LA CONNAISSANCE DU MONDE. 1Ô
ceux qui pourraient prendre à lâche de lu corrompre'. Dites-lui quels sont les artifices qu'ils emploient, les pièges qu'ils tendent : de temps en temps, placez devant lui les exemples tragiques on ridicules de personnes qui en ont ruiné d'autres ou qui se sont ruinées elles-mêmes. Notre siècle n'est pas de ceux où les exemples de ce genre sont rares. Qu'on les lui présente comme autant d'écueils, afin qu'à la vue des disgrâces, des maladies, de la misère, de la honte où sont tombés, en se ruinant ainsi, tant de jeunes gens qui donnaient les plus belles espérances, il devienne plus prudent, et qu'il sache que ceux qui sous de beaux sémillants d'amitié ont causé leur ruine et ont contribué à les dépouiller, pendant qu'ils étaient en train de gaspiller leur fortune, sont les premiers à les abandonner et à les mépriser, quand ils sont tombés dans la misère. Par là le jeune homme saura, sans être obligé d'acheter cette science au prix d'une coûteuse expérience personnelle, que les conseillers qui l'engagent à ne pas suivre les sages avis qu'il a reçus de son précepteur et les conseils de sa propre raison, sous prétexte que ce serait, comme ils disent, se laisser gouverner par les autres, n'ont d'autre but que de parvenir à le gouverner eux-mêmes. Ils lui font croire qu'il agit par lui-même et en homme, par sa propre volonté et pour son propre plaisir, alors qu'en réalité il n'est qu'un enfant, qu'ils entraînent dans les vices qui servent le mieux leurs projets. C'est une science que le gouverneur doit en toute occasion insinuer peu à peu dans l'esprit de son élève, et lui l'aire entendre par tous les moyens, jusqu'à ce qu'il en soit entièrement pénétré.
Je sais bien qu'on répète souvent que faire connaître à un jeune homme les vices de son temps, c'est les lui en-
1. Locke n'est pas do ceux qui croient que le meilleur moyen de garantir la venu de l'enfant est de le maintenir dans une ignorance absolue du vice. Voyez sur ce sujet les Lettres sur l'éducation de H"" Guizot (Lettre XLIII). Um« Guizot pense, comme Locke, qu'il faut que l'enlant fasse connaissance avec le mal.
seigner! Cela est vrai en partie, je l'avoue, et tout dépend de la façon dont on s'y prend. Aussi cet enseignement demande-il un homme discret, habile, qui connaisse le monde, mais qui sache en même temps apprécier le caractère, les inclinations et les côtés faibles de son élève. Remarquons en outre qu'il n'est plus possible aujourd'hui, \ comme il l'était peut-être autrefois, de maintenir un t^ \ jeune homme dans l'ignorance complète des vices, à moins que vous ne vouliez le tenir enfermé toute sa vie dans un cabinet et lui interdire toute société1. Plus longtemps vous le laisserez ainsi les yeux bandés, et moins il sera capable d'y voir clair, lorsqu'il sera jeté en pleine lumière, plus il sera exposé à être la proie de ses propres passions et de celles des autres. Lorsqu'un jeune homme, resté enfant malgré les progrès de l'âge, apparaîtra dans le monde avec la gravité d'un hibou qui sort de son nid, il est sûr d'appeler sur lui l'attention et le bavardage de tous les étourneaux de la ville, auxquels se joindront quelques oiseaux de proie qui viendront infailliblement s'abattre sur lui.
Le seul moyen de se défendre contre le monde, c'est de le connaître à fond : que le jeune homme soit donc initié par degrés à cette connaissance, aussitôt qu'il en est capable. Le plus tôt sera le mieux, pourvu qu'il soit dans les mains d'un guide habile et sûr. Ouvrez-lui doucement la scène du monde ; introduisez-l'y pas à pas, en lui montrant les dangers qui l'attendent auprès des hommes, selon leur condition, leur tempérament, leurs desseins et leurs attaches. Qu'on le prépare à être rabroué par les uns, choyé par les autres ; qu'il sache d'avance quels gens seront disposés à lui tenir tête, à le tromper, à le miner sourdement ou au contraire à le servir. Qu'il apprenne par quels moyens on connaît et on distingue leurs caractères,
^k. 1. C'est ce que Rousseau prétendait faire en imposant à Emile un isolement absolu. Emile ne connaît rien de l'humanité, ni ses vices, ni ses vertus.