IX
M. Vigelius l a annoncé avoir constaté, relativement à la présence d’une diastase dans le foie des Céphalopodes, les résultats avancés par Krukenberg et Prédéricq.
Il n’est guère possible de faire des recherches expérimentales sur la digestion d’un animal, si on ne peut l’avoir à son gré tantôt àjeun, tantôt en digestion, et dans ce dernier cas à toutes les phases de sa digestion. L’étatdes glandes digestives varie en effet selon que l’animal se trouve dans une de ces conditions. Ainsi, au premier moment de la digestion, la sécrétion est très active, l’arrivée des aliments appelant de grandes quantités de sucs digestifs. On ne saurait donc choisir de meilleur moment pour recueillir les sucs et essayer leur action.
Plus tard, la sécrétion diminue, tend môme à disparaître quand elle ne change pas —comme cela semble se produire chez les Poulpes, dont le liquide hépatique devient brun, d’incolore qu’il était — en sorte que, la glande ne renfermant plus qu’une très petite quantité de sucs, on n’obtient dans les essais que des effets très faibles qu’on est tenté d’attribuer à des réactions spontanées.
Les Céphalopodes que l’on prend dans les excursions 2 sont tantôt àjeun, surtout les Poulpes, tantôt en digestion. Les derniers seuls pourraient ôtre utilisés; mais la plupart du temps la digestion est presque terminée au moment du retour. 11 nous a donc fallu, pour réaliser les meilleures conditions d’expérimentation, rechercher les moyens de les alimenter.
Il suffit d’examiner les alentours du rocher sous lequel on a pris un Poulpe pour savoir quel est son genre de nourriture. On y trouve des débris de Crabes de toutes espèces, de Vénus, de Moules et autres Bivalves. Lorsque le crabe est de petite taille, il est souvent séparé en deux parties : l’une comprenant le thorax avec la tête et ses appendices, l’autre l’abdomen avec les pattes. Le Poulpe partage sa proie à peu près comme l’homme fait d’une Ecrevisse. Si le Crabe est d’une certaine grosseur, il est divisé en un plus grand nombre de débris. Tous ces débris sont d’ailleurs complètement vides. Les Bivalves sont également vides, et la plupart de ceux qui viennent
» Nos reoherches ont porté principalement sur trois espèces : 1° la Sèche (Sepia offlcinalis), que l’on pêche en abondance dans la baie de Pimpoul ; 2“ le Poulpe commun (Octopus vulgaris), que l’on prend îi marée basse sous les rochers qui avoisinent la côte de Roscolî; 3“ enfin, le Calmar (Loligo vulgaris), qui commence h apparaître sur la côte à la fin de septembre. Nous n’avons pu nous procurer d’individu vivant de cette dernière espèce.
de servir au repas du Poulpe ont leurs valves rapprochées comme pendant la vie.
Lorsque les Poulpes sont en captivité, ils ne se décident pas volontiers à manger, au moins dans les endroits où il y a constamment du monde. Nous en avons conservé dans un aquarium jusqu’à cinq et six jours sans qu’ils aient voulu prendre la moindre nourriture, et cela bien qu'on eût mis à leur disposition des Crabes et des Bivalves. On songea alors à les transporter dans le parc dépendant du laboratoire. Ce parc n’est jamais à sec, et même dans les plus basses mers on y trouve 30 à 50 centimètres d’eau. On les enferma dans une boîte en bois percée de trous et on leur apporta chaque jour au moment de la marée basse, des Crabes de la côte. Etait-ce en raison de ce que le milieu leur convenait davantage ou parce qu’ils étaient moins dérangés? toujours est-il que, dès le premier jouiyils se mirent à manger, et il fut dès lors possible de les avoir dans tous les états de la digestion.
Quant aux Sèches, bien que l’examen de leur estomac indiquo qu’elles se nourrissent de petits Crustacés, ce n’est guère que depuis un petit nombre d’années qu’on sait au juste ce qu’elles préfèrent. C’est M. Paul Bert 1 , croyons-nous, qui le premier areconnu qu’elles chassent les Crevettos. Il est également le premier à avoir observé le rôle curieux que jouent * les bras tentaculaires durant cette chasse.
3 II convient pourtant de dire qu’Aristotc, dont le génie observateur se révèle encore là, comme en beaucoup d’autres choses, a eu connaissance do ce mécanisme.
11 décrit, en effet, les grands bras tentaculaires de la Sèche comme les organes de préhension (a). Les observateurs qui sont venus depuis, et même des plus récents, en sont réduits relativement au rôle de ces bras à de simples conjectures. Ainsi, d’après Férussao (b), « on doit supposer que ces bras tentaculaires sont destinés à. la préhension des corps éloignés et qu’ils sont d’un grand usage pour les besoins de l’animal; néanmoins nous n’avons jamais vu les Sèches s’en servir d’aucune manière, ni pour apporter la nourriture à leur bouche, ni comme moyen do résistance près des côles, comme l’ont écrit les anciens, qui croyaient que ces mêmes bras pouvaient remplacer l’ancre des navires, etc. » Fischer, dont les observations sont antérieures seulement d’une année à celles de Paul Bert, n’a pas été plus heureux que Férussac. a Je n’ai jamais vu (c) les longs bras allongés, et j’ignore dès lors quels sont leurs usages. » « Je n’ai jamais pu observer le repas des Sèohes; par conséquent, j’ignore si la préhension des aliments s’effectue chez clics au moyen des bras tentaculaires ou des bras sessiles de la première paire. »
On sait que les Sèches possèdent dix bras. Huit de ces bras sont à peu près égaux et garnis en dedans de ventouses sur toute la longueur. Les deux autres, nommés bras tentaculaires, sont beaucoup plus longs et comprennent une partie élargie qui termine un long pédoncule. Cette partie élargie seule est munie de ventouses. En temps ordinaire, ces bras tentaculaires ne font pas saillie au dehors ; ils sont retirés dans une cavité formée par la réunion des bras sessiles, entre la base de la troisième et de la quatrième paire. Ils sont là rétractés et roulés en crosse. A peine a-t-on jeté la Crevette dans l’aquarium que la Sèche, par un changement presque insensible du mouvement de ses nageoires, se tourne vers le petit Crustacé. Ses huit bras sessiles, qui étaient auparavant un peu abaissés à leur pointe, se relèvent pour livrer passage aux deux bras tentaculaires. Ceux-ci sortent lentement de leur cavité accolés l’un à l’autre, et quand ils dépassent d’un demi-centimètro environ l’extrémité des autres bras, ils s’allongent tout à coup. Ils traversent l’espace comme une flèche qu’on décoche, pour revenir aussitôt, mais sans la moindre précipitation, avec la proie qui se trouve immédiatement cachée entre les bras égaux.
Le premier mouvement est si rapide qu’il est difficile de l’analyser. On peut constater pourtant que les extrémités élargies des tentacules arrivent toujours à quelques millimètres au-dessus de la Crevette. Il est probable qu’à ce moment les ventouses pédiculées de ces extrémités s’allongent vers l’animal et qu’elles le retiennent par suite du vide qu’elles produisent. M. Paul Bert a essayé do reproduire ce mouvement sur l’animal mort par le moyen de courants électriques et n’a pas réussi. Peut-être est-il dû à l’afflux subit d’une certaine quantité de liquide. En tout cas, il y a là à faire une recherche anatomique et physiologique intéressante.
La Sèche se nourrit des deux espèces de Crevettes qu’on trouve sur la plage; mais elle paraît préférer la plus petite des deux, la Crevette
Quant h cette opinion des anciens, d'après laquelle ces mêmes bras serviraient d’ancre pendant les grandes tempêtes, peut être est-elle moins fondée que celle qui a rapport à leur rôle dans la préhension de? aliments. En captivité, laSèolie ne laisse pendre ses bras que quand elle est malade. C’est même presque toujours l’indication d’une mort très proolmine. L’animal n’ayant plus la force de retenir les tentacule dans les cavités, ces tentacules tombent au fond de l’eau et rencontrent le sol; les ventouses s’appliquent sur celui-ci, et si peu qu’il y ait de courant ou de mouvement dans l’eau, comme la Sèche affaiblie ne peut résister par le moyen de ses nageoires, elle est un peu entraînée et les ventouses font le vide automatiquement.
de sable. Elle saisit aussi les petits Poissons qu’on lui met dans l’aquarium ; mais le plus souvent, après les avoir coupés en deux, elle les rejette. Elle opère d’ailleurs la mastication de sa proie sans qu’aucun signe extérieur vienne trahir le mouvement de ses mandibules.