‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 88 sur 176 · LA CONNAISSANCE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE DU MONDE

dans quel cas il doit leur laisser voir, dans quel cas leur cacher, qu'il se rend compte de leurs desseins et de leurs artifices. Et s'il est trop impatient de mettre à l'essai ses forces et son savoir-faire, il ne sera pas mauvais que de temps en temps le trouble et l'embarras causés par quelque mésaventure, pourvu qu'elle ne porte pas atteinte à sa vertu, à sa santé et à sa réputation, viennent lui apprendre à être plus prudent l.

C'est en cela, je le reconnais, que consiste une grande partie de la sagesse, et par conséquent il ne suffit pas pour l'acquérir de quelques réflexions superficielles ou de beaucoup de lectures. C'est le résultat de l'expérience, des observations d'un homme qui a vécu dans le monde les yeux bien ouverts, et qui a fréquenté toute sorte de gens. C'est pourquoi il me parait d'une extrême importance d'infuser cette science dans l'esprit du jeune homme, toutes les fois que l'occasion s'en présente ; afin que le jour où il sera jeté en pleine mer, il ne soit pas comme un marin qui n'aurait à sa disposition ni plans, ni compas, ni carte marine ; il faut qu il ait d'avance quelque idée des rochers et des bas-fonds, des courants et des sables mouvants, et qu'il sache manier un gouvernail, sans quoi il fera naufrage avant d'avoir appris tout cela par sa propre expérience. Le père qui croit que cette science n'est pas de toutes la plus utile à son fils, et qu'il n"a pas plus sérieusement besoin d'un gouverneur qui la lui enseigne, que d'un maître de langues et d'études savantes, oublie combien il est plus profitable de biçnjuger les hommes, et. dn diriger sa,gftmpnt j}PS affaires da,ns les rapports qu'on a avec eux, que de par-

1. C'est la méthode expérimentale appliquée à la morale. Il est certain que les leçons de l'expérience produisent d'excellents eflets, mais il faut, comme le dit Locke, s'assurer que la liberté laissée à l'enfant de s'exposer à certains dangers n'aura pas de conséquences graves pour sa vertu et sa santé. Coulerez Montaigne : « Si nostre aine n'en va un meilleur bransle, si nous n'en a\ons le jugement plus sain, j'aymerois aussi cher que mon escholier eust passé le temps à jouer a la paulme : au moins le corps en serait plus allaigre. » (Essais, 1. I, ch. xxtv.)

1er grec etlalin, el. d'argumenter in modo et figura1, on même d'avoir la tête pleine des spéculations abstraitesde la philosophie naturelle2 et de la métaphysique, ou enfin de connaître à fond les écrivains grecs et latins, bien que cette connaissance convienne bien mieux à un gentleman que le titre de péripatéticien3 ou de cartésien1 fidèle. Les auteurs de ces ouvrages en effet ont admirablement observé et décrit les mœurs des hommes et, sur ces matières, c'est à eux. qu'il faut demander le plus de lumières. Le voyageur qui visite les contrées orientales de l'Asie y trouve en grand nombre des hommes civilisés et instruits, qui ne possèdent pourtant aucune des connaissances de l'école ; mais sans la vertu, sans la science du monde, sans la politesse, il ne saurait y avoir, en aucun endroit de la terre, d'homme accompli et digne d'esîime.

Une grande partie des études qui sont maintenant en honneur dans les collèges de l'Europe, et qui entrent ordinairement dans les programmes de l'éducation, sont telles qu'un gentilhomme peut jusqu'à un certain point s'en passer, sans que sa personne en soit dépréciée, sans que ses affaires en souffrent beaucoup. .Mais la prudence, la bonne éducation, voilà ce qui est nécessaire dans tout s les affaiies, dans toutes les circonstances de la vie. La plupart des jeunes <;ens se ressentent de ce qui leur manque sur ce point, et, s'ils arrivent dans le monde plus inexpérimentés, plus maladroits qu'il ne faudrait, c'est précisément parce que ces qualités, qui de toutes sont

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