‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 79 sur 176 · C'était la méthode ordinaire des collèges des Jésuites · texte numérisé non relu

C'était la méthode ordinaire des collèges des Jésuites

'2. C'est-à-dire aussi durement que possible.

3. Il faut craindre, en effet, d'amoindrir et de compromettre son autorité en l'exerçant trop souvent et sans cause suffisante. Combien de parents et de maîtres perdent leur empire sur les enfants pour les avoir fatigués à tout propos par des réprimandes et par des menaces inutiles!

actes de rébellion, et par suite mériter le fouet à l'enfant. Il n'y aura donc qu'un très petit nombre d'occasions où un père attentif, qui dirige comme il convient l'éducation de son fils, se verra forcé de recourir à ce moyen de discipline. Pendant les sept premières années en effet, quels sont les vices dont un enfant peut se rendre coupable, sinon le mensonge ou quelques traits de malice? C'est quand il est retombé plusieurs fois dans ces fautes, malgré la défense formelle de son père, que l'enfant doit être puni pour son obstination et qu'il mérite d'être battu. Si toutes les dispositions vicieuses de l'enfant sont, dès le début, traitées comme elles doivent l'être; si on lui en témoigne d'abord de la surprise ; si, dans le cas de récidive, l'enfant est décontenancé par l'air sévère de son père, de son précepteur et de tous ceux qui l'approchent, et par une façon d'agir conforme à l'état de disgrâce où il est tombé ; si enfin on sait persévérer dans cette attitude assez longtemps pour qu'il devienne sensible à la honte de sa faute, j'imagine qu'il ne sera pas besoin de recourir à une autre espèce de correction, et que l'occasion ne se présentera pas d'en venir aux coups. Ce sont seulement les négligences de la première éducation, et l'excès de douceur qu'on a témoigné d'abord aux enfants, qui rendent nécessaire dans la suite l'emploi des corrections physiques1. Si l'on avait surveillé à leur naissance les inclinations vicieuses et les premières irrégularités qu'elles engendrent, si on les avait corrigées doucement, on aurait rarement plus d'un défaut à la fois à combattre, et on en viendrait facilement à bout, sans bruit ni fracas, sans avoir besoin de recourir à une discipline aussi brutale que le fouet.

1. Il vaut mieux, en effet, prévenir les fautes qu'avoir à les punir, et si on ne peut les prévenir entièrement, les corriger doucement quand elles sont encore légères, que les châtier avec dureté quand elles sont devenues graves. Voilà pourquoi la sévérité est nécessaire dans une certaine mesure au début de l'éducation. Ce sont les parents sévères dans les commencements qui peuvent le plus aisément se montrer doux et indulgents dans la suite.

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Ainsi tous les vices, combattus un à un, dès leur première apparition, seraient aisément extirpés, sans qu'il subsistât la moindre trace et même le souvenir de leur existence. Mais par complaisance, par faiblesse pour nos chers petits, nous laissons leurs défauts grandir jusqu'à ce qu'ils aient pris racine et se soient multipliés, et que la laideur morale de nos enfants nous couvre de honte et de confusion. Alors il faut bien employer la charrue et la herse, il faut recourir à la bêche et à la pioche pour atteindre le fond des racines, et ce n'est pas trop de toute notre force, de toute notre habileté et de tout notre zèle, pour nettoyer cette pépinière infestée de mauvaises herbes, ce champ couvert de ronces, et pour retrouver l'espérance des fruits qui, la saison venue, nous récompenseront de nos labeurs.

85. Cette méthode, si on l'observe, épargnera à la fois au père et à l'enfant l'ennui des mômes injonctions sans cesse répétées et des règles impératives ou prohibitives indéfiniment multipliées l. Je crois en effet que les actions qui tendent à produire de mauvaises habitudes (et ce sont les seules qui exigent que le père interpose son autorité et ses commandements) ne doivent pas être défendues à l'enfant avant qu'il s'en soit rendu coupable. La défense faite avant la faute, si elle n'a pas de résultats plus fâcheux, a du moins celui d'apprendre à l'enfant la possibilité de la faute, puisqu'elle suppose que l'enfant peut la commettre, et puisqu'il y aurait moins de risque qu'il la commît, s'il en ignorait l'existence2. Le meilleur moyen d'enrayer une disposition vicieuse, c'est, comme je l'ai déjà dit, de paraître étonné et surpris à la première action qui la révèle chez l'enfant. Par exemple la première fois qu'il

1. Tous les pédagogues sont d'accord sur le danger que fait courir à la discipline la multiplicité des règles impératives ou prohibitives.

2. Locke a parfaitement raison. Mais ne se met-il pas en contradiction avec ce qu'il a dit un peu plus haut sur la convenance de mettre devant les yeux de l'enfant même les exemples du vice?

lis QUELQUES PENSEES SUR L'ÉDUCATION.

est pris en flagrant délit de mensonge ou d'un acte de méchanceté, le premier remède à employer, c'est de lui parler de cette action comme de quelque chose d'étrange et de monstrueux, dont on ne le croyait point capable, et ainsi de lui en faire honte.

86. On objectera sans doute que je me fais illusion sur la docilité des enfants, et que, en dépit de la préférence que j'accorde à la voie plus douce de l'éloge et du blâme, il y aura toujours beaucoup d'enfants qui ne s'appliqueront pas à leurs études et à ce qu'ils doivent apprendre, tant qu'on ne les aura point fouettés. C'est là le langage ordinaire des gens d'école et de tous ceux qui, entêtés des vieilles méthodes, ne laissent jamais expérimenter les autres dans les occasions où l'on pourrait en faire l'essai. En effet, comment expliquer autrement qu'on ait besoin du fouet pour enseigner le latin et le grec, et qu'on s'en passe pour le français et l'italien? Les enfants apprennent la danse et l'escrime, sans qu'on ait besoin de les fouetter ; de même pour l'arithmétique, le dessin. Cela ne donnet-il pas le droit de soupçonner qu'il y a quelque chose d'étrange, de contre nature, d'antipathique à l'enfance, dans les programmes d'études des écoles de grammaire, ou dans les méthodes qu'on y emploie, puisque les enfants ne s'appliquent pas du tout à ces études, quand on ne les fouette pas, et ne s'y appliquent qu'à contre-cœur lorsqu'on les fouette ; ou sinon, que l'on se trompe, quand on croit ne pouvoir apprendre les langues anciennes aux enfants qu'à coups de fouet ?

87. Mais à supposer qu'il se rencontre des enfants si indifférents et si paresseux qu'on ne puisse les décider à étudier par les voies de la douceur, — et il faut reconnaître qu'il y a en effet des enfants de toute nature, — ce n'est pas une raison cependant pour qu'on pratique avec tous le dur régime du fouet. 11 n'y en a aucun dont il soit permis de dire qu'il ne peut être gouverné par la douceur et la modération, tant qu'on n'en a pas fait avec lui l'essai

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complot. Si ces moyens ne le déterminent pas à travailler de tontes ses forces, à faire tout ce qu'il est capable de faire, alors il n'y a plus à chercher d'excuses pour un caractère aussi obstiné. Le fouet est le remède convenable en pareil cas, mais le fouet administré selon d'autres procédés que les procédés ordinaires. L'enfant qui volontairement néglige ses livres, qui se refuse obstinément à une chose qu'il peut faire et que son père lui enjoint de faire par un ordre positif et formel, cet enfant-là, il ne faut pas se contenter de lui appliquer deux ou trois coups de fouet, pour n'avoir pas fait son devoir, et de recommencer à lui infliger la même punition chaque fois qu'il retombe dans la même faute. Non, lorsque les choses en sont venues à ce point, lorsque l'entêtement est manifeste et rend la correction nécessaire, je pense qu'on doit châtier l'enfant avec plus de calme et aussi avec plus de sévérité; on doit le frapper (en ayant soin de mêler les admonestations aux coups) jusqu'à ce qu'on puisse lire sur son visage, dans sa voix, dans son attitude soumise, que le châtiment a fait impression sur son esprit, et qu'il est moins sensible à la douleur même des coups qu'à la honte de la faute dont il s'est rendu coupable et qui lui cause maintenant un vrai chagrin. Si une correction de ce genre, répétée plusieurs fois à des intervalles convenables, et poussée jusqu'aux limites extrêmes de la sévérité, accompagnée d'ailleurs des marques non équivoques du mécontentement paternel, ne produit pas d'effet et ne réussit pas à modifier les dispositions de l'enfant, à le rendre souple et docile, quel profit peut-on désormais espérer de l'usage des châtiments corporels, et à quoi bon les employer plus longtemps ? Fouetter un enfant, lorsqu'on ne peut plus compter que cette correction produise aucun bien, c'est plutôt se comporter avec la fureur d'un ennemi plein de rage qu'avec la sagesse d'un ami compatissant; et le châtiment n'est plus alors qu'une provocation inutile, qui n'a aucune chance d'amender le coupable. Si un père est

assez malheureux pour avoir un fils aussi pervers, aussi intraitable, je ne vois pas ce qui lui reste à faire, sinon à prier Dieu pour lui. Mais, selon moi, si dès le début ou emploie avec les enfants les bonnes méthodes, il s'en rencontrera peu de ce caractère ; et après tout, s'il y en a de tels, ce n'est pas d'après ces exceptions qu'il faut régler l'éducation des autres, de ceux qui ont un meilleur naturel et qui peuvent èlrc gouvernés par des voies plus douces.

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