‹ Rig-véda ou Livre des hymnesChapitre 7 sur 1127 · IM) R · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

leurs divinités. Leur verve est inépuisable, et leurs hymnes sonores, comme ils les appellent, varient les images, les métaphores, les comparaisons, les allégories avec une richesse qui semble s’accroître de génération en génération : ainsi Nodhas, lils de Gotama, Prascanwas, Gis de Canwa, Parasara , petit-fils de Vasichtha, Samvou et Garga, lils de Bharadvadja,ont la même foi que leurs pères; mais leurs chants ont peut-être encore plus d'éclat et d’originalité.

Du reste, plusieurs d’entre eux sont de véritables poètes comme Bharadvadja, Gaxivan , Coutsa, Gotama, Gritsamada, Sounahsépa, et surtout Yiswâmitra, Vamadéva, Dirghâtamas et Vasichtha. Ce dernier est le plus fécond de tous : on compte cent seize hymnes sous son nom, tandis que le grand Dirghâtamas , le poète le plus penseur, le plus hardi et le plus brillant, n’en a composé que ving-sept. Il est vrai que, parmi ces chants tous inspirés et grandioses, outre YAçwaméda , ce sacrifice du cheval si largement décrit , Dirghâtamas nous a laissé une sorte de poème dithyrambique adressé aux Viçwadévas , à tous les dieux, et qui raconte dans un style magnifique l’ordre des phénomènes de la nature jusqu’alors incompris, la division des temps, des saisons, des mois, des jours, et où se manifeste la prescience d’un unique auteur de ces mouvements réguliers et splendides, qui émerveillèrent les premiers hommes avant même qu’ils s’en rendissent compte. Eh bien 1 ces mystères divins, Dirghâtamas les explique avec cette inspiration du poète, cette certitude du prêtre et cette conscience exaltée, qui font de lui une des plus

grandes figures du Védisme. Il invoque tout, d'abord Agni, le dieu toujours présent au sacrifice, et lui donne deux frères, le feu céleste, la foudre, et le feu du soleil, le rayon. Puis, énumérant les vertus du nombre fatidique sept, il démontre par sept rênes pour la direction d’un char qui n'a qu’une roue, les sept couleurs de l’arcen-ciel. Mais tout à coup il interrompt sa démonstration par cette question audacieuse : « Qui a vu à sa naissance « cet être divin prendre un corps pour « en donner à ce qui n’én a pas? Où était alors l’esprit, le sang, l’âme de la terre ? » Et à la strophe suivante, il léclare que, faible et ignorant, il n’en veut pas moins sonder ces mystères.

Puis vient le grand détail de la création, et Agni, transformé à la fois en astre flamboyant et en diviseur du

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temps, s’élance sur un char aux douze rayons (les douze mois), et emmène avec lui les sept cent trente jumeaux, c’est-à-dire les trois cent soixante cinq jours et les trois cent soixantecinq nuits.

Certainement les explications de Dirghâtamas sont un peu confuses; il appelle tantôt pied, tantôt roue, tantôt rayon, les mois, les quinzaines, les jours, les nuits et les heures ; certainement il va un peu loin quand il accorde au poète le don de consolider l'océan céleste, mais sa seconde expression où il dit qu’il suit la révolution du soleil, n’estelle pas la preuve que la pensée humaine cherche déjà à s’expliquer la logique des mondes? En tout cas, cette vaste allégorie, où il exalte à la fois les grandeurs à' Agni et les vertus de la libation, l’amène à des pensées d’une pénétration singulière pour une

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époque si reculée : « Les deux esprits « éternels vont et viennent partout, dit- « il, seulement les hommes connais- « sent l’un sans connaître l’autre. »

N’a-t-il pas voulu dire que l’on voyait bien le feu dans ses manifestations visibles, mais qu’on ignorerait toujours la puissance de l’invisible? Et il continue, enchaîné dans sa pensée , selon son énergique métaphore, la poursuite de l’âme suprême, il soupçonne l’unité de Dieu, il frôle la vérité ; encore un élan, et il l’affirmerait; mais il se contente de confesser la foi du Védisme, tout en cherchant à s’en rendre compte : « L’esprit divin qui circule « au ciel, on l’appelle Indra , Mitra , « Varouna , Agni. Les sages donnent « à l’être unique plus d’un nom. »

Cette intuition d’un esprit suprême, qui réside au ciel, domine la terre et gouverne le monde, est aussi précieuse que significative dans la bouche d’un des plus nobles et plus anciens Richis ; elle ébranle bien vivement l'hypothèse que les chantres des Védas ne possédaient pas le sentiment de l’unité divine. Ils en ont, au contraire, plus que le souvenir, plus que l’espoir, ils en ont la certitude et en cherchent la démonstration. A nos yeux ils ont toujours conservé dans leur âme ce sentiment épuré et sublime, et ils nous semblent même l’avoir imposé à leurs successeurs, les brahmanes. Aussi, répéterons-nous avec M. Villemain, dans sa belle étude sur Pindare et la poésie lyrique : « La rencontre des « mêmes notions dans l’homme atteste « l’identité des âmes et leur affinité na- « turelle avec la vérité divine. »

Quel que soit, du reste, le sens réel des Védas, quel que soit l’esprit qui les ait conçus, la foi qui les ait chantés,

on demeure tout étonné, au point de vue littéraire, de la sérénité du style, de la grandeur des idées, de la fermeté des sentiments qui les caractérisent. Il semble qu’un souffle divin ait enflammé tous ces esprits, inspiré tous ces poètes. On croirait, à les entendre, que, de leur temps, la fraîcheur odorante qui s’élevait, à l’aurore, du fond des prairies, du feuillage des arbres, du sein des fleurs, avait plus de charme pour les sens et de grâce pour l’esprit que denosjours. Mais si le ciel enchante les Richis par ses clartés, la terre par ses parfums, l’atmosphère par ses couleurs ; si la brise qui agite l les moissons, la rosée qui diamante les herbes, le rayon naissant qui empourpre l’espace, jettent leur âme dans l’extase et dirigent leurs chants vers les deux, n’est-ce pas la preuve indiscutable que leur cœur est poétique et que leurs lèvres sont sincères? N’en ressort-il pas cette évidence que l'humanité des premiers âges sentait instinctivement la divinité sourdre de l’âme, comme une source de la montagne? Que voulez-vous que soient ces vents harmonieux et bienfaisants, sinon des dieux propices, et cette atmosphère vivifiante, et ce soleil fécondant, et cette nature si riche, et ces eaux si utiles, c’est-à-dire tous les génies védiques, sinon d’admirables allégories de la force, de la grandeur et de la générosité d'un Etre supérieur et créateur, qui détaille ses bienfaits avec tant de prodigalité, que le contemplateur de sa bonté finit par s’égarer dans ces manifestations infinies.

Ce n’est pourtant que par les idées, par les images, par les élans du cœur que nous pouvons goûter ces délicieuses poésies, car nous ne perce-

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vons ni leurs rhythmes, ni leur harmonie. Or tous les indianistes sont d’accord sur les progrès grammaticaux du sanscrit, sur la perfection graduée de sa forme; et ils traitent volontiers d’inculte l'idiome rude et primitif des Aryas védiques. Quels ne sont donc pas la puissance et l’éclat naturels de ce langage rudimentaire pour rayonner encore à ce point, pour nous émouvoir par sa franchise, sa noblesse, sa vigueur! Qu’on ne reproche pas à ces hymnes primitifs leur monotonie, elle n'atteste que leur candeur, et n’est produite que par l’uniformité de l’adoration. Qu’on n'accuse pas de subtilité les nuances d’expression des prières védiques, où des poètes primordiaux s'ingénient de toutes façons à symboliser leur reconnaissance.

Qu’on n’exige pas de ces chants lyriques et isolés cet ensemble merveilleux qui surprend et entraîne dans les épopées helléniques. Qu’ou 11e leur demande pas cette composition savante des idées qui sait les pondérer avec choix, les opposer avec art, les classer au profit de l’effet, les énumérer au profit de l’émotion. Tous ces perfectionnements de l’esprit, toute cette œuvre de la critique sur soi-même, toute cette rhétorique habile et chatoyante, fruit des siècles autant que du génie, les Richis les ignoraient, et cependant leur œuvre nous attire et nous charme ; tant la vérité s’y manifeste avec une netteté saisissante et une incontestable splendeur.

Et maintenant résumons-nous. S’il est possible de pressentir, il n’est pas possible de déterminer d’une manière certaine l’époque où les grandes et simples idées du Véda se modifièrent en s’oblitérant; où ce naturalisme sin-

cère et curieux, qui n’avait pour lien que le sentiment unique des cœurs, devint une doctrine, et vit les variétés de son inspiration s’assujettir aux règles d’1111 système, et former un ensemble, une religion comme le mot l’indique lui-même. N est-ce pas à la longue que ce phénomène dut se produire? N’est-ce pas peu à peu, interprétation sur interprétation, concession sur concession, que le Brahmanisme, dut parvenir à l’absorption des croyances antérieures et à l’organisation puissante d’une théologie enlaçant toutes les consciences, convainquant toutes les raisons, brisant les obstacles et imposant ses lois? Il y a là un travail que la science 11’a pas fait, et qui nous expliquerait peut-être mieux les transformations successives de l’idée religieuse.

L ' Açwaméda (le sacrifice du cheval) fut probablement le premier pas vers une religion commune et un sacerdoce reconnu, parce que ce fut le premier culte national. Jusqu’alors le père de famille avait suffi au sacrifice des premiers jours; plus tard la tribu s’étant régularisée en s'augmentant, les défenseurs ayant pris leur place en face du péril et leur rôle dominateur au sein de la foule, les poètes étant prêtres, il fallut sept officiants ordinaires, qu’011 choisissait parmi les individus principalement voués au sacerdoce. Dès lors le sacrifice change de nature; de la famille il passe à un groupe plus nombreux, à celui de la tribu qui peut seule se priver d’un serviteur si nécessaire que le cheval, qui peut seule offrir un holocauste si précieux, chez qui peuvent seuls se rencontrer des sacrificateurs spéciaux et experts. Dès lors les castes nais-

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sent, et vont être bientôt les Brahmanes-, les Kcliattriyas , et les Vaiçyas, c’est-à-dire les prêtres, les guerriers, et les cultivateurs. Quant aux ouvriers, les Soudras , l’interprétation moderne veut qu’ils soient les vaincus, les esclaves, et voilà pourquoi on ne les auraient pas initiés au Véda.

Si donc Y Awçaméda dut commencer la transformation du Riçj-Véda, c’est aussi à partir de cette époque que doit dater le culte de Brahma , la prière personnifiée , et toute l’organisation brahmanique. Mais, nous l'avons dit, les hymnes qui se rapportent à cette phase sont disséminés, et il n’est pas possible, dans l’état présent de nos connaissances sur l’Inde, de les classer méthodiquement. Cependant il est facile de discerner quand le père de famille cède à un ministre spécial du culte l’ordre et les détails du sacrifice * ; il est facile de reconnaître une sorte de sacerdoce quand le prêtre se glorifie des dons et des récompenses qu’accordent les chefs et les riches à son intervention 2; enfin lorsque les tableaux primitifs, les invocations naïves aux forces de la nature se compliquent d’une sorte de métaphysique, lorsque dans la dernière section apparaissent successivement Yak, la parole sainte, Paramâtma, l’âme su-

1. Voir: seclion III, lecture iv, hymne 3; section IV, lecture V, hymne 1 ; section V, lecture VI, hymne 3.

2. Voir : section IV, lecture i, hymne 10 ; seclion IV Idctuie il, hymne I.

prème, Pradjapati , le dieu créateur, Gandharva, l’oiseau divin qui remplace Afjni comine messager entre la terre et le ciel ; lorsqu’on s’adresse tour à tour à Patlia, l’arbre de la science sacrée, à Véna , le nuage du sacrifice, à Pouroucha , le principe masculin, qui a pour auxiliaire Viradj , la substance corporelle, et à Adhipouroucha, l’àme incorporée ; lorsqu’on invoque Nirrilti, la mort, pour la repousser, la Pauvreté, pour la maudire, la Bienfaisance, pour l’im- | plorer, la Libéralité, pour l’exciter, les Plantes pour qu’elles chassent la maladie, le Courroux divin, pour qu’il s’apaise, les Mânes d’un jeune riclii, pour qu’il reprenne la vie ; lorsqu’enfin Bon raconte si étrangement les noces de Sourya , le soleil, considéré -à la fois comme flamme et comme rayon ; lorsqu’on a fait à Sindhou, l’Indus, une sorte d’adieu, et que l’on énumère toutes les autres rivières qui descendent vers la péninsule ; lorsqu’on chante le Sacre d’un roi , qui va être bientôt le conquérant du Gange , à ce moment significatif, le Védisme, sans avoir cessé et surtout sans avoir épuisé sa poésie, fait place à d’autres inspirations , qui souvent seront aussi grandes, quoique d’un genre déférent. Ces nouvelles inspirations appartiennent au Brahmanis- | me, c’est-à-dire à la période d’orga- I nisation indienne.

Max. Grazia — Jules David.

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