‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 85 sur 176 · QUALITÉS NÉCESSAIRES D'UN GOUVERNEUR · texte numérisé non relu

QUALITÉS NÉCESSAIRES D'UN GOUVERNEUR

n'est pas devenue naturelle et aisée en toutes choses, se conformant, comme [ont les doigts d'un musicien habile, à un ordre harmonieux, sans qu'il soit besoin d'y penser et de faire effort. Si dans la conversation un homme en est réduit à s'observer avec inquiétude, de peur de commettre quelque maladresse, cetle préoccupation, loin de le rendre plus correct dans ses manières, lui donnera je ne sais quel air contraint, gêné et disgracieux1.

11 y a une autre raison pour exiger que cette partie de l'éducation se fasse par les soins et sous la direction du gouverneur, c'est que les fautes commises contre la politesse, si elles sont les premières que remarauent les autres personnes, sont aussi les dernières dont on nous avertit. Ce n'est pas que la médisance des gens du monde hésite à en faire le sujet de son caquetage ; mais c'est toujours en l'absence du coupable, qui ne peut profiter de ces jugements et s'amender d'après ces critiques. C'est, à vrai dire, un point si délicat à toucher que même nos amis, qui désireraient le plus nous voir corrigés de ces défauts, osent à peine nous en parler et, malgré leur amitié pour nous, craignent de nous avertir que nous avons commis quelque inadvertance en matière de politesse. Sur d'autres points, on peut sans incivilité reprendre les erreurs d'autrui, et on ne manque ni aux bonnes manières, ni à l'amitié, en redressant quelqu'un pour dos fautes d'un autre genre; mais la politesse elle-même défend de toucher à ce sujet et de faire entendre à un autre qu'il a manqué lui-même de politesse. Il n'est permis qu'à ceux qui ont de l'autorité sur nous de nous faire des observations de cette espèce; et encore la remontrance paraît-elle dure et rude, si elle s'adresse à un homme d'un certain âjre. Quelque douceur qu'on y mette, elle sera toujours pénible pour quiconque a tant soit peu vécu dans le

1. Tout ce passage, comme ce qui va suivre, est un modèle d'observation fine et pénétrante.

monde. Aussi est-il nécessaire que le gouverneur fasse de cette partie de l'éducation son soin principal, afin qu'une grâce habituelle, une politesse qui accompagne toutes les actions, devienne naturelle à son élève, dans la mesure du possible, pendant qu'il est encore entre ses mains et avant qu'il lui échappe. Il faut qu'il n'ait plus besoin d'avis, sur ce point, lorsqu'il ne sera plus d'humeur à en recevoir, et qu'il n'y aura plus personne auprès de lui pour lui en donner. Le gouverneur doit donc être avant tout un homme bien élevé1, et un jeune gentleman, qui ne tiendrait de son gouverneur que cette seule qualité, entrerait encore dans le monde avec de grands avantages2. Il reconnaîtrait bien vite que cette seule perfection lui ouvre plus largement la voie du succès, lui procure plus d'amis et le pousse plus loin dans le monde, que toutes les expressions techniques ou toutes les connaissances positives qu'il aura acquises en étudiant les arts libéraux3, ou en mettant à profit la science encyclopédique de son gouverneur. Non que ces choses-là doivent être négligées, mais il ne faut en aucune manière souffrir qu'elles soient préférées à la politesse, ni qu'elles l'excluent.

94. Le gouverneur ne doit pas être seulement un homme bien élevé : il faut qu'il connaisse le monde, c'est-à-dire les mœurs, les goûts, les folies, les ruses, les défauts du siècle où la destinée l'a jeté, et surtout du pays où il vit. Il faut qu'il puisse faire connaître et découvrir tout cela à son élève, à mesure qu'il devient capable de le comprendre ; qu'il lui apprenne à connaître les hommes et leurs carac-

1. N'est-ce pas peut-être la qualité la plus difficile à rencontrer chez les gens qui se résignent aux fonctions du préceptorat? Ils n'ont pas en général beaucoup vécu dans le monde.

2. Exagération évidente. Locke pousse un peu loin le fanatisme de la politesse, jusqu'à la préférer à la science, à la vertu. Il parle ici comme les Jésuites de son temps qui disaient : « La tournure est souvent la meilleure des recommandations. »

5. Les a?ts libéraux, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique, la logique, l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'astronomie.

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