CHAPITRE PREMIER
Trèfle d’eau (Menyanthes trifoliata L.).
Travaux antérieurs. — Essais biochimiques.
La Méliatine.
Le Trèfle d’eau ou Ményanthe trifolié (Menyanthes trifoliata L.) est une plante aquatique que l’on rencontre souvent en stations importantes au bor ! des rivières à courant faible ou dans les marais. On la trouve également dans les prés tourbeux des régions montagneuses jusqu’à une altitude de 2.000 mètres environ.
C'est une plante vivace par sa tige rampante, charnue, submergée dans l’eau et dans la vase, de la grosseur du petit doigt environ. Cette tige porte un grand nombre de racines adventives, longues, de couleur blanche, très cassantes, de quelques millimètres de diamètre seulement.
Toutes les feuilles sont rapprochées au sommet de la tige, émergées, longuement pétiolées ; elles se composent de trois folioles ovales entières, presque sessiles, représentant exactement une feuille de trèfle, ce qui a valu à la plante son nom populaire de Trèfle d’eau.
Le rameau floral est très allongé, de vingt à quarante centimètres ; il est totalement ■ dépourvu de feuilles, et apparait, même, alors que les feuilles ne font que commencer leur croissance. Les fleurs forment une grappe simple, dressée à l’extrémité de ce rameau. Elles s’épanouissent dans le courant du mois de mai. Elles sont d’un blanc rosé, et la corolle, en forme d’entonnoir, est divisée en cinq lobes triangulaires, étalés, tout couverts sur leur face interne de longs poils papilleux.
Le Trèfle d'eau est employé depuis de longues années en médecine, et surtout en médecine populaire.
Travaux antérieurs. — Les premières recherches effectuées sur le Trèfle d’eau sont dues à J.-B. Tuommsdorff. Elles ont été publiées en 1809 (1).
Son travail ne présente plus guère d’intérêt, à l'heure actuelle, au point de vue scientifique, et si j’en reproduisis ici les conclusions, c’est surtout pour donner une idée des analyses immédiates telles qu’on les faisait à cette époque.
D’après Trommsdorff, le Trèfle d'eau frais renferme 75 pour 100 d’eau et 25 pour 100 de matière sèche ; une matière verte coagulable par la chaleur ; de l’acide malique à l’état libre ; de l'acétate de potasse; une substance animale particulière, précipitée par le tanin et qui diffère de l’albumine en ce qu’elle ne coagule pas par la chaleur, et de la gélatine en ce qu’elle est soluble dans l’alcool; un extractif très amer, insoluble dans l’alcool absolu; une gomme brune ; une fécule blanche, soluble dans l’eau bouillante et précipitant par refroidissement.
Après TiiOMMSDORFF, on a cherché uniquement à isoler du Ményanthe le principe amer qu’on supposait en être le principe actif. Il est à remarquer, d’ailleurs, que personne n’a pu l’obtenir à l’état pur et cristallisé.
(1) Chemische analyse des Bitterklees (Menyanlhes Irifollata L.). (Journ. de Pharm. de Trommsdorff, XVIII, p.p. 72,105, 1809, St 2).
En 1830, Brandès (1) publia une noie dans laquelle il dit avoir isolé la substance amère du Trèfle d’eau sous la forme d’une masse transparente, presque blanche. 11 reprit son travail en 1832 (2) ; mais, cette fois encore, il ne put rien obtenir à l’état cristallisé, et il nomma « Menyanth » son produit qui n’était, en réalité, qu'un extrait alcoolique purifié.
Les recherches les plus importantes sont celles de Kromaver qui furent publiées en 1861 (3) et en 1865 (4). Ce chimiste retira des feuilles sèches de Ményanlhe un produit amorphe qu’il appela inènyanthine. Son produit réduisant la liqueur de Fehling après ébullition avec les acides, il en conclut qu’il avait à faire à un glucoslde ; il en détermina la composition centésimale et lui attribua la formule C®“H''®0*®. La ményanthine est précipitable par le tanin, propriété sur laquelle s’est basé l’auteur pour la séparer ; elle n’est pas hydrolysée par Témulsine ; par les acides étendus et bouillants, elle se dédouble en donnant 27 pour 100 d’une matière sucrée que Kromayer a obtenue à l’état cristallisé et qu’il regarde comme du glucose, et un principe aromatique huileux à fonction aldéhydique, à rapprocher de l’essence d’amande amère, qu’il nomma ményanthol.
En 1864, entre les deux publications de Kromayer, vient se placer une note de Nativelle (5). Cet auteur prétend avoir obtenu, dès 1838, le principe amer du Ményanthe à l’état cristallisé, principe qu’il nomma aussi ményanthine. Je n’ai pu découvrir, en 1838, aucun article de Nativelle sur ce sujet.
On lit, dans la 3« et dans la 4® édition de l'Officine, publiées en 1850 et 1855, à l’article « Ményanthe », que « Nativelle y a trouvé une matière cristallisée amère, la: ményanthine , et c’est seulement en 1858, dans la 5« édition, à la page 403, que se trouve mentionnée la date de la découverte, 1838, sans qu’il
(1) Geiger's Magazine, XXXIII, p. 27, 1830.
(2) Ueber das Menyanth, die biltere Substanz des Bitterklees (Ifeni/orethes trifoUala L.). [Arch. d. Pharm LXXX, p. 153, 1842).
(3) Mittheilhungen aus dem Laboratorium des chemische-pharmaceulischen Institutes des Professors D'' H. Ludwig, in Iéna. — 3. Menyanthin. (Arch. de Pharm., GLVIII, p. 263, 1861).
(4) Ueber das Menyanlhin. (Arch. de Pharm., CLXXIX, p. 37, 1865).
(5) Ményanthine, principe amer cristallisé des feuilles de Trèfle d’eau. [Union pharmaceutique, V, p. 336, 1864).
y ait, d’ailleurs, de note indiquant la source où a été puisée cette information.
Déplus, dans la note publiée en 1864, il n’y a aucun fait précis sur les propriétés de ce corps. 11 y est dit seulement qu’il fond à une température peu élevée. Nativelle n’étant jamais revenu sur cette question, il n’y a pas à tenir compte de son travail.
En 1875, Liebelt (1) reprit le travail de KnoMAYEit et le confirma, sauf en ce qui concerne la formule et les propriétés du ményanthol.
En 1892, IjEndrich (2) a extrait, à son tour, un principe amer des feuilles sèches du Trèfle d’eau. Ce principe, qu’il a obtenu par un procédé autre que celui de Kromayer et qu’il dit cependant être la ményanthine de cet auteur, réduit la liqueur cupropotassique. Il donne, par hydrolyse avec les acides étendus et bouillants, du ményanthol et un sucre qui n’est pas du glucose, comme l’avait cru Kromay'er, mais bien un sucre lévogyre.
On peut supposer que si Lendrich a obtenu un sucre gauche, c’est parce que, dans la préparation de sa ményanthine, d’ailleurs amorphe, il ne s’est pas débarrassé totalement des hydrates de carbone qui se trouvent dans le Ményanthe.
En effet, au cours de la préparation, il a obtenu la cristallisation d’un corps qu’il croit être du saccharose, et c’est le produit provenant de l’évaporation des liqueurs-mères de ce saccharose qui constitue sa ményanthine. Il est évident que le saccharose ne s’était pas totalement éliminé, et que le résidu (ményanthine) en renfermait encore. Pendant l’hydrolyse par les acides, il s’est alors formé du sucre interverti, produit gauche, que Lendrich crut provenir de son glucoside.
Kromayer, qui a préparé sa ményanthine en la précipitant par le tanin, avait donc un produit exempt de matière sucrée et relativement plus pur que celui de Lendrich.
Depuis 1892, aucun travail n’a été fait sur le Trèfle d’eau jusqu’en 1910, époque à laquelle j’ai publié une note prélimi-
(1) Ueber die Bitterstoffe des Menyanthes trifoUata und der Barbades- Aloe. {Dissert. Halle, 1875).
(2) Beitrage zur Keantiiiss der Bestandteile von Menyanthes trifoUata und Erythrœa Centaurium {Arch. d. Pharm., CCXXX, p. 38, 1892).
naire sur l’existence, dans cette plante, d’un glucoside amer hydrolysable par l’émulsine (1).
Ce glucoside que j’ai obtenu à l’état pur et cristallisé se différencie nettement de tous les produits amorphes des différents auteurs. C’est pourquoi je lui ai donné le nom de méliatine, qui rappelle les noms générique et spécifique de la plante : ^e-nyanthes trifo-liaXa.
Avant d’aborder l’étude de ce nouveau glucoside, je vais donner les essais bioebimiques qui m’en ont révélé l’existence.
Essais biochimiques. — Ces essais sont au nombre de trois :
Le premier a été fait sur la plante entière, en pleine floraison, alors que les feuilles ne faisaient que commencer à apparaître, et que la plante était formée principalement du rbizôme avec ses racines et du rameau floral.
Le Trèfle d’eau fleuri avait été cueilli aux environs de Blois, le H mai 1910; il a été traité par l’alcool bouillant, vingt-quatre heures après sa récolte.
Voici les résultats de cet essai biochimique :
Rotation initiale (1=2)... — 2»
Rotation après action de l’invertine. — 4”10’
Rotation après action de l’émulsine. — 2“33’
Sucre réducteur initial. 0 gr.,686
Sucre réducteur après action de l’invertine. 2 , 143
Sucre réducteur après action de l’émulsine. 2 ,602
Sous l’action de l’invertine, on a observé une augmentation de la rotation gauche de 2° 10’, avec formation de 1 gr.,457 de sucre réducteur, soit un indice de 672, qui est très rapproché de l’indice du gentianose, 673. On pourrait donc soupçonner ici la présence de ce sucre, mais on verra, d’après les deux autres essais, ce qu’on doit penser d’un indice de cet ordre.
Ce qu’il faut retenir ici, c’est que, sous l’action de l’émulsine,
(1) Note préliminaire sur un nouveau glucoside, hydrolysable par l’émulsine, retiré du Trèfle d’eau [Menyanthes trifolia 'L.).(Jonrn. de Pharm. et de Chim., (7), II, p. 165, 1910).
on a constaté un retour de la déviation vers la droite, en même temps que la formation de sucre réducteur; le Trèfle d’eau renferme donc un glucoside hydrolysable par ce ferment.
Le retour a été de 1»37’, et il s’est formé corrélativement 0 g^r^êSO de sucre réducteur, soit un indice de 283. Ce retour était assez important pour qu’on puisse songer à tenter l’extraction du principe glucosidique.
Mais avant cela, comme le précédent essai biochimique avait été fait sur la plante entière, on devait se demander quel était l’organe de la plante qui renfermait le plus de glucoside et par conséquent, quel était l’organe auquel il vaudrait mieux s'adresser pour sa préparation.
C’est pour résoudre cette question qu’on a fait comparativement un essai biochimique sur les feuilles et sur les rhizômes. Il fallait, pour cela, récolter la plante alors que les feuilles étaient à leur entier développement. En conséquence, on a cueilli le Trèfle d’eau à essayer, aux environs de Blois, le 17 juillet. D’un lot pesant 5.500 grammes, on a séparé avec soin les feuilles des rhizômes et on a obtenu 4.120 grammes de feuilles (folioles et pétiole) et 1.380 grammes de rhizômes avec les racines. Feuilles et rhizômes ont été traités séparément par l’alcool bouillant, vingt-quatre heures après leur récolte.
Voici les résultats que nou.s ont fournis les deux essais biochimiques, dont l’un a été fait sur les feuilles et l’autre sur les rhizômes :
Feuilles
fiotation initiale (1=: 2). ”1035’
Rotation après action de l’inverline.! 2“10’
Rotation après action de l’émulsine. i« 2 g’
Sucre réducteur initial. Ogr.,651
Sucre réducteur après action de l’invertine.. 1 , ’o69
Sucre réducteur après action de l’émulsine. 1 ’ 252
Rhizômes + 5’
Ogr.,283 5 , 076 0 , 656
En examinant ces résultats, on remarque d’abord la grande différence qui existe dans la rotation initiale des deux organes : lévogyre pour les feuilles et légèrement dextrogyre pour les rhizômes. Cette rotation droite est due à la grande quantité d’hydrates de carbone que renferment ces derniers.
En effet, sous l’action de l’invertine, on a observé, avec les
rhizômes, un recul de la déviation de 6° 34’, avec formation de 4 gr. 193 de sucre réducteur, soit un indice de 729. Avec les feuillesj le recul n’a été que de 34’, alors qu’il s’était formé Ogr.,418 do sucre réducteur. L’indice est de 737, sensiblement le même, par conséquent, que pour les rhizômes. L’hydrate de carbone hydrolysé dans les deux organes est bien identique, mais les rhizômes en renferment environ onze fois plus que les feuilles.
Cette grande différence dans la proportion du principe sucré n’est pas pour nous surprendre. Les feuilles sont des organes caducs qui ne doivent donc pas renfermer de matières de réserve que la plante perdrait en même temps que ces org’anes. Par contre, le Trèfle d’eau étant une plante vivace par son rhizôme, accumule dans cet organe, pendant la végétation, des hydrates de carbone de réserve qu’il utilisera l’année suivante, au printemps, à la reprise de la végétation. On verra, dans la quatrième partie de ce travail, à quelles périodes de la végétation, se font la consommation et l’accumulation des hydrates de carbone de réserve.
On doit faire remarquer ici que l’indice élevé, voisin de 730, que l’on a obtenu avec les 2 organes, est fort éloigné des indices des sucres connus, dont le plus voisin est celui du gentianose, 673. Il est donc probable que le Trèfle d’eau ren-. ferme un sucre nouveau, encore inconnu, hydrolysable par l’in vertine.
Si l’on examine ensuite les résultats qui ont été obtenus sous l’action de l’émulsine, on voit que feuilles et rhizômes renferment un principe glucosidique dédoublable par ce ferment, mais que ce sont encore les rhizômes qui en renferment le plus, puisque le retour a été pour ces organes de 116’ et de 44’ seulement pour les feuilles. La proportion de sucre réducteur formé, en même temps, étant respectivement de 0 gr.,580 et de 0 gr.,183, les indices sont de 300 et de 249, assez rapprochés de celui que l'on a trouvé dans le premier essai sur la plante entière, 283.
En résumé, il ressort nettement de l’examen des résultats fournis par ces deux essais comparatifs, que si le Trèfle d'eau
renferme dans tous ses organes un glucoside dédoublable par l’émulsine, les rhizomes en renferment près de trois fois plus que les feuilles.
Les rhizomes devaient donc constituer l’organe de choix pour l’extraction de ce glucoside ; c’est pourquoi la matière première que l’on a traitée dans ce but était formée en grande partie de ces derniers, les feuilles de Trèfle d’eau commençant déjà à se flétrir à la fin de septembre, époque à laquelle on l’a récoltée.
LA MÉLIATINE.
Préparation. — Afin de pouvoir étudier ce nouveau glucoside, il était nécessaire d'en préparer une quantité assez importante. C’est pourquoi, pendant trois années consécutives, j'ai récolté, à la fin du mois de septembre, une forte provision de Trèfle d’eau : en 1910, 23 kilogrammes ; en 1911, 25 kilogrammes ; en 1912, 25 kilogrammes. Tout ce Trèfle d'eau provenait des environs de Blois, oà mon père m’en avait signalé une station fort importante.
Je ne donnerai ici que les détails de la première opération. La récolte avait eu lieu le 30 septembre 1910, et le traitement avait été fait le lendemain à Paris.
Pour traiter cette grande quantité de matière première, j’ai eu recours à l’appareil imaginé par MM. Bourquelot et Hérissey (1). Cet appareil est d’un maniement très facile, et il m’a permis de stériliser par l’alcool bouillant, en quelques heures, les 23 kilogrammes de Ményanthe dont je disposais.
Après le traitement par l’alcool bouillant, l’opération a été continuée de la façon suivante :
Par distillation, on a éliminé l’alcool des liquides alcooliques ; après refroidissement, on a filtré le liquide aqueux résiduel et on l’a concentré, sous pression réduite, à 2.500 cm®. On a ajouté 10 litres d’alcool à 95', ce qui a amené la formation
(1) Em. Bourquelot et H. Hérissey.— Appareil destiné au traitement des plantes fraîches par l'alcool bouillant. [Journ. de Pharm. et de Chim., (7), m, p. 145, 1911).
d’un volumineux précipité qu’on a laissé déposer. On a décanté le liquide clair, et on a distillé l’alcool au bain-marie. On a traité, alors, le résidu sirupeux par l'éther qui a enlevé une matière verte, puis, on l’a évaporé, à sec, sous pression réduite.
Cette évaporation est assez pénible, car le liquide mousse énormément et la mousse ne tarde pas à s’échapper par le col du ballon.
J’ai pu remédier à cet inconvénient en ajoutant à la masse sirupeuse, dès qu’elle se mettait à mousser, une certaine quantité d’alcool à 95°; l'alcool distillait en entraînant une certaine proportion d’eau, et le liquide se mettait de nouveau à mousser dès que tout l’alcool avait disparu. 11 suffisait alors de remettre de nouvel alcool. En répétant î ou 9 fois l’opération, on arrive à dessécher complètement l’extrait.
On a épuisé cet extrait, à l’ébullition par l’alcool à 95”; on a obtenu ainsi une solution alcoolique encore assez fortement colorée en brun. On a distillé l’alcool au bain-marie. On a traité le nouvel extrait par l’acétone bouillant, jusqu’à épuisement. 11 a fallu employer, pour le produit provenant des 23 kilogrammes de plante, environ 50 litres d'acétone.
On a évaporé à sec les liqueurs acétoniques et on a repris le résidu par l’eau. On a obtenu une solution trouble qu’on a filtrée, puis évaporée, à sec, sous pression réduite, ce qui a fourni un produit peu coloré qu’on a épuisé par l’alcool absolu bouillant. On a filtré la solution bouillante, et, par refroidissement, la mélialine a cristallisé. On l’a recueillie.
Par évaporation à sec des eaux mères, et reprise de l’extrait par l’acétone, on a obtenu une nouvelle quantité de méliatine qu’on a réunie à la première
Pour avoir la méliatine tout à fait pure, on l’a fait cristalliser : 1» dans l'eau, 2” dans l’acétone, 3» dans l’alcool absolu, et 4° enfin, de nouveau dans l’eau.
Les 23 kilogrammes de matière première ont fourni environ 30 grammes de méliatine pure.
Le traitement du Ményanthe récolté en 1911 et en 1912 a été conduit d’une fafcn identique et le rendement en méljatinea été sensiblement le même.
Propriétés physiques. — La méliatine est un corps cristallisé, blanc, inodore, et doué d’une saveur amère assez prononcée, saveur qui ne se développe qu’après quelques instants. La méliatine se présente sous des aspects différents, suivant le dissolvant dans lequel on l'a fait cristalliser. Cristallisée dans l’alcool absolu, elle est en petites aiguilles groupées en sphères ; dans l’acétone, en petites aiguilles séparées ; dans l’étlier acétique anhydre ou hydraté, en très longues aiguilles souples, qui s’enchevêtrent les unes dans les autres et qui donnent un produit ayant tout à fait l’aspect de la caféine. Cristallisée dans l’eau, la méliatine se présente en cristaux prismatiques assez volumineux, à faces très nettes.
La méliatine cristallise à l’état anhydre de tous ces dissolvants. En effet, desséchée dans le vide sulfurique, puis à l'étuve à + 110”-115°, elle ne perd pas sensiblement de poids.
La méliatine fond nettement, au tube capillaire à-1-217° (corr. -j- 222°) ; au bloc Maquenne, la fusion instantanée se fait à + 223°.
La méliatine est lévogyre et son pouvoir rotatoire en solution aqueuse a été trouvé égal à :
2°aD =—82",03 (p= 1,0183 ; v = 26 ; 1 =2 ; a = —6»41’).
Soit en moyenne : « „ = — 81",96.
Ces deux déterminations ont été faites sur des produits provenant de préparations et de cristallisations différentes.
La solubilité de la méliatine a été déterminée, dans différents liquides, à la température du laboratoire (-1-20-22°) :
100 gr. d’eau distillée 100 d’alcool absolu 100 d’alcool à 90- • — 3 , 1935 —
100 d’acétone — 0 , 2393 —
100 d’éther acétique anhydre — 0 , 0728 —
100 de chloroformé — 0 , 0084 —
On peut encore exprimer ces résultats sous la forme suivante :
1 gramme de méliatine est soluble, à la lempéralure de 20* 22 °, dans :
9 gr.,999 176 , 616 31 , 313 417 , 885
Eau distillée..
Alcool absolu.
Alcool à 90*...
Acétone.
Ether acétique anhydre.
Chloroforme.
Elle est complètement insoluble dans l’éther ordinaire, et sa solubilité dans le chloroforme est à peu près négligeable.
A l’ébullition, 100 grammes d’alcool absolu en dissolvent environ 3 grammes, soit cinq fois autant qu’à + 20°. A + 100° la solubilité dans l’eau est également très fortement augmentée : 100 grammes d’eau distillée en dissolvent alors 50 grammes environ.
Propriétés chimiques. — La méliatine, chauffée à sec dans un tube à essai, fond d’abord en un liquide clair, puis se charbonnc en émettant des fumées blanches, à odeur aromatique, qui se condensent sur les parois du tube en gouttelettes huileuses.
Eu solution aqueuse, elle ne précipite ni par l’acétaté neutre, ni par l’acétate basique de plomb. Elle n’est pas précipitée non plus ni par l’acide gallique, ni par le tanin. Cette dernière propriété montre bien que la méliatine diffère de la ményantlîine de KnosiAVEn, puisque celle-ci a été obtenue, comme on l’a déjà rappelé, par précipitation à l’aide du tanin.
La méliatine, en solution aqueuse, ne réduit pas la liqueur de Fehling à l’ébullition.
Action de Vacide sulfurique étendu .— La méliatine est hydrolysable à chaud par l’acide sulfurique étendu.
On a fait une première expérience avec l’acide à 2 pour 100 sur une solution dont la déviation polarimétrique était, avant hydrolyse, égale à - 2° 26' (soit 1 gr.,484 de méliatine pour 100cm*3). On a chauffé le mélange dans des tubes scellés à la lampe, au bain-marie bouillant.
L’examen polarimétrique du liquide a été effectué toutes les
deux heures. La rotation n'a pas tardé à passer à droite ; après 14 heures, alors que l’action hydrolysanle de l’acide paraissait terminée, celle déviation était égale à+ 1“10'. Le liquide s’était légèrement coloré en jaune brunâtre, et il ne s’était développé, au cours de l’hydrolyse, aucune odeur aromatique. Kromayer avait remarqué, comme on l’a vu, que, pendant l’hydrolyse de la ményanlhine par les acides étendus et bouillants, il se développait une odeur rappelant celle de l’essence d’amande amère.
On a saturé l’acide sulfurique par la soude, et on a déterminé le pouvoir réducteur de la solution. Elle renfermait, après 14 heures de chauffage, 0 gr ,711 de sucre réducteur exprimé en glucose, pour 100 cm®. En calculant la déviation produite par 0 gr.,7il de glucose dans 100 cm®, on trouve-|-44’. La déviation observée, -+■ 1° 10’, est donc notablement supérieure.
Avec l’acide sulfurique à 5 pour 100, l’hydrolyse va plus vite. La liqueur se fonce rapidement, en même temps qu’il se forme un précipité noir assez abondant, qui, par refroidissement, se réunit au fond du tube. On n’a pas remarqué la formation d’un tel précipité pendant l’hydrolyse avec l’acide sulfurique à 2 pour 100.
Dans cette expérience, comme dans la précédente, le liquide est resté inodore. Après 9 heures de chauffage au bain-marie bouillant, en tube scellé, la déviation polarimétrique a passé de — 2“ 26’ à-H 1°26’. La solution renfermait alors Ogr.,701 de sucre réducteur, pour 100 cm®, soit un peu moins que dans l’expérience précédente, bien que la déviation droite soit plus forte. En calculant la déviation produite par Ogr.,701 de glucose dans 100 cm®, on trouve -|-44’.
Donc, dans ces deux hydrolyses, la déviation droite que l’on a observée est plus forte que la déviation droite que l’on calcule en supposant que le sucre réducteur formé soit constitué uniquement par du glucose, et que les autres produits d’hydrolyse soient sans action sur la lumière polarisée.
En étudiant l’action de l’émulsine sur la méliatine, on trouvera l’explication de ces faits.
Action de Vèmulsine. —On a fait une solution aqueuse renfermant, pour 100 cm®, 2 gr.,4666 de méliatine. La rotation de
celte solution était de — 3“’ 56’. On a ajouté de l’émulsine, et, en six jours, la rotation a passé à + 1’ 6’. La solution incolore a pris peu à peu une belle teinte bleu verdâtre. Elle renfermait alors 1 gr.,2086 de sucre réducteur calculé en glucose, pour 100 cm®, ce qui donne, pour la mélialine, un indice de réduction enzymolylique de 240. La quantité de sucre réducteur produit correspond à une proportion de 49 pour 100.
En calculant la déviation qu’accuserait une solution renfermant, pour 100 cm®, 1 gr.,2086 de glucose, on trouve + l'’l6’, déviation plus forte que celle que l’on a observée, -f 1“6’. Si on avait hydrolysé une telle solution de méliatine par l’acide sulfurique à 5 pour 100, on aurait observé, en s’appuyant sur les résultats de l’expérience précédente (page 106), une déviation de + 2“2’, en même temps que la formation de 1 gr.,1331 de sucre réducteur. Par conséquent, sous l’action hydrolysante de l’émulsine, il se forme une quantité un peu plus forte de sucre réducteur : 1 gr.,2086 au lieu de 1 gr.,1331, tandis que l’on observe une déviation droite beaucoup plus faible : -1- 1“ 6’ au lieu de + 2” 2’.
L’hydrolyse de la méliatine aboutit donc à des produits différents, suivant que l’on fait agir l’émulsine ou l’acide sulfurique à 5 pour 100.
Dans le but d’étudier les produits de dédoublement que donne la méliatine sous l’action de l’émulsine, on a opéré de la façon suivante :
On a hydrolysé, avec 1 gramme de ferment, 6 grammes de mélialine en solution dans 500 cm® d’eau. L’action était terminée en quatre jours. On a filtré et on a évaporé le liquide à sec. On a épuisé l’extrait par le chloroforme qui ne dissout pas la matière sucrée, mais qui s’est emparé d’un autre produit dont il sera question plus loin.
Le résidu, insoluble dans le chloroforme, a été repris par l’alcool absolu bouillant. En quelques jours, le sucre s’est déposé sous forme de cristaux légèrement colorés en bleu ; on les a recueillis, séchés et repris, à l’ébullition, par de l’alcool absolu, en présence de noir animal. On a filtré la liqueur bouillante, et, par refroidissement, le sucre a cristallisé à l’état pur.
en petits prismes allongés. On a recueilli les cristaux et on les a séchés à l’air.
Le pouvoir rotatoire a été déterminé en solution aqueuse. On a observé que ce corps était doué de la mullirotation. Dès sa dissolution dans l'eau, il présentait un pouvoir rotatoire de :
!tD= + 97“,9
Ce pouvoir rotatoire a baissé progressivement et, après quelques heures, la solution avait une rotation de + 1°32’, ce qui représente un pouvoir rotatoire stable de -j- 52°,41.
Le sucre formé dans l’hydrolyse de la méliatine est donc bien du glucose-d.
Une fois de plus se trouvait vérifiée la règle formulée par M. Em. Bourquelot, à propos du dédoublement des glucosides hydrolysables par l'émulsine : u Tous ceux de ces glucosides actuellement connus sont lévogyres et dérivent du glucose-d. .) (1)
Revenons maintenant au second produit de dédoublement que l’on a laissé en solution dans le chloroforme.
On a évaporé cette solution chloroformique à sec. On a repris le résidu par l’eau. La totalité s’est dissoute, et le liquide était limpide et coloré en bleu ; on l’a épuisé par agitation avec l’éther. Le produit bleu est resté en solution dans l’eau, tandis que, par évaporation de l’élher, on a obtenu un produit huileux, jaune. Si on laisse la liqueur aqueuse déjà bleue exposée à l’air, on constate que la coloration augmente peu à peu. Au contraire, si on dissout dans l’eau le résidu soluble dans l’éther, on obtient une solution incolore qui ne devient jamais bleue, même par une exposition prolongée à l’air.
Il est donc probable qu’en dehors du glucose-d, la méliatine fournit par hydrolyse deux autres produits solubles dans l’eau, dont un seul a la propriété de s’oxj'^der à l’air en donnant une coloration bleue. Ces deux produits sont facilement séparés, le corps oxydable n’étant pas soluble dans l'éther.
(ï) Em. Bourquelot. -- Recherche, dans les végclaux, du .sucre de canne à l’aide-de l’invertine et des glucosides à l’aide de l'émulsine. (journ. de Pharm. et de Chim., (6), XW, p. 481,1901).
Jusqu’ici, je n’ai pu obtenir le corps soluble dans 1 éther à l’état cristallisé, mais j’ai pu cependant déterminer quelquesunes de ses propriétés :
En solution aqueuse, il est acide au tournesol et il ne donne aucune réaction colorée avec le perchlorure de fer. Il réduit, à l’ébullition, la liqueur de Fehling : il se dépose une faible quantité d’oxyde de cuivre, tandis que la liqueur prend une teinte brun-rougeâtre sale. 11 est lévogyre, mais on n a pas déterminé son pouvoir rotatoire spécifique.
C’est le second exemple d’un produit d’hydrolyse, autre que le glucose-d, fourni par un glucoside hydrolysable par 1 émulsine, possédant un pouvoir rotatoire. Le premier exemple a été donné par MM. Em. Bourquelot et H. Hérissey. Ces auteurs ont signalé, en effet, que le second produit de dédoublement de l’aucubine, l’aucubigénine, possédait un pouvoir rotatoire propre (1). ^ . .
Une solution du produit de dédoublement de la méliatine, soluble dans l’éther, accusant une déviation de - Uââ’ (1 = 2), réduisait la liqueur de Fehling comme 0 gr.,3915 de glucose pour 100 cm®. ^
On a ajouté à cette solution un volume égal d’acide sullunque à 10 pour 100. La déviation était de — 52’. On a porté cette solution, en tube scellé, pendant deux heures, au bain-marie bouillant. Le liquide s’est coloré, puis il s’est formé un précipité noir, semblable à celui que l’on a déjà observé pendant l’hydrolyse de la méliatine par l’acide sulfurique à 5 pour 100. A l’ouverture du tube, après refroidissement, on a constaté qu il s’était développé une odeur aromatique assez agréable, mais faible. La déviation avait passé, pendant l’hydrolyse, de - 52’ à -f- 52’, tandis que le pouvoir réducteur avait légèrement diminué; ramené à la solution primitive,il correspondait à 0 gr.,3500 de glucose,pour 100 cm® au lieu de 0 gr.,3915.
Cette propriété assez curieuse permet d’expliquer les différences que l’on avait constatées dans l’hydrolyse de la méhatine, suivant que l’on opérait cette hydrolyse à l’aide de l’acide sulfurique ou de l’émulsine :
(1) Em. Boorquelot r « Aucubajdponicah.
et II. Hérissey. - Sur taucubine, glucoside de {Ann.de Chim.el de Phys., (?), IV, p.,289, .1905),,
Sous l’action do l’émulsine, il se forme, entre autres produits de dédoublement, un corps lévogyre, et c’est pourquoi on trouve une déviation droite plus faible que celle que donne la quantité de glucose renfermée dans la liqueur.
Sous l’action de l’acide sulfurique, ce corps lévogyre est décomposé et fournit un produit de.xtrogyre, dont la déviation vient s’ajouter à celle du glucose, et augmente, par conséquent, la rotation droite du liquide.
Actioîi de l'hydrate de baryte.— On sait que les bases alcalines et alcalino-terreuses, et même certaines bases métalliques possèdent des propriétés isomérisantes relativement à certains composés doués du pouvoir rotatoire.
On sait également que,dans ces dernières années, Walkeii (1), Dakin (2), Caldwell et Couhtauld (3), Em. Bourquelot et H . Hérissey (4) ont étudié l’action isomérisante à froid de l’hydrate de baryte en solution aqueuse étendue sur les glucosides cyanhydriques.
J’ai essayé l’action de l’hydrate de baryte sur la méliatine. On a fait une solution renlermant 0 gr.,5189 de méliatine pour 25 cm^. Cette solution accusait, au tube de 2 décimètres, une rotation de —3“ 24’. A 20 cm® de cette solution, on a ajouté 20 cm® de solution de baryte N/250. Le mélange présentait une rotation de — 1° 42’ (1 = 2). On a constaté qu’après 48 heures, celte rotation n’avait pas changé. L’hydrate de baryte n’a donc aucune action isomérisante à froid sur la méliatine.
Analyse élémentaire. — Essai cryoscopique.— La méliatine n’est pas azotée. L’analyse organique a donné les résultats suivants :
2-. 0 gr.,2026 de mélialine ont donné 0 gr.,1269 d’eau et 0 gr.,40685 d’acide carbonique;soit H = 6,90 p. tOOetC= 52,07 p. 100.
3. 0 gr.,1880 de mélialine ont donné Ogr.,1148 d’eau etogr.,3599 d’acide
carbonique ; soit H = 6,77 p. 100etG=52,20 p. 100.
4. ogr.,1855 de mélialine ont donné 0 gr.,1173 d’eau et 0 gr.,3545 d acide
carbonique ; soit H =7,02 p. 100 et G = 52,11 p. 100.
La détermination du poids moléculaire par la cryoscopie a été faite en solution aqueuse :
= 0 gr.,5006 ; eau = 24 gr.,6424 ; A = O",!!
Ces résultats permettent de proposer pour la méliatine la formule brute
Galculé Moyenne des chiffres
G^hss^O»
Poids moléculaire. 346
On peut écrire l’équation du dédoublement de la méliatine de la façon suivante, en réunissant dans une même formule brute le reste qui n’est pas du glucose, et dont on ne connaît encore que peu de propriétés :
C1BH3209 + H20 = GBH1206+ G^H'^O^
En calculant, d’après cette équation et le pouvoir rotatoire, l’indice de réduction enzymolytique de la méliatine, on trouve 238, chiffre très rapproché de celui que l’on obtient par l’expérience, et qui est, on l’a vu, 240. Ce résultat est assez inattendu, étant donnée la présence, à côté du glucose, d’un autre composé à la fois réducteur et lévogyre.
Celte équation montre que l’hydrolyse totale doit fournir 52,06 de glucose pour 100.
trouvés pour la mélialine
Recherche de l’invertine et de Vémulsine dans le Ményanthe. — Pour faire cétte recherche, je me suis servi d’une poudre fermentaire préparée de la façon suivante ;
On a broyé au hachoir 100 grammes de plante fraîche que l’on a mis à macérer pendant 2 heures dans 500 cm® d’alcool à 95° ; après quoi, on a essoré, lavé avec de l’alcool à 95°, puis avec de l'éther ; on a séché finalement le produit à l’étuve à -h 30“.
D’autre part, on a préparé, avec de l’eau tliymolée, les solutions suivantes, présentant la rotation indiquée, pour 1=2:
l” Solution de saccharose à 1 p. 100 . « = + t'^O’
2” — d’amygdaline — « = — 40’
3“ — de salicine — « = — IMO’
4° — de gentiopicrine — « = — 3"54'
Avec la poudre fermentaire on a fait cinq mélanges :