‹ Recherches sur les hydrates de carbone et les glucosides des gentianéesChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Swertie vivace (Swertia perennis L.).

La Swertie vivace est une petite plante qu'on ne rencontre que très rarement dans les plaines, mais qui est relativement commune dans les régions montagneuses, où elle pousse, jusqu’à une altitude de 2.300 mètres environ, dans les prés tourbeux, au bord des torrents.

La Swertie vivace a une tige dressée, raide, sans rameaux, peu feuillée, de 20 à 30 centimètres de hauteur. Ses feuilles sont ovales, allongées deux à deux, celles du bas ayant, seules, de longs pétioles. Les fleurs sont réunies au sommet en une grappe, elles sont d’un gris violacé sombre ; la corolle est divisée jusqu’au bas en 5 lobes étroits, étalés en étoile, portant à la base de leur face supérieure deux petites glandes à nectar.

La plante fleurie présente un aspect caractéristique qui permet de la distinguer facilement.

C’est dans ces conditions que j’ai eu l’occasion de la rencontrer, au mois d’août, dans les prairies alpines du Lautaret (Hautes-Alpes) où j’ai pu en cueillir 2.000 grammes en l’espace de quelques heures.

La saveur de cette plante n’est que très légèrement amère, et il semble qu’elle n’ait jamais été utilisée en médecine populaire, à l’inverse de celle que nous venons d’étudier dans le précédent chapitre, la Chlore perfoliée.

La plante cueillie au Lautaret a été traitée par l’alcool bouillant à Paris, trois jours après sa récolte. Tous les échantillons étaient en grande partie privés de leurs racines qui sont petites et presque impossibles à arracher.

Voici les résultats obtenus au cours de l’essai biochimique :

Rotation initiale (1 = 2).

Rotation après action de i’invertine.

Rotation après action de l’émulsine.

Sucre réducteur initial.

1 gr.,543

Sucre réducteur après action de l’invertine... 2 ,385 Sucre réducteur après action de l’émulsine... 3 , 267

Sous l’influence de l’invertine, il s’est produit un recul de la déviation gauche de 58’, avec formation de 0 gr.,842 de sucre réducteur, ce qui donne un indice de 871. Cet indice est plus faible que celui qu’on a obtenu avec la Chlore perfoliée, mais il est encore très éloigné des indices des sucres connus, saccharose, 603 et gentianose, 673. 11 est donc probable que la Swertie vivace, comme la plupart des plantes de la famille des Gentianées d’ailleurs, doit renfermer un sucre liydrolysable par l’invertine qu’on ne connaît pas encore.

Sous l’action de l’émulsine, on a observé un retour à droite de la déviation de 4°26’, avec formation de 0 gr.,882 de sucre réducteur.

La Swertie vivace renferme donc un glucoside hydrolysable par l’émulsine ; mais taudis qu’avec la Chlore perfoliée, l’indice était voisin de celui de la gentiopicrine, il s’en éloigne ici assez fortement, puisqu’il est de 198. En étudiant en détail la marche de l’hydrolyse qui a duré quarante et un jours, on remarque qu’elle a eu lieu comme dans les essais des racines ou des tiges foliées des Gentianes : elle a été rapide au début pour traîner ensuite en longueur.

Ainsi, après trois jours, l’émulsine avait produit un retour de 3“ 21’, et l’indice était de 160 ; du troisième au douzième jour, le retour n’a été que de 36’ et l’indice s’est élevé à 186 ; du douzième au quarante-et-unième jour, le retour a été de 29’ et l’indice de 407, assez voisin de celui du gentiobiose, 47,8.

On devait penser que la Swertie vivace renfermait deux principes hydrolysables par l’émulsine, dont l’un, liydrolysé rapidement, était un glucoside et dont l’autre, hydrolysé lentement, était un liydrate de carbone. Et, par analogie avec ce qui se passe avec les Gentianes, on était amené à soupçonner, ici encore, l’existence de la gentiopicrine, malgré un indice relativement élevé.

Préparation de la gentiopicrine — Après traitement par l’alcool bouillant des 2.000 grammes de Swertie que j’avais récoltée au Lautaret, on a distillé l’alcool au bain-marie ; on a filtré le résidu aqueux et on l'a évaporé à sec, sous pression réduite. On a épuisé cet extrait par trois litres d’alcool à 95<=, à l’ébullition, et on a évaporé à sec les liqueurs alcooliques.

On a épuisé l’extrait par l’éther acétique hydraté ; on a distillé l’éther acétique, repris le résidu par l'eau et on a évaporé la solution aqueuse, à sec, sous pression réduite. On a traité cet extrait purifié par l’éther acétique anhydre: la gentiopicrine a cristallisé.

On a obtenu ainsi 2 grammes de gentiopicrine que l'on a purifiée par cristallisation dans l’éther acétique. On a séché à l’air le produit pur, que les propriétés suivantes identifient avec la gentiopicrine.

Pouvoir rotatoire a d = — 196",7.

On a fait agir l’émulsine sur la solution qui avait servi à déterminer le pouvoir rotatoire. En 12 heures à -H 33°, la rotation a passé de — 3° 6’ à 18’ ; il s’était formé 0 gr.,366 de sucre réducteur pour 100 cm*, ce qui donne un indice de 110, l’indice théorique de la gentiopicrine étant 111. La solution incolore était devenue jaune clair et il s’était déposé un produit cristallisé donnant très nettement la réaction bleue caractéristique de la gentiogénine.

Le glucoside cristallisé retiré de la Swertie vivace est donc bien de la gentiopicrine.

En résumé, l’essai biochimique ayant montré que la Swertie vivace renfermait un glucoside hydrolysable par l’émulsine, on est parvenu à isoler ce glucoside à l’état pur et cristallisé et on l'a identifié avec la gentiopicrine, découverte dans la Gentiane jaune.

C'est la seconde Gentianée n’appartenant pas au genre Genliana dans laquelle existe de la gentiopicrine, glucoside des Gentianes.

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