LE CHOIX D'UN GOUVERNEUR
espèce. Je me rappelle que Montaigne dit quelque part dans ses Essais que le savant Castalion fut réduit à Bàle, pour ne pas mourir de faim, à fabriquer des tranchoirs, alors que le père de Montaigne eût donné beaucoup d'argent pour donner à sou fils un gouverneur de ce mérite, et que Castalion lui-même eût accepté cette charge à des conditions fort raisonnables : mais il n'en fut rien, faute déformations l.
92. Si vous avez de la peine à mettre la main sur un gouverneur tel que nous le désirons, n'en soyez pas surpris. Je n'ai qu'une chose à vous dire, c'est qu'il ne faut épargner ni peine ni argent pour le trouver. Toutes les choses du monde s'acquièrent à ce prix-là 2; et j'ose vous promettre que vous ne vous repentirez jamais de ce que vous aura coûté un bon gouverneur, si vous parvenez à le rencontrer. Vous aurez au contraire la satisfaction de penser que de toutes les manières de dépenser votre argent, celle-ci est la meilleure. Mais ayez bien soin de ne pas vous laisser guider dans ce choix par vos amis, ni par des motifs de charité, ni par le nombre de recommandations. Si vous voulez faire tout votre devoir et atteindre votre but, vous ne devez pas vous déterminer en faveur d'un homme, sur la seule réputation qu'il a d'avoir des mœurs sobres et d'être bien pourvu sous le rapport de la science : ce qui est tout ce qu'on demande d'habitude à un gouverneur. Dans ce choix vous devez être aussi circonspect que vous le seriez dans le choix d'une femme pour votre enfant 3 : car il ne
1. Sébastien Castalion ou Chastellon, né dans le Dauphiné en 1515, mort en 1565, avait traduit la Bible en langue cicéronienne. Montaigne dit de lui qu'il mourut <i en estât de n'avoir pas son saoul à manger ». (I, xxxiv.) On ne trouve pas dans les Essais d'autre mention de Castalion, et Locke a probablement recueilli chez quelque commentateur le récit qu'il attribue ici à Montaigne. (Voyez l'article Castalion dans le Dictionnaire de Bayle.)
2. Locke, on le voit, ne vit pas dans la chimère et, avec un bon sens tout pratique et tout anglais, il sait avouer le prix de l'argent.
3. Locke va s'apercevoir lui-même que ses exigences sont si grandes
peut être question de prendre un gouverneur à l'essai, pour le changer dans la suite, ce qui serait extrêmement fâcheux pour vous et plus encore pour votre fils. Quand je considère tous les scrupules, toutes les précautions dont j'encombre votre route, il me semble que mes avis ont tout l'air d'être de ces conseils que l'on donne aux gens sans espérer qu'ils puissent être suivis. Cependant, si vous considérez combien l'emploi de gouverneur, quand il est bien tenu, diffère des habitudes reçues, et combien sont loin de s'en faire une idée même ceux qui se proposent pour cette charge, vous serez peut-être de mon avis, et vous reconnaîtrez qu'un homme capable d'élever et de former l'esprit d'un jeune gentleman n'est pas de ceux qui courent les rues, et qu'il faut plus que des soins ordinaires pour le trouver, si vous ne voulez pas vous tromper dans votre choix.
93. Des mœurs sobres, de l'instruction, c'est, je l'ai déjà remarqué, tout ce qu'on exige ordinairement d'un gouverneur. On croit que cela suffit, et les parents ne songent pas d'habitude à demander autre chose '. Mais lorsqu'un gouverneur de cette espèce aura rempli la tète de son élève de tout le latin et de toute la logique 2 qu'il a rapportés de l'Université, croit-on que pour lui avoir ainsi meublé l'esprit il en aura fait un homme distingué, et peut-on espérer que l'enfant sera mieux élevé, mieux dressé pour le monde, mieux pourvu de principes solides de générosité et de vertu que ne l'est son jeune précepteur?
Pour former comme il faut un jeune gentleman, il est
qu'elles tendent à rendre impossible le choix d'un gouverneur aussi parfait.
1. Conférez Montaigne : « Je vouldrois qu'on feust soingneux de choisir à l'enfant un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu'on y requist touts les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science. »
2. « Le latin et la logique s : ces deux mots résument assez bien l'instruction qui se donnait alors dans les universités.