A. — PROPRIÉTÉS DES ACIDES GRAS HALOGÉNÉS
Le but de ce travail est de rechercher les rapports qu’il y a entre les propriétés physiques et chimiques d’un groupe de corps, et leurs propriétés physiologiques. L'expérience a montré que l’on peut effectivement, connaisssant l'aptitude des corps à réagir, prévoir au moins qualitativement, leur action physiologique. La cellule vivante est un milieu très complexe, encore très mal connu en tant que cellule vivante ; la vie méême est une suite de réactions chimiques mettant en jeu des affinités déterminées. En faisant agir sur la cellule des corps dont les affinités nous soient bien connues, nous pouvons espérer arriver à nous faire une idée des affinités de la cellule vivante. Dans ces conditions, le réactif chimique doit être employé très attentivement. Il faut connaître à fond ses possibilités, et surtout ses aptitudes à réagir en milieu très étendu. Les données de cet ordre sont rares et dispersées dans les périodiques de chimie. C’est pourquoi j'ai cru indispensable de grouper en tête de ce mémoire de physiologie, les données chimiques connues sur la famille des corps dont j'étudierai plus loin l’action sur la cellule de levure.
Les acides acétiques halogénés sont très anciennement connus : l'acide monochloracétique a été découvert par LEBLANC (en 1844) : l’acide monobromacétique par PERKIN et DUPPA. (en 1858) ; ces deux derniers auteurs préparèrent l'acide iodacétique en 1859. Les propriétés physiologiques remarquables de ces deux derniers corps sont restées 70 ans ignorées.
L’acide acétique est un corps chimiquement très résistant,
notamment à l'oxydation. Pour introduire un halogène dans sa molécule, il faut une réaction très violente, l’action du phosphore et du brome sur l’acide organique. La réaction est la suivante : on transforme d’abord l’acide en bromure d’acider
3 RCH2COH + P + 5 Br — 3 RCH?2COBr + POSH + 2 HBr
Le bromure d’acide ainsi formé réagit par substitution à l'hydrogène en « d’un atome de brome ; on obtient ainsi le bromure de l’aciäe « bromé correspondant :
RCH2COBr + 2 Br — RCHBrCOBr + HBr
Le bromure d’acide 4 bromé ainsi préparé se décompose instantanément pour donner l'acide « bromé correspondant qui lui est relativement très stable :
RCHBrCOBr + H°0 — RCHBrCO?H + HBr
Les réactions de préparation des chlorures sont tout à fait analogues. La préparation d’acides iodés se fait facilement à partir de l’acide bromé ; comme nous le verrons le brome est très mobile dans cette molécule organique ; il est déplacé quantitativement par l'iode par une réaction de double décomposition, qui se produit à froid
CH2BrCOK + IK — KBr + CH2ICO'K.
Cette réaction qui se fait avec une extrême facilité nous donne une idée de l'extraordinaire aptitude à réagir des dérivés iodés et bromés.
Ii est possible d'obtenir directement l’acide monobromacétique par exemple, en faisant réagir le brome sur l'acide acétique. IT faut chauffer à 150° en tubes scellés. On peut obtenir l'acide monochloracétique en faisant passer un courant de chlore dans de l'acide acétique étendu d’eau, et en plaçant le mélange au soleil. Les rendements de ces réactions d’halogénation directe sont assez faibies. L’acide acétique et les autres acides gras sont donc des corps chimiquement presque Ineptes:
On peut considérer l'acide acétique halogéné comme un ester de l’acide alcool correspondant :
RCH?BrCOH + H20 — RCHOHCO?H + HBr.
L'estérification des acides alcool! se fait beaucoup plus difficilement que l’estérification des alcools simples,
2, Solubilité.
Les acides organiques, bromés ou non, sont solubles dans l’eau, en toutes proportions, jusqu'aux corps en C. Ces acides sont également solubles dans les solvants des corps gras, mais la solubilité est cette fois limitée. Au point de vue physiologique, un facteur considéré avec beaucoup d’attention en pharmacologie est le coefficient de partage d’un corps entre l’eau et les solvants organiques. Ce coefficient de partage a été étudié en détail par H. W. Suirn et Wuire en 1929, pour les principaux acides gras et quelques uns de leurs dérivés halogénés. Le coefficient de partage a été mesuré pour Île système eau/toluène, cau/benzène et eau/chloroforme. Les résultats sont du même ordre pour ces trois corps, encore que les coefficients de partage varient du simple au double, du toluène au chloroforme, le benzène se plaçant entre les deux. Le tableau I groupe toutes les données obtenues par les deux auteurs : les acides gras non substitués sont plus solubles dans l’eau que dans les carbures, sauf pour le cas des acides en C5. Le coefficient de partage solvant/eau dans les carbures, ou les dérivés chlorés, croît rapidement d’ailleurs avec le poids moléculaire de l’acide considéré. Il croît également lorsqu'on introduit dans la molécule un halogène, et croit avec le poids moléculaire de cet halogène. La présence d’une double liaison diminue par contre notablement le coefficient de partage. L’halogène placé en « augmente davantage le coefficient de partage que l’halogène placé en 6.
Nous verrons: plus loin que l’activité physiologique des dérivés halogénés décroît de l'acide acétique à l’acide propionique et à l’acide valérianique : l’activité physiologique de ces corps est donc indépendante de leur solubilité dans les solvanis des graisses. On est obligé de conclure ainsi, car dans le passage du dérivé chloré au dérivé bromé il y a une augmentation considérable du coefficient de partage qui est, cette fois, parallèle à l'augmentation de l’activité physiologique ; dans le passage du dérivé bromé au dérivé iodé, il y a encore augmentation considérable du coefficient de partage, alors qu'il n’y a aucune augmentation d'activité physiologique. L’acide phénylacétique, qui s’accumule davantage dans le benzène ou le chloroforme que dans l’eau, est un corps à peu près sans action physiologique.