‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 86 sur 176 · LA CONNAISSANCE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE DU MONDE

tères ; qu'il ôte les masques dont se couvrent souvent leurs titres et leurs prétentions; qu'il lui fasse distinguer ce qui est caché au fond sous ces apparences, afin qu'il ne lui arrive pas, comme à la plupart des jeunes gens sans expérience, de prendre une chose pour une autre, de juger des choses par le dehors et de se laisser séduire aux apparences, à ce qu'il y a d'insinuant dans des manières empressées et dans des attentions flatteuses '. Un bon gouverneur apprendra à son élève à deviner les intentions des hommes auxquels il a affaire, à se garder de leurs desseins, sans être ni trop défiant, ni trop crédule : mais comme le jeune homme a plutôt une propension naturelle vers ce dernier excès, c'est sur ce point qu'il faut le redresser, en l'inclinant dans l'autre sens. Qu'il l'accoutume autant qu'il le pourra à juger sainement des hommes, d'après les signes qui servent le mieux à découvrir leur vrai caractère et qui nous font pénétrer dans leur for intérieur : les hommes se montrent tels qu'ils sont dans les plus petites choses, surtout quand ils ne se tiennent pas sur leurs gardes et que, pour ainsi dire, ils ne sont pas en scène. Qu'il lui fasse connaître le monde tel qu'il est, et qu'il le dispose à penser que les hommes ne sont ni meilleurs ni pires, ni plus sages ni plus fous, qu'ils ne sont en réalité2. De la sorte, par des degrés insensibles et sans le moindre danger, l'élève d'enfant deviendra homme : ce qui est le pas le plus périlleux à franchir dans le cours entier de la vie. C'est donc un point qu'il faut surveiller avec soin. C'est alors qu'il convient de tendre la main au jeune homme pour l'aider à franchir ce pas. Mais d'ordinaire le jeune homme, arraché à son gouverneur pour être, sans préparation, jeté dans

1. On voit que le gouverneur de l'élève de Locke n'a pas pour mission, comme le gouverneur d'Emile, d'isoler, de séquestrer l'enfant.

2. Excellents principes, sur lesquels tout le monde est d'accord. Montaigne disait déjà : « Il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. » Fénelon se plaignait de l'éducation des couvents qui dissimule aux jeunes filles les réalités du monde, et s'écriait : « Le monde n'est pas un fantôme ! »

le monde et y vivre sous sa propre responsabilité, court un danger manifeste de se perdre aussitôt. Il n'y a que trop d'exemples en effet de jeunes gens qui se laissent aller à tous les excès de la licence, de l'extravagance et de la débauche, dès qu'ils ont élé délivrés du joug d'une éducation sévère et étroite : désordre qui doit être imputé surtout, selon moi, à la mauvaise éducation qu'ils ont reçue sur ce point. Ayant grandi dans l'ignorance de ce qu'est réellement, le monde, ils reconnaissent, quand ils y entrent, qu'il ne ressemble pas à ce qu'on leur en avait dit, et qu'il 1 diffère totalement de l'idée qu'ils s'en étaient faite; et alors ils ne peuvent manquer de rencontrer des précepteurs j d'un nouveau genre, qui n'auront pas de peine à leur persuader que la discipline sous laquelle ils ont vécu jusque-là, que les leçons qu'on leur a faites ne sont que de vaines formalités de l'éducation, des ebaînes bonnes pour les enfants ; que la liberté qui convient à des hommes consiste à se précipiter dans la pleine jouissance de tout ce qu'on leur avait défendu jusqu'à ce jour. Ces nouveaux conseillers leur montrent que le monde est plein d'exemples brillants et séduisants de cette liberté, et le jeune novice en est ébloui. Par suite, mon jeune maître, qui ne peut manquer de vouloir agir en homme, autant que les beaux freluquets de son âge, se laisse aller à toutes les irrégularités de conduite dont les plus débauchés lui donnent l'exemple, et ainsi, pour se faire une belle réputation, pour se mettre hors de page, il se hâte de rompre avec les babitudes de modestie et de sobriété qu'il avait gardées jusque-là; il pense enfin que c'est un acte de bravoure, de se signaler, dès son entrée dans le monde, par l'opposition complète de sa conduite avec toutes les règles de morale que son gouverneur lui avait prôchées.

Pour prévenir ces désordres, le mieux, selon moi, est de lui montrer le monde tel qu'il est, avant qu'il y fasse définitivement son entrée. Informez-le peu à peu des vices à la mode ; prévenez-le des procédés et des desseins de

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