LE CHOIX H'L'N GOUVERNEUR
tir.' que son gouverneur soit lui-même un homme bien élevé, qu'il connaisse les usages, qu'il sache à quelles formes diverses de politesse obligent les qualités des personnes, les temps et les lieux, et qu'il engage son élève, autant que son âge le comporte, à observer constamment ces règles1. C'est un art qu'on ne peut apprendre dans l<s livres ni enseigner par les livres. Rien ne peut le iaire acquérir, sinon la bonne compagnie et l'esprit d'observation. Un tailleur peut vous faire des habits à la mode; un maître à danser donnera de la grâce aux mouvements du corps : mais ces agréments extérieurs, quoiqu'ils, donnent bon air, ne font pas l'homme bien élevé. Non : pas même si l'on y joint la science par-dessus le marché. Car la science, si l'on ne s'en sert pas habilement, n'a d'autre résultat que de rendre un homme plus impertinent et plus insupportable dans la société2. L'éducation est ce qui donne leur lustre à toutes les autres qualités; c'est elle qui les rend utiles à celui qui les possède, en lui assuurant l'estime et la bienveillance de tous ceux qui l'approchent. Sans la bonne éducation, tous les autres talents d'un homme n'aboutissent qu'à le faire passer pour un homme orgueilleux, suffisant, vain ou fier.
Chez un homme mal élevé, le courage passe pour de la brutalité, dont il a toutes les apparences. Le savoir devient pédanterie; l'esprit, bouffonnerie; des mœurs simples passent pour de la rusticité; un bon naturel, pour delà
1. Locke est bien du dix-septième siècle, où, en Angleterre comme en France, on mettait au-dessus de tout les qualilés d'urbanité, de politesse, qui l'ont ce qu'on appelait alors l'honnête homme.
'2. On croirait entendre ici Montaigne et ses attaques si vives contre la pédanterie, contre la science mal digérée. Conférez par exemple ce passage, entre vingt autres : « Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer; il ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change et méliore son estât imparlait, certainement il vault beaucoup niieulx le laisser là : c'est un dangereux glaive, et qui erapesche et offense son maistre, s'il est en main foible et qui n'en sçache î'uïii^e. t (Estais. 1. I, cl), xxiv.)
servilité. Enfin il n'y a pas de bonne qualité que la mauvaise éducation ne gâte et ne défigure à son désavantage. Oui, la vertu et les talents, quoiqu'on leur rende l'hommage qui leur' est dû, ne suffisent pas pour assurer à un homme un bon accueil dans le monde et pour faire qu'il soit le bienvenu partout où il va. Des diamants bruts ne sauraient plaire à personne1. Les femmes ne les portent pas dans cet état, pour peu qu'elles veuillent se montrer avec tous leurs avantages. C'est seulement quand ils sont polis et montés qu'ils peuvent servir d'ornements. Les bonnes qualités sont les richesses essentielles de l'esprit, mais c'est la bonne éducation qui les fait valoir ; et celui qui veut plaire doit donner à ses actions non seulement la force, mais encore la beauté. Des qualités solides et même utiles ne suffisent pas : des manières gracieuses et polies jointes à toutes nos actions, voilà ce qui les embellit et les rend vraiment agréables. Dans la plupart des cas, ce qui importe, c'est moins la chose elle-même que la manière dont on s'en acquitte ; c'est par là que l'action plaît ou déplaît. Cette politesse, qui consiste, non à ôter son chapeau avec grâce, ni à tourner un compliment, mais à régler avec convenance, avec aisance, son langage, ses regards, ses mouvements, son attitude, sa contenance, selon les personnes et selon les circonstances, ne peut s'apprendre que par l'usage et l'habitude. Quoiqu'elle dépasse les facultés des enfants et qu'il ne convienne pas de les trop tourmenter sur cet article, il faut cependant qu'un jeune gentleman s'y exerce et en soit instruit en grande partie, pendant qu'il est entre les mains de son gouverneur, et avant qu'il soit appelé à se conduire lui-même dans le monde. Il serait alors trop tard en effet pour corriger certaines habitudes malséantes qui dépendent parfois d'un rien. Notre conduite n'est pas ce quelle doit être, tant qu'elle
1. Passage copie par Rollin (t. IV, p. 487) : « Un diamant brut ne saurait servir d'ornement; il faut le polir pour le faire paraître avec avantage »....