident que l'ordre et la discipline dans la famille ne peuvent se passer des premiers, mais l'idéal n'en est pas moins de généraliser le plus tôt possible l'usage des commandements paternels.

prendre, et il n'y a pas de vertu ni de vice dont on ne puisse leur faire entendre pourquoi on leur recommande l'une et pourquoi on leur interdit l'autre : seulement il faut pour cela choisir des raisons appropriées à leur âge et à leur intelligence, et les leur proposer toujours clairement et en peu de mots1. Les principes sur lesquels reposent la plupart des devoirs, les sources du bien et du mal d'où ces devoirs jaillissent, il n'estpas toujours aisé de les expliquer même aux hommes faits, quand ils ne sont pas habitués à abstraire leurs pensées des opinions communément reçues. A plus forte raison les enfants sont-ils incapables de raisonner sur des principes un peu élevés. Ils ne sentent pas la force d'une longue déduction. Les raisons qui les touchent sont des raisons familières, au niveau de leurs pensées, des raisons sensibles et palpables, si je puis ainsi parler. Mais si l'on a égard à leur âge, à leur tempérament, à leurs goûts, on ne manquera jamais de trouver des motifs de ce genre propres à les convaincre. Et si l'on ne trouvait pas d'autre raison plus particulière, ce qu'ils comprendront toujours, ce qui suffira pour les détourner d'une faute du genre de celles qu'ils peuvent commettre : c'est que cette faute les discrédite et les déshonore, c'est qu'elle vous déplaît.

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