partie du peuple de Dieu. Moïse aurait été, à la vérité
inspiré pour compiler ces mémoires; il eût été assisté par
le Saint-Esprit pour n'en pas choisir de faux : mais enfin
les parties compilées ne seraient point inspirées, pas plus EG
que les vers des poétes profanes cités par saint Paul ne sont la parole de Dieu. Ainsi il est difficile, d'après les principes reconnus sur l'inspiration des livres sacrés, que la Genèse ne soit qu'une compilation de mémoires composés comme une œuvre des hommes. Nous convenons cependant que Moïse, pour écrire son histoire, s'est aidé de monuments écrits; que, vraisemblablement, ces mémoires venaient des patriarches, et avaient été écrits sous l'inspiration du Saint-Ésprit, qui se communiquait fréquemment à ces saints personnages ; que Moise a pu quelquefois les compiler, surtout dans les généalogies; mais qu'ordinairement il les a refondus dans son histoire , et que le grand usage qu'il a fait de ces mémoires, qu'il avait continuellement sous les yeux, a pu produire quelque diversité dans son style, quelques répétitions du méme fait, et surtout cette singularité de désigner le nom de Dieu par Éloïm dans plusieurs pages de suite, et par Jéova dans d'autres chapitres. Voyez Astruc et la Bible de Vence.
F a-t-il des mythes ou fables dans le Pentateuque?
Cette question, qui aurait paru bien étrange, il y a cinquante ans, méme parmi les protestants, ne l'est plus depuis quelques années en Allemagne, où elle a commencé à étre résolue affirmativement par plusieurs célèbres critiques : et l'on ne doit pas s'en étonner; car, aprés avoir rejeté l'inspiration des livres saints, il était naturel qu'ils en portassent à peu près le méme jugement que des écrits des autres nations. Or, dans les histoires des Égyptiens, des Grecs et des Romains, par exemple, il y a des temps fabuleux; par conséquent, il doit aussi s'en trouver dans les histoires du peuple juif. Georges-Laurent Bauer, dans son Herméneutique sacrée, ou Règles d'interprétation des livres de l'ancien Testament, s'efforce de prouver qu'il y a des fables dans l'ancien Testament ( n veteri Testamento mythos contineri probatur), parce que l'histoire sainte ne peut être exempte d'un défaut qui se trouve dans toutes les autres histoires, et parce qu'il y a, dans le Pentateuque surtout, plusieurs narrations qui, selon tous les principes, doivent être regardées comme mythologiques, telles que l'histoire de la création, qui est aussi fabuleuse que la cosmogonie d'Hésiode ; l'histoire de la chute de nos premiers parents, qui ne peut ètre arrivée comme elle est rapportée dans la Genèse; la longue vie des patriarches ; l'histoire de l'arche et du déluge; celle des trois anges qui vinrent visiter Abraham, et de la destruction de Sodome. Il veut méme qu'il y ait des fables dans l'histoire de Joseph, dans celle de Moise, dans celle de Samson. Après avoir établi qu'il y a des mythes dans l'ancien Testament, il donne des règles pour les connaitre et les expliquer, soit qu'ils soient philosophiques, historiques ou politiques ; car il en distingue de ces trois sortes. Voyez Bauer, Hermeneutica sacra, pag. "das Voici
x DISSERTATIONS
les arguments dont on peut se servir pour réfuter cette assertion absurde et impie.
Premier argument. Pour qu'on fût en droit de concure qu'il y a des fables dans le Pentateuque, parce qu'il s'en trouve dans les autres histoires, il faudrait que les fables eussent pu s'introduire dans le Pentateuque aussi facilement que dans les autres histoires : or, c'est ce qui n'est point vrai. Les fables des autres peuples commencent mille ans plus tard que les histoires des Hébreux : ainsi pendant longtemps ou n'a rien écrit chez les autres peuples; on se contentait d'écouter les faits des ancétres, les origines des choses, telles qu'on les avait imaginées, et de les transmettre avec encore plus de merveilleux qu'on ne les avait reçues : c'est ainsi que la fable a précédé chez tous les peuples les histoires véritables. Mais il n'en est pas ainsi chez les Hébreux : des l'origine, la révélation de la création du monde a été manifestée aux patriarches, et a. été tidélement transmise jusqu'au déluge, puisque Mathusalem, qui avait vécu six cents ans avec Noé, avait vécu deux cent quarante-truis ans avec Adam, qui avait vu l'origine du monde, qui avait été, pour ainsi dire, le témoin oculaire de la création du monde. Depuis Noé jusqu'à Moise, la connaissance des faits s'est transmise avec autant de certitude, puisque, de Moïse à Noé, il n'y a que quatre générations. Sem, témoin du déluge, avait vu Abraham; Abraham avait vu Jacob, et Jacob avait vu ceux qui avaient vu Moise. Ainsi, comme la vérité ne s'alière point par le changement des hommes, comme dit Pascal, le petit nombre de générations qui se sont succédé depuis Adam jusqu'à Moïse doit avoir empéché l'altération des vérités historiques chez les Hébreux. Ce qui fait encore que la vérité s'alière, C'est qu'elle n'est pas assez soigneusement enseignée : or, les patriarches, qui ont vécu tant de siècles avec leurs enfants , ont eu le temps de leur raconter bien souvent les mémes choses, et, par couséquent, de les graver profondément dans leur mémoire.
Enfin , ce qui fait qu'on altere la vérité, c'est qu'on ne la répète pas, et qu'on regarde comme une chose à peu près indifférente de la falsitier : or, les patriarches racontaient soigyueusement les vérités historiques dont la connaissance leur avait été transmise; ils les regardaient comme le fondement de leur religion et l'objet de leur foi, et ils auraient regardé comme un sacrilége de les altérer dans la moindre partie. D'ailleurs, outre la tradition orale, qui avait tant de force dans uu si petit nombre de générations, il y avait des cantiques dont le parallélisme et l'harmonie s'opposaient à l'altération des inscriptions des monuments, et très-vraisemblablement des mémoires écrits et conservés avec soin dans les familles patriarcales. Ainsi donc, chez les Juifs, la source des vérités historiques est trés-pure, puisque c'est ou la révélation immédiate de Dieu, ou le témoignage mille fois répété des personnes les plus graves et qui avaient des communications intimes et fréquentes avec la Divinité. Le moyen de transmission est très-sûr, puisque c'est par six générations , des cantiques, des inscriptions, des érections de monuments, et des mémoires écrits, L'ob-
stacle à l'altération des faits ne peut étre plus grand, puisqu'on les regardait comme le fondement de la religion et les objets de la foi : or, parmi les autres peuples, nous ne trouvons rien de semblable; on ne peut donc pas dire, parce que des fables sont mèlées «ux autres histoires, qu'il doit aussi s'en rencontrer dans l'histoire du peuple de Dieu.
Deuxième argument. Si les histoires des premiers chapitres de la Genèse étaient des fictions, elles seraient plus claires, plus abondantes et plus détaillées, et se perdraient dans une antiquité bien plus reculée que Moise ne le suppose; car on ne voit pas pourquoi un imposteur voudrait se mettre dans un tel embarras, raconter si]peu de faits, laisser tant. d'obscurité daus sa narration, et surtout fournir un moyen sür de découvrir son imposture en assignant des époques si voisines du temps où il écrit. Il n'y a que la vérité qui Ini ait fait rejeter tant de faits incertains et suspects que l'antiquité lui fournissait sans doute en grand nombre, qui lui ait fait exclure de son histoire les fictions des histoires des autres peuples, et qui l'ait fait renoncer à cette antiquité de siècles innombrables dont les autres peuples sont si jaloux , pour serestreindre à un petit nombre de fails, sans oser dissiper l'obscurité qui les couvre et les rend moins intéressants pour le lecteur; ii n'y a enfin que la pleine assurance où il était de la vérité de tout ce qu'il racontait qui lui ait fait assigner des époques si voisines de son temps, et déterminer les noms ct l'origine des premiers peuples de la terre. En un mot, si les faits de la Genése étaient des faits qui, en passant de bouche en bouche , se fussent altérés et amplifiés, les histoires devraient étre d'autant plus abondantes et d'autant plus détaillées qu'elles seraient plus anciennes et qu'elles auraient été conservées plus longtemps par la tradition : or, le contraire arrive; les histoires modernes deviennent plus claires et plus détaillées : donc il est faux que les faits de la Genèse soient des faits altérés et amplifiés par l'imagination.
Troisième argument. On ne doit point mettre les histoires de la Genèse au rang des mythologies des autres nations, s'il y a la plus grande différence entre ces histoires et ces mythologies : or, la chose est si évidente, qu'on a peine à concevoir comment on pourrait s'y méprendre. 1" Les narrations fabuleuses des autres nations sont pleines de fictions absurdes sur les dieux et les déesses, les demi-dicux et les héros : elles rapportent leurs guerres et leur commerce impur avec les femmes et les hommes ; elles nous parlent de démons, de génies, de nymphes , de métamorphoses, de héros nés du commerce des dieux et des déesses avec les habitants de la terre : or, on ne trouve rien de semblable dans les histoires de la Genèse; on ne cesse de nous y parler d'un Dieu unique, créateur et gouverneur de cet univers, qui récompense la vertu et punit le vice, qui se communique aux patriarches et leur fait la promesse que le culte qu'il leur prescrit doit devenir un jour la religion de tous les peuples de la terre, promesse dont nous voyons l'accomplissement de nos propres yeux. 2° Les narrations
SUR LE PENTATEUQUE
fabuleuses des autres peuples , leur géogonie et leur tliéogonie, sont des fragments détachés qui n'ont aucune conexion entre eux, ni avec leur histoire véritable: au lieu que les histoires de la Genèse sont liées ensemble et avec l'histoire du peuple juif d'une manitre si indissoluble, qu'on ne peut les en séparer sans la dénaturer et la détruire entièrement. L'histoire de la création est liée à celle du déluge, qui tient à la vocation d'Abraham; la vocation d'Abraham tient à celle de Moïse et de la législation du peuple juif ; et s'il était permis d'admettre des fables dans le commencement du Pentateuque, on pourrait aussi en admettre dans l'histoire des juges et des rois, dans l'histoire évangélique méme, et prétendre, avec Dupuis, que Jésus-Christ et les apôtres ne sont que des personnages mythologiques. 3° Les histoires de la Genèse sont rapportées de la manière la plus simple et la plus naturelle ; les faits y sont racontés avec tant de naïveté qu'il semble qu'on les voit, pour ainsi dire, se passer sous les yeux. Consultez, par exemple, les histoires de la création, du déluge, de la destruction de Sodome et de Gomorrhe, de la tentation d'Abraham, l'histoire de Joseph, généralement toutes les histoires de la Genèse, Il est bien certain que les narrations fabuieuses des autres peuples ne sont point écrites avec ce naturel et cette simplicité : on y rencontre un langage obscur et symbolique et les faits les plus extravagants. Comparez les théogonies d'Hésiode , les fragments de Sanchoniathon, le Zend-Avesta, le Védam et les Pouranas des Indiens, avec la Genèse; et vous verrez qu'il y a autant de différence entre nos histoires sacrées et ces monuments profanes, qu'entre la fable et la vérité; ou, s'il y a entre eux quelque ressemblance, c'est là ressemblance de la vérité avec le mensonge qui l'altére et la falsifie, ainsi que l'ont reconnu le célebre Jones et les autres savants de Calcutta. |
Quatrième argument. On ne doit point mettre les traditions judaiques au rang des narrations fabuleuses des autres peuples, si elles sont la source de tout ce qu'il y a de véritable dans leur histoire, et si leur mythologie méme n'est qu'une copie grossiére et altérée des histoires de la Genèse : or, c'est ce que plusieurs savants se sont efforcés de démontrer. Sans parler ici de la Préparation évangélique d'Eusebe, où nous lisons tant de passagzes des écrivains profanes qui appuient la narration mosaique; du traité de Grotius sur la vérité de la religion chrétienne, qui contient l'abrégé de tout ce que les historiens, les philosophes et les poétes de l'antiquité uous fournissent à l'appui des faits rapportés dans la Genèse; de la Démonstration évangélique de Huet, qui trouve Moïse dans toutes les fables du paganisme; de l'Histoire véritable des temps fabuleux, par Guérin du Rocher, qu'on accuse, peut-être avec raison , d'avoir été trop loin en ce genre, contentons-nous, pour l'histoire, du témoignage de Fréret, dans sa Défense de la chronologie,qui concilie toutes les chronologies p aiennes avec celle de Moise; du témoignage de Bailly, qui, dans ses Éclaircissements sur l'ancienne astronomie, pag. 299, nous dit expressément que les tableaux rap-
prochés des traditions des Chaldéens, des Égyptiens , des Chinois , des Indiens et des Orientaux, présentent un accord démonstratif, d'où il résulte évidemment que ces peuples sont issus d'un peuple extérieur, et que l'histoire de ce peuple, défigurée par la tradition, forme les antiquités de tous les autres ; et, pour la mythologie, contentons-nous de renvoyer aux savants académiciens de Calcutta, qui démontrent, dans leurs savants mémoires, que la mythologie, qu'on savait dé- ]à avoir passé de l'Égypte en Grèce, et de la Grèce en Italie, était venue de l'Inde en Égypte. Effectivement, ilsont trouvé dans l'Inde les premiers caracteres de toutes les mythologies, et ils ont remarqué, dans le livre des Brames, dans leurs liturgies, dans leurs monstrueuses divinités, des traits si ressemblants aux personnages et aux faits dont a parlé Moise, que ces copies grossières et altérées ne permettent pas de se méprendre sur leur modele, et décèlent évidemment la source à laquelle on doit les rapporter. Voyez les Recherches asiatiques ; Bryant, Analyse de l'ancienne mythologie; Maurice, Histoire de l'Inde.
Cinquième argu" ent. Le sentiment que nous réfutons suppose nécessairement que Dieu ne s'est point révélé à Adam et aux patriarches, et qu'il en a été du peuple juif comme des autres nations que Dieu a laissé errer dans leurs propres voies; car, si Dieu leur a communiqué sa révélation, il n'a pas pu leur révéler des faits sans leur donner le moyen que le dépót de la révélation ne s'altérát point par la fiction et le mensonge. Or, Dieu a très-certainement parlé à Moïse, puisqu'il a opéré les plus éclatants miracles pour prouver qu'il parlait en son nom et par son autorité; mais Moïse, que tant de prodiges déclarent l'envoyé de Dieu, nous apprend, dans une histoire qu'il met à la téte de sa législation, que Dieu s'est révélé à Adam, à Noé, à Abraham, à Isaac, à Jacob : donc il nous dit, avec l'autorité de Dieu lui-méme, que ces saints personnages ont été instruits par la révélation; par conséquent, tout ce qu'ils ont enseigné et transmis ne peut être assimilé à la fable.
De plus, la révélation seule est la source de ce que nous lisons dans la Genèse. Si ces premiers hommes n'eussent pas recu ces vérités du ciel méme , abandonnés à leur propre raison, comment auraient-ils pu d'abord se former une idéesi parfaite de la Divinité; nous le représenter dès le commencement comme un Dieu unique, indépendant, créateur, gouverneur de cet univers, formant l'homme à son image? Trouve-t-on rien desemblable chez les nations les plus savantes et les plus policées? et les philosophes eux-mèmes nous ont-ils donné des idées aussi épurées de la Divinité, que celles que nous rencontrons des l'entrée de ces anciens monuments? « Au commencement , Dieu créa le ciel et la terre. Dieu dit : Que la lumière soit! et la lumière fut. » Qui pouvait encore leur apprendre que leur postérité serait emmenée en Égypte, et qu'ils y serviraient l'espace de quatre cents ans; qu'elle se multiplierait comme les étoiles du ciel, et que, dans leur semence, toutes les nations de la terre seraient bénies; prédiction faite par Abraham, Isaac et
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Jacob, et dont nous voyons à la lettre l'accomplissement? Comment, enfin, Jacob mourant pouvait-il prédire si exactement le sort de toutesles tribus, que Rosenmüller est obligé de dire que ces bénédictions ont été composées aprés coup?« Qua omnia cüm Jacobus nullo modo « prenosse potuerit , nisi spiritu illam divino afflatum « putemus, quod sine ratione idonea sumitur, efficitur « totum hoc carmen non compositum ante expugnatam « atque inter singulas tribus divisam Chananæam ter- « ram. » Mais à qui Rosenmüller persuadera-t-il que les bénédictions que tous les Juifs ont toujours attribuées à Jacob, et qui ont toujours fait partie d'un livre que toutes les règles de lacritique attribuent à Moïse, n'ont été composées que sous Josué? Après avoir réfuté cette opinion absurde, répondons maintenant aux arguments par lesquels on veut la soutenir.
Première objection. W doit en être des narrations arabes d'après lesquelles la Genèse a été écrite comme de toutes les autres traditions : or, l'expérience prouve que toutes les traditions s'allèrent et s'amplifient en passant de bouche en bouche; un simple fait s'embellit de nouvelles circonstances; ce qui est naturel devient merveilleux : donc il en est de méme des traditions judaiques; elles ont dà nécessairement être altérées.
R. Nous avons déjà résolu cette objection dans le premier argument de notre preuve, en montrant que plusieurs causes doivent avoir empêché l'altération des traditions judaiques : 1° la connaissance certaine et souvent reproduite des faits qu'elles transmettent; 2? l'importance de ces faits ou révélés ou transmis par les témoignages les plus vénérables , importance qui faisait regarder comme un sacrilége de les altérer; 3? le petit nombre de générations qui les ont transmis jusqu'à Moïse; 4? la Providence divine, qui a dà veiller à la conservation du dépôt de la vérité qu'elle avait révélée aux hommes; b°les mémoires écrits qui étaient vraisemblablement conservés avec soin dans les familles patriarcales, joints aux cantiques, que le parallélisme et les lois de la mélodie préservent de toute altération. Enfin ce fait prouve évidemment que quand les traditions auraient pu être altérées, elles ne l'ont pas été , puisqu'alors plus les histoires seraient anciennes, plus elles seraient merveilleuses et embellies , plus elles offriraient de circonstances propres à les rendre intéressantes; car on aurait fait disparaitre les obscurités, ies contradictions apparentes; on aurait retranché tout ce qui pouvait jeter quelque honte sur les ancétres du peuple juif : or, c'est ce qui n'est point; donc, etc.
Deuxième objection. On doit regarder comme fabuleux, ou du moins amplifié par la fable, tout fait dont personne n'a pu être témoin, ou qui est rapporté dans un langage symbolique, ou , enfin, qui ne peut être réellement arrivé. Or, il y a dans la Genése plusieurs faits de cette espèce : le fait de la création dont personne n'a pu être témoin, et qui suppose que la lumière a existé avant le soleil; que Dieu a travaillé pendant six jours, et s'est reposé le septième; qu'il a eu besoin de six jours pour
DISSERTATIONS
former la terre, tandis que dans un seul il a créé tous les innombrables systèmes qui remplissent les espaces des cieux ; l'histoire de la tentation du premier homme , qu'il est impossible d'expliquer à la lettre, mais qu'il faut nécessairement entendre allégoriquement ; la longue vie des patriarches , contraire à la constitution physique de l'homme, qui ne peut vivre un si long temps; l'histoire de l'arche de Noé, où l'on prétend que toutes les espèces d'animaux furent renfermées; et plusieurs autres faits rapportés dans la Genèse, qu'il parait trop long de discuter : donc, etc.
R. Nous croyons que la première partie de cet argument est fausse dans sa généralité. De ce qu'aucun homme n'a pu ètre témoin d'un fait, il ne s'ensuit pas qu'il est fabuleux ou incertain, si Dieu l'a révélé à l'homme : or, c'est ce qui a lieu par rapport à l'œuvre des six jours. L'homme, qui n'existait pas encore, l'a appris de la révélation de Dieu même, et ce témoignage est bien au-dessus de celui des sens du premier homme. Au reste, l'histoire de Ia création, telle qu'elle nous est donnée par Moïse, ne renferme aucune contradiction. Il ne répugne point que la lumière existe avant le soleil ; car la lumière est indépendante du soleil, puisqu'elle jaillit des veines d'un caillou, quand le soleil est audessus de l'horizon : il ne répugne point que la matière lumineuse ait été produite d'abord, et qu'ensuite, au quatrième jour, Dieu en ait formé le soleil et les étoiles. L'opération divine pendant six jours, et la cessation de cette opération au septième, ne présentent non plus aucune contradiction. Enfin Dieu aurait pu aussi facilement créer la terre et fous ces ornements dans un jour, qu'il à créé tous les astres; mais il a voulu créer la terre successivement, pour que l'homme comprit davantage les soins attentifs de sa providence, et créer tous les astres d'un seul mot, pour qu'on eût une moindre idée de ces grands corps lumineux par lesquels devait s'introduire l'idolàtrie. Au reste, nous reviendrons sur cette importante matière,
2? Quand l'histoire de la tentation du premier homme serait exprimée dans un langage symbolique, comme quelques commentateurs l'ont. prétendu, il ne s'ensuivrait pas que c'est une fiction, puisque toutes les traditions anciennes lui rendent témoignage. « La chute de l'homme dégénéré, dit Voltaire ( Essai sur les mœurs), est le fondement de la chronologie de presque toutes les anciennes nations. » Mais il faut l'expliquer allégoriquement, et en suivant les règles du style symbolique. Au reste, nous croyons que dans tout ce récit, entendu à la lettre, il n'y a rien qu'on puisse démontrer absurde ou contradictoire : i! y a sans doute quelques circonstances extraordinaires; mais tout ce qui est extraordinaire n'est pas toujours faux. Nous esaminerons cette histoire ailleurs.
3? La longue vie des patriarches, à la vérité, répugne à la constitution actuelle de l'homme; mais qui peut affirmer que la constitution de l'homme était la méme dans les temps anciens, et que le déluge n'y ait rien changé ? Au reste, toutes les traditions anciennes ont admiscette grande longévité; et, comme elles |a poussent
SUR LE PENTATEUQUE
jusqu'à plusieurs milliers d'années , Moïse, qui la réduit plus que tous les autres , ne peut étre soupconné d'exagération, et doit étre censé nous raconter l'exacte vérité. |
4° L'histoire de l'arche tient à celle du déluge, attesté par toutes les nations et par l'état actuel de nos coutinents. Quant aux difficultés particulières, elles ont été suffisamment résolues par Bullet, Wilkins et Pelletier. /oyez aussi Pluche et l'Histoire universelle des Anglais. Nous discuterons ces difficultés dans une dissertation.
6* QvESTION.
Le Pentateuque a-t-il été interpole ?
Le Pentateuque peut avoir été interpolé de deux manières : dans sa substance, ou dans ses parties moins essentielles. On avoue communément que le Pentateuque nest point exempt de ces interpolations légères qui n'altèrent point la substance des faits, du dogme et de la morale qui v sont contenus; car celte interpolation légère est comme l'apanage de tout livre transcrit par la main des hommes; et pour le conserver dans une intégrité si parfaite qu'elle exclurait la moindre faute de eopiste , il faudrait un miracle continuel , qui n'est poiut nécessaire ; car enfin il suffit au dessein de la Providence que les règles de la foi et des mœurs, et les grands faits qui établissent la vérité de la religion, soient fidélement conservés, Et en effet, en examinant les différents manuscrits du Pentateuque, en les comparant entre eux et avec les versions, on est forcé de convenir qu'il y a beaucoup de variantes qui prouvent incontestablement que Dieu n'a point fait le miracle de préserver la copie de la moindre erreur; il faut avouer même qu'il y a quelques interpolations de cette espéce qui se sont glissées dans tous les manuscrits, non-seulement dans les modernes, conférés par Kennicott et Rossi, mais méme dans les plus anciens , tels que celui sur lequel a été faite la version des Septante, et le manuscrit du Pentateuque samaritain : ces interpolations légères ne sont , dans leur origine, que quelques explications qu'on avait mises à la marge, et qui de là, par l'inadvertance des copistes , ont passé dans le texte. Ainsi le véritable point de la question est de savoir s'il faut admettre nonseulement des interpolations légéres, mais encore des interpolations graves qui altèrent la substance des faits et de la doctrine de ce divin livre. Cest la prétention des incrédules, qui soutiennent que le Pentateuque a été interpolé par Esdras ou quelque autre écrivain postérieur à Moise, qui a ajouté tous ces événements miraculeux dont nous nous servons pour prouver la divinité de la religion mosaique. Nous allons développer, le plus succinctement qu'il nous sera possible, les principaux arguments dont se servent les apologistes de la religion pour démontrer l'intégrité substantielle du Pentateuque.
Premier argument, tiré du Pentateuque samaritain. Les Samaritains qui existent encore à présent ont le
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Pentateuque écrit en caractères anciens, et qu'ils conservent avec le plus grand respect. Ce Pentateuque ne diffère pas, au moins substantiellement, du Pentateuque conservé par les Juifs : or, cet accord des deux Pentateuques en fait remonter l'intégrité au moius jusqu'au schisme des dix tribus; car les Samaritains ont recu le Pentateuque du prétre israélite envoyé par le roi d'Assyrie pour les instruire de la loi du Seigneur; et ce prétre schismatique leur apporta un exemplaire à l'usage de ceux qui l'avaient envoyé et parmi lesquels il demeurait. Ainsi le Pentateuque recu par les Samaritains était un exemplaire à l'usage des dix tribus schismatiques : or, il est bien évident que l'accord de ces deux Pentaleuques, conservés par deux nations ennemies si irréconciliables, en fait remonter l'intégrité jusqu'au temps de la séparation, c'est-à-dire jusqu'à Salomon ou David ; car s'il avait été interpolé depuis cette époque, c'eût été ou par les Samaritains , ou par les Juifs, ou du commun consentement de ces deux peuples. On ne peut dire la première chose ; autrement les Samaritains ou les Juifs auraient réclamé, et. ils n'auraient jamais recu l'interpolation des autres : on ne peut dire la seconde, puisque l'accord de deux peuples ennemis pour corrompre un livre qu'ils considéraient comme la parole de Dieu est chimérique et impossible; par conséquent, le Pentateuque était au temps de David et de Salomon ce qu'il est à présent. Or, il est aussi impossible que l'interpolation ait eu lieu depuis Moise jusqu'à David ; car le Pentateuque eût été changé, ou dans les temps voisins de Moïse, ou dans un temps voisin de David. Dans le premier cas, les Juifs qui avaient vu Moïse ou qui vivaient prés de son temps auraient réclamé et se seraient opposés à la corruption; dans le second cas, les douze tribus schismatiques , qui faisaient profession de ne vouloir rien recevoir qui ne vint de leur saint législateur, n'auraient pas manqué de savoir quelque chose de ces interpolations, et ne les auraient jamais admises.
Deuxième argument, tiré des intérêts opposés des hommes que Dieu a commis dans tous les temps à la conservation de ce divin livre.
La Providence, qui voulait conserver ce divin livre sans aacune altération, semble avoir commis à sa garde une multitude de personnes dont les intéréts étaient opposés et qui étaient les plus propres à réclamer contre les moindres altérations. Dans les temps qui ont suivi Moise, quand la mémoire des événements consignés dans le Pentateuque était encore récente parmi les Hébreux, le besoin de ces gardiens n'était pas aussi senti, et la grande notoriété des faits, si vivement imprimée dans tous les esprits, suffisait pour le conserver : néanmoins dès les premiers temps Dieu chargea les prêtres enfants d'Aaron de la conservation de ce sacré dépôt, et suscita de temps en temps des prophètes pour veiller à l'observation et à l'intégrité des divines lois données par Moise. D'ailleurs, comme le Pentateuqye était non-seulement le livre de la religion, mais encore le code de la jurisprudence, de la médecine, de l'art militaire et du gouvernement , l'on concoit combien des
hommes d'intérêts si opposés devaient veiller, dès les premiers temps, à la conservation du Pentateuque; mais c'est surtont à mesure que les temps se sont éluignés que
Dieu a multiplié les témoins commis à la garde du sacré
dépót. Aussitót aprés Salomon, le peuple juif se divisa. Les tribus de Juda et de Benjamin, demeurant fidèles à Dieu et à l'héritier de David, continuèrent d'adorer Dieu à Jérusalem ; les dix autres tribus se séparèrent et adorèrent à Samarie les veaux d'or érigés par Roboam. Le Pentateuque, malgré cette opposition, demeura le code de la religion des deux peuples ennemis : ils le lisaient l'un et. l'autre, et le vénéraient tous deux comme l'ouvrage de leur saint législatear , ou plutôt comme l'ouvrage et la parole de Dieu lui-même. Ils veillaient tous deux pour découvrir et empècher les moindres altérations que la partie opposée aurait pu tenter d'y introduire. Après
destruction du royaume des dix tribus, la Providence perpétua le méme témoignage chez les Samaritains, qui recurent le Pentateuque de leurs mains, et héritèrent aussi de la méme haine contre les Juifs. Les réclamations qui eurent lieu à l'occasion de l'interpolation d'un passage d'Isaïe firent établir un temple à Héliopolis, et donnèrent origine à une société dont les principes et les intérèts étaient assez différents de ceux des Juifs de Jérusalem; de plus, la Bible fut traduite en grec et mise entre les mains non-seulement des Juifs hellénistes, mais des paiens. Enfin les Juifs de Jérusalem n'étaient pas unis eux-mémes, puisqu'ils furent divisés de bonne heure en trois sectes ennemies, les pharisiens , les esséniens et les saducéens. Ainsi, depuis la captivité jusqu'à Jésus- Christ, le Pentateuque fut confié à la garde d'une multitude de personnes d'intérêts contraires, qui devaient surveiller avec soin les moindres altérations qu'aurait voulu y faire tont parti qui leur eût été opposé. Depuis Jésus-Christ jusqu'à nos jours, le nombre des gardiens du Pentateuque a encore augmenté, puisque, outre que les Juifs se sont divisés d'assez bonne heure en deux sectes ennemies, les traditionnaires et les caraites, il a été confié aux Chrétiens, qui l'ont traduit en différentes langues et se sont divisés eux-mêmes en une multitude de sectes opposées. Ainsi, depuis Moise jusqu'à nos jours, le Pentateuque a toujours été dans les mains de gardiens fidèles et singulièrement intéressés à en conserver l'intégrilé.
Troisième argument, tiré de la nature du livre.
Le Pentateuque n'est pas un de ces livres ordinaires à la conservation desquels ne s'intéressent que quelques savants: c'est l'histoire d'un grand peuple, le recueil de sa religion, le code de sa jurisprudence : les prètres devaient le lire et le méditer jour et nuit ; il devait être continuellement entre les mains des juges et des magistrats; le roi méme devait l'écrire de sa propre main; les simples Israélites devaient en instruire leurs enfants: tous les sept ans, on devait en faire une publication solennelle. Toutes les fêtes, toutes les coutumes, toutes les cérémonies, toutes'les institutions du peuple juif, tenaient à ce livre, et ne cessaient de rappeler les faits et les lois qui y sont consigués; enfin tous les différents
DISSERTATIONS
actes de religion, de justice, de guerre et de politique tenaient à ce livre, et ne pouvaient s'exercer sans qu'il füt consulté : il était d'ailleurs considéré par tout le peuple comme la parole de Dieu, et d'une autorité inviolable ; et la loi elle-méme dévouait aux plus terribles anathèmes celui qui aurait été assez téméraire pour y rien ajouter ou en rien retrancher. Or, comment aurait-on pu supposer ou falsifier un livre si répandu, si consulté, à la conservation duquel s'intéressaient tous les membres d'une république, qui s'identifiait, pour ainsi dire, avec sa constitution religieuse et politique, et que tout le monde regardait comme un dépôt sacré que nul ne pouvait violer sans anathème? Cette falsification se serait faite d'un commun accord par tout le peuple, ou bien par quelques particuliers. La première supposition est chimérique; car il y aurait dans l'histoire des vestiges d'un fait aussi extraordinaire : dans la deuxième supposition, il y aurait eu nécessairement une réclamation de toute la nation contre ces téméraires particuliers, et ils auraient été voués à l'anathéme, Qu'on applique ce raisonnement au livre de l'Alcoran ou méme au Code civil, et l'on verra tout de suite combien il est impossible qu'un livre aussi généralement répandu puisse être supposé ou falsifié,
Quatrième argument, tiré de l'impossibilité d'assigner l'époque de cette interpolation.
Sile Pentateuqueavait été interpolé, cette interpolation aurait eu lieu ou sous Esdras ou sous David, ou depuis Moise jusqu'à David. Ce ne peut étre sous Esdras : car alorsles interpolations ne se trouveraient point dans le Pentateuque samaritain, et il y aurait entre ce dernier et celui d'Esdras une différence substantielle; ce qui est manifestement faux. De plus, si Esdras eût falsifié le Pentateuque, il aurait aussi falsifié les Psaumes, les Livres sapientiaux et historiques : car tous ces livres, au moins dans les articles importants, tiennent au Pentateuque et en supposent l'intégrité; ce qui est impossible. Ce ne peut étre sous David, puisque le roi-prophète suppose dans les Psaumes l'intégrité du Pentateuque. D'ailleurs, comme nous l'avons déjà remarqué, cette fasification eût été connue des tribus schismatiques, qui ne l'auraient jamais adoptée. Depuis l'établissement des Juifs jusqu'à David , cette falsification est absurde et aussi impossible : car, dans des temps aussi. voisins de l'établissement des Juifs, quel imposteur eüt osé supposer une histoire remplie d'événements si singuliers, honteux méme à la nation; en appeler à leurs yeux, faire mention des monuments érigés pour en perpétuer le souvevenir, leur dire qu'ils avaient été tous élevés dans cette connaissance, leur persuader qu'ils avaient été toujours soumis à cette foule d'observances si génantes ? Il aurait donc fallu qu'il falsifiàt aussi l'histoire des temps les plus voisins, puisque tous les événements intermédiaires sont si bien liés, qu'on ne peut en supposer quelquesuns sans les supposer tous : il aurait fallu enfin qu'il créàt tous les monuments, toutes les cérémonies, toutes les coutumes, puisqu'ils supposent l'existence et l'intégrité du Pentateuque.
SUR LE PENTATEUQUE
Cinquième argument, tiré de la confrontation des manuscrits.
Si le Pentateuque eût été altéré substantiellement, comme cette altération substantielle n'eût pu s'introduire dans tous les manuscrits, en les conférant ensemble on devrait en trouver quelques-uns qui different substantiellement des autres : or, la confrontation de tous les manuscrits actuels , faite par les soins de Kennicott et de Rossi, prouve qu'ils s'accordent tous ensemble dans les articles essentiels. On a aussi conféré tous les manuscrits des anciennes versions du Pentateuque, celles d'Aquila, de Symmaque, de Thédotion , la Vulgate, la version syriaque, la version des Septante, les différents exemplaires du Pentateuque samaritain : or, on a trouvé par la confrontation que toutes ces anciennes versions, ou plutót les anciens manuscrits sur lesquels elles ont été faites, n'ont, avec les manuscrits modernes, aucune différence substantielle ; par conséquent, tous les manuscrits anciens et modernes saccordent dans la substance avec ce qui est rapporté dans le Pentateuque : donc ce fait prouve que le Pentateuque n'a pas été substantiellement interpolé.
Après avoir établi l'intégrité substantielle du Pentateuque, nous allons répondre aux principales objections qu'on allégue pour la combattre.
Première objection. La critique démontre que le Pentateuque a éprouvé au moins plusieurs interpolations accidentelles qui se sont introduites dans tous les manuscrits : or, il n'est pas difficile que des interpolations plus graves s'y soient également glissées; car ce qui fait que les interpolations légères sont devenues générales, c'est le petit nombre de manuscrits qui existaient alors : cette méme raison a rendu possibles les interpolaiions mème substantielles; donc, etc.
fi. Ce qui a introduit dans tous ces manuscrits ces interpolations légères, ce n'est pas précisément la rareté des manuscrits qui existaient alors, mais l'utilité de ces interpolations , qui n'avaient d'autre but que d'éclaireir les faits en respectant néanmoins l'intégrité du Pentateuque. et qui avaient pour elles l'autorité des prètres et des prophètes; au lieu que des interpolations substantielles n'auraient point été un éclaircissement nécessaire, mais une falsification sacrilége : elles auraient violé l'intégrité du Pentateuque, et n'auraient pu provenir que du mensonge et de l'imposture, contre lesquels on eût inévitablement réclamé; par conséquent , on ne peut argumenter à pari.
Deuriéme objection. La chronologie de la vie des patriarches, avant et après le déluge, est une matière substantielle : or, cette chronologie a été interpolée , puisque les manuscrits hébreux, samaritains et grecs diffèrent essentiellement ; donc l'interpolation affecte les endroits méme substantiels.
R. Quoique cette chronologie soit une matière importante, et ne puisse avoir été ajoutée au Pentateuque par quelque main étrangère, comme l'a supposé l'abbé de Prades, cependant elle n'est pas à comparer avec les faits
miraculeux de l'Exode, que les incrédules prétendent aussi avoir été supposés : cette chronologie n'appartient ni à la loi ni aux mœurs; elle ne sert point précisément à démontrer la divinité du Pentateuque. Ainsi l'on ne peut dire que les Juifs aient veillé avec autant de soin à son intégrité qu'à celle des faits miraculeux qui établissent la divine législation de Moïse. Au reste, ce qu'on peut affirmer à ce sujet, c'est que Moise a véritablement écrit une chronologie, et que les deux chapitres où elle se trouve n'ont pas été introduits furtivement dans le texte sacré, Tout le monde avoue qu'il v a des interpolations, au moins dans quelques-uns des autres textes. Les interprètes sont trés-partagés sur la question de savoir quel est le texte qui en est exempt et qui a persévéré dans l'intégrité primitive. Quelques-uns s'attachent à l'hébreu que suit notre Vulgate; d'autres préfèrent les Septante, à cause de l'autorité de saint Léon, qui parait les avoir suivis; quelques-uns enfin donnent la palme au Pentateuque samaritain, dont la leçon a l'avantage d'être toujours confirmée par un des autres textes : mais il n'y a pas d'inconvénient à admettre que les trois textes sont également fautifs ; comme il peut se faire que les Hébreux aient exprimé autrefois les nombres par des lettres, la confusion de quelques lettres qui se ressemblent a dà introduire dans les calculs de grandes erreurs, que l'ignorauce ou la méprise des copistes a encore singulièrement augmentées.
Troisième objection. Wl y a eu une époque où l'interpolation du Pentateuque a été facile; par exemple, sous le règne de Josias, après que le roi Manassé eut détruit tous les exemplaires de la loi, de maniere que, le prètre Helcias en ayant trouvé un dans le temple et l'ayant porté à Josias, ce prince fut singulièrement surpris de ce qui y était contenu, et résolut de fléchir la colère de Dieu, provoquée par le crime de ses pères : donc, etc.
R. V est faux que sous Manassé tous les exemplaires de la loi aient été détruits : car le Pentateuque , comme nous l'avons déjà dit, est le code des lois et de la justice, la seule regle des sacrifices et du culte divin ; il marquait tous les devoirs des rois et des magistrats; il avait déterminé les cas les plus embarrassants du gouvernement. Un pareil livre, en supposant que la méme forme de gouvernement ait toujours subsisté , devait être très-répandu et trés-counu : or, le méme système politique a toujours subsisté dans la république des Juifs et chez les dix tribus schismatiques; et, sans remonter si haut, il nous suffira d'observer qu'il subsistait du temps du saint roi Ézéchias, puisque l'écrivain sacré remarque que ja mais les solennités ne furent célébrées avec plus de pompe que sous le règne de ce prince, qui remit en vigueur toutes les institutions anciennes, couformément à la loi de Moise : or, il est contre toute vraisembla nce que, dans le court intervalle de quatorze années que durèrent les impiétés de Manassé, tous les exemplaires de la loi, si communs sous Ézéchias, aient été absolument détruits ; d'autant. plus que tous les Juifs ne participerent point à son idolàtrie, que plusieurs prophètes eurent le courage de lui 2nnoncer de la part de Dieu le chàtiment réservé
à ses idolàtries, et qu'enfin, malgré toutes ses fureurs, il n'est point accusé d'avoir changé la forme des jugements et altéré la constitution de la république, qui ne pouvait subsister sans l'existence du Pentateuque.
Toutes les circonstances du fait d'Heicias ne prouvent point qu'il n'y avait plus qu'un seul exemplaire de la loi. La surprise du grand- prétre à la découverte de ce livre, la douleur et le deuil du roi en l'entendant lire, ne prouvent point que la loi ne leur était pas conne, mais seulement qu'ils l'avaient mal observée; aussi. ne dit-il point : Matheur à nous de n'avoir pas connu , mais, de n'avoir pas observé les préceples qui sont écris dans ce liere ! Helcias l'envoya au roi Josias, parce que c était un exemplaire écrit par Moïse et déposé par lui à côté de l'arche. Le saint roi, pénétré de respect pour ce livre écrit par Moïse, l'entendit lire avec l'attention la plus religieuse, et éprouva ces impressions de douleur et de surprise dont il est parlé dans celte histoire. n
Quand il serait vrai que tous les livres de la loi qui existaient dans le royaume de Juda auraient péri sous le règne de Manassé, on ne pourrait en conclure qu'Helcias et Josias ont pu supposer ou falsifier le Pentateuque ; car. comme les autres livres de l' Ecriture, historiques ou poétiques, établissent l'existence et méme l'intégrité substantielle du Pentateuque, il aurait donc fallu qu'ils supposassent ou falsifiassent tous ces livres, dont le style el le caractère sont si différents : bien plus, il aurait Fallu encore qu'ils eussent engagé les Samaritains à recevoir dans leur Pentateuque toutes ces falsifications; ce qui est tout à fait impossible : donc le Pentateuque n'a pu être interpolé, au moins substantiellement.
De la divinité du Pentateuque.
Moïse, dans le Pentateuque, ne parle pas en son propre nom; nfais il s'annonce comme l'ambassadeur et l'interprète de la. Divinité. C'est Dieu qui l'envoie vers le peuple d'Israël ; qui le charge de lui annoncer ses lois et ses ordonnances ; qui lui prescrit la furme de gouvernement qu'il doit établir; qui lui révèle les dogmes de la religion. les devoirs de la morale, tout le détail du culte et des cérémonies : enfin c'est Dieu qui lui ordonne d'écrire toutes les lois qu'il a promulguées de sa part, et d'en conserver le livre dans un lieu sacré, comme un monument propre à en témoigner la vérité dans les générations futures. Si Moïse est véritablement l'envoyé de Dieu, dés lors le Pentateuque est divin, et doit étre considéré comme le dépôt de la révélation : or, les miracles les plus évidents, les prophéties les plus incontestables, démontrent que Moise est véritablement l'envoyé de Dieu.
Et d'abord la mission de Moise est prouvée par les miracles ; car on ne saurait douter que les prodiges opérés en Égypte, au passage de la mer Rouge et dans le désert , tels qu'on les lit dans le Pentateuque, ne soient de véritables interruptions des lois de la nature : or, tous ces merveilleux événements sont arrivés tels qu'ils sont
DISSERTATIONS
rapportés. En effet, Moïse raconte tous ces faits d'un style simple, grave et sans affectation ; l'amour de la vérité, le désir de la persuader, semblent animer ses paroles et diriger son récit : il rapporte le temps, le lieu, les personnes, les moindres circonstances des événements; il en appelle aux yeux de ses lecteurs, qui ont vu on les événements dont il parle, ou les monuments érigés pour en attester Ja. vérité; il fonde sur ces événements toutes les lois religieuses et politiques; il leur rappelle ces prodiges, lors méme qu'il leur impose l'obligation des observances les plus gènantes et les plus multipliées, lorsqu'il les dévoue à tous les malheurs s'ils viennent à ètre infidèles. Parmi ces prodiges, il y en a de flétrissanis pour les Juifs, et qui déshonorent pour toujours certaines familles, tels que la mort de Dathan et d'Abiron, la lèpre d'Aaron et de sa sœur. H y a plus : les Jsraélites ajoutent foi à tous ces prodiges, comme il parait, soit par la parole méme de Moise, qui le suppose évidemment , soit par la conduite qu'ils tinrent effectivement, abandonnant l'Égypte, à laquelle ils étaient si attachés, et suivant Moïse, comme malgré eux, dans le désert; se soumettant à une loi chargée de préceptes et d'observances génantes : cette confiance en Moïse, cette soumission à la loi qu'il leur avait donnée, ont été si entières et si constantes, que, malgré l'instabilité des choses humaines, les Juifs y persévèrent encore avec une fidélité qui approche de l'enthousiasme. Or, Moïse n'a point pu parler ainsi, les Juifs n'ont pas pu croire à sa mission, si les prodiges qu'il rapporte ne sont point réellement arrivés. Et d'abord, Moise ne peut étre supposé avoir parlé de Ja manière la plus contraire à la raison et au bon sens ; cependant , s'il eût voulu en imposer aux Juifs sur les événements miraculeux dont il leur parle, il faudrait admettre en lui un renversement d'esprit dont il n'y a point d'exemple. En effet, peut-on rien examiner de p'us extravagant que de proposer à tout un peuple de croire plusieurs événements dont il a le plus grand intérét de connaitre la vérité, sur lesquels sont appuyées les lois, la religion, les formes du gouvernement qu'il établit; de les donner pour garants de son autorité et de sa mission ; de les faire servir de motifs à ses exhortations, à ses imprécations, je dirais presque à ses outrages; ensuite de les supposer si publics, si éclatants, que tout le monde peut en connaitre la vérité; d'assurer que tout le peuple en a été témoin, que ceux qui l'écoutent les ont vus de leurs propres yeux, que tous ces grands événements se sont passés en leur présence, si rien de tout cela n'était effectivement arrivé? L'homme le plus insensé ne pourait être capable d'un tel délire. Mais qu'on suppose, si l'on veut, que Moise ait pu vouloir tromper d'une manière aussi grossière , jamais les Israélites n'auraient pu se laisser séduire par un pareil artifice; car on ne peut, sans renverser les lois de l'ordre moral, persuader à un peuple entier qu'il a été témoin d'un grand nombre de faits sensibles, publics, importants, ct qui ont dù faire sur tous les esprits la plus forte impression. C'est cependant ce qu'il faudrait supposer, si Moïse avait pu faire tomber les Israélites dans cette illusion. En effet , il aurait fallu leur faire croire qu'ils avaient vu les Égyp-
SUR LE PENTATEUQUE
tiens frappés de plusieurs plaies, les eaux de la mer se diviser pour leur donner passage et engloutir leurs ennemis; qu'ils avaient été nourris pendant quarante ans d'un pain miraculeux ; que pendant tout ce temps leurs habits et leurs chaussures ne s'élaient point usés ; qu'ils avaient été guéris de diverses maladies, en tournant seulement les yeux sur un serpent d'airain érigé au milieu de leur camp; qu'ils avaient vu la terre s'entrouvrir et dévorer Dathan et Abiron; qu'ils avaient été conduits par une colonne de nuée; qu'ils avaient entendu la voix de Dieu, promulguant la loi au milieu du tonnerre et des éclairs. On pourrait tout au plus persuader à un seul homme la réalité d'un seul de ces événements; mais persuader un si grand nombre d'événements à tout un peuple, c'est ce qui est moralement impossible : par conséquent, les événements miraculeux du Pentateuque sont vrais, et la mission de Moise est prouvée par les miracles. Elle est encore prouvée par les prophéties. Moise prédit que, si les Juifs sont fidèles à la loi du Seigneur, ils jouiront de la fertilité, de la paix et de l'abondance; mais que, s'ils retombent dans l'idolàtrie, Dieu retirera ses bénédictions de leur terre ; qu'ils deviendront la proie de leurs ennemis, qui envahiront leur pays et les emmèneront en captivité : or, tout cela est si visiblement arrivé, qu'on défie les incrédules de citer une époque où Israël ait été riche et puissant sans être fidèle à ses lois, et où il ait été infidèle et idolâtre sans être puni de ses prévarications. Moise prédit qu'à cause des murmures de son peuple, nul de ceux qui sont âgés de plus de vingt ans n'entrera dans la terre promise, à l'exception des seuls Caleb et Josué; et il arrive que, de six cent mille hommes, il ne se trouve que les deux désignés qui entrent dans la terre promise : tous les autres périssent dans le désert.
Moïse prédit que le sacerdoce est confié pour toujours à la famille de Phinées; et voilà que la succession des pontifes se continue dans cette famille, comme le remarquent David, l'Ecclésiaste, et l'auteur des Machabées, et comme le prouve incontestablement la suite des souverains pontifes qui nous est donnée par les livres saints. Moise prédit de lui-méme et de son frére Aaron, qu'ils n'entreront point dans la terre promise, pour n'avoir pas soutenu avec assez de confiance le caractère d'envoyés de Dieu; et il arrive que Moïse et Aaron sont morts sans avoir cette consolation, quoiqu'ils eussent prié instamment le Seigneur de révoquer un arrêt aussi rigoureux. Moïse prédit que toutes les nations embrasseront un jour la croyance d'un Dieu unique, et seront bénies dans la race d'Abraham ; et nous voyons de nos yeux ce merveilleux accomplissement. Enfin Moise prédit que Dieu suscitera un prophete de la nation juive, prophète comme lui, législateur comme lui, mais avec un appareil bien moins effrayant ; que tout le monde devait l'écouter, sous peine d'encourir la colère divine : et Jésus-Christ, venant au monde, nous donne en sa personne ce prophète semblable à lui, législateur comme lui, promulgant les lois, non avec l'éclat des trompettes et des tonnerres, mais comme un frère qui instruit ses frères. Le terrible chátiment des Juifs qui ne l'ont pas écouté prouve que c'est
lui qui s'est chargé de punir l'outrage fait à son prophète, et que, selon la prédiction, il en a été le vengeur : Ego ultior existam. Mais, outre ces caractères extérieurs de la divinité de la légation de Moïse, il ne faut que lire ses écrits pour étre persuadé que c'est l'esprit divin qui l'inspire. En effet, un imposteur nous aurait-il donné ces grandes et sublimes idées de la Divinité? l'aurait-il fait parler avec tant de majesté et de magnificence? nous eût-il présenté des notions si justes et si précises de la nature et de la fin de l'homme? nous aurait-il conduits , par une suite d'événements si bien liés ensemble , jusqu'à l'origine méme du genre humain? Et d'où aurait-il tiré ces lois si justes qui avaient si exactement prévu tous les cas, qu'on n'a jamais eu rien à y ajouter ou à y retrancher? comment aurait-il imaginé cette pompe et cette majesté dans le culte et les cérémonies, qui surpassent tout ce qui a jamais été inventé par les autres peuples? Qui lui aurait inspiré ces lois plus pures et plus sages que celles de Zaleucus, de Solon, de Lycurgue, et de tous les anciens législateurs? Où aurait-il pris, enfin, dans ces temps si reculés, cette philosophie si pure et si sublime, si supérieure à ce que l'esprit humain a jamais pu inventer dans les siécles les plus policés? Ainsi les miracles opérés par Moise, les prophéties qu'il a faites, les lois et la religion du Pentateuque, la sainteté, le désintéressement , les vertus de ce grand législateur, tout conspire à démontrer qu'il est l'envoyé de Dieu, et que, par conséquent, le Pentateuque est un livre divin.
Voyez Jaquelot , Inspiration des livres saints. Voyez M. Pastoret, Moïse considéré comme législateur et comme moraliste.
Inspiration du Pentateuque.
Nous avons démontré que le Pentateuque est authentique, puisqu'il a été composé par Moïse, auquel il est attribué; que non-seulement il n'a jamais été supposé, mais qu'il a été conservé dans toute son intégrité substantielle; que c'est un livre véridique, puisqu'onne peut révoquer en doute, non-seulement les faits publics et notoires rapportés dans les quatre derniers livres du Pentateuque et dont Moïse dit avoir été témoin, mais méme les faits les plus anciens contenus dans la Genése. Enfin nous venons de montrer que le Pentateuque est un livre divin, c'est-à-dire qu'il contient une doctrine révélée, Mais, pour achever de prouver dans toute son étendue l'autorité du Pentateuque, il nous reste à démontrer que Moise l'a écrit sous l'inspiration de l'Esprit saint : or, c'est ce qui est trés-aisé; et l'on n'a qu'à lire sur cette question quelques traités où l'on établit que toute l'Écriture a été composée non-seulement par l'assistance , mais par l'inspiration du Saint-Esprit ; que cette inspiration s'étend à toutes les parties soit doctrinales, soit historiques. Or, sans aucune contestation, le Pentateuque fait partie de l'Écriture-Sainte; jamais personne ne douta de sa canonicité; il n'y a que les manichéens
qui, prétendant que tout l'ancien Testament venait du €
xvin
mauvais principe, ont pu révoquer en doute l'inspiration du Pentateuque : par conséquent, le Pentateuque est inspiré.
Nous pouvons méme ajouter que les arguments généraux qu'on emploie pour prouver l'inspiration. de l'ancien Testament , en général, servent plus directement et plus fortement à établir celle du Pentatenque; car on fait valoir d'abord la tradition du peuple juif : or , le peuple juif, avec toutes ses-sectes, Jes Samaritains, les Juifs hellénistes , ent toujours reconnu quede Pentateuque était inspiré. Joignez à cela la parole de Jésus-Christ et de ses apôtres, qui ont donné à l'Écriture admise par les Juifs de leur temps une autorité irréfragable. Von potest soi Scriptura ; omnis Scriptura | divinitàs inspirata est ; Spiritu sanoto inspiradi locuti sunt sancti homines. Or, ces passages, qui prouvent Finspiration de l'Écriture en général, s'appliquent encore bien plus fortement au : Bentateuque , qui est le livre le plus anciennement recu , le plus universellement admis et le plus révéré de tous ceux qui composent le canon judaique. On prouve enfin l'inspiration de l'Écriture par la tradition de l'Église chrétienne, qui sc manifeste par les €anons dressés dans les comciles, par des citations des Pères, par la lecture publique qu'on en a faite, et par l'usage où l'on a été de confirmer par elle les dogmes de la foi : or, ces preuves s'appliquent dans toute leur force et leur étendue au Pentateuque, qui se trouve dans tous
les canons, qui a été cité comme écriture sainte par tous les Pères, qui a été lu dans toutes les églises comme la parole de Dieu, que les apologistes de la religion ont employé pour confirmer la foi , et qui n'a jamais été contesté ni par les catholiques ni par les hérétiques.
9* ouESTION.
Des principales difficultés du Pentateuque.
Il n'y a point de livre qui ait éprouvé plus de contradictions que l'Écriture-Sainte ; et parmi les livres de la Bible, il n'y en a point qui-ait été plus vivement attaqué que je Pentateuque.. La critique a contesté son authenticité et son intégrité ; l'astnonomie, l'histoire, la géologie ent 1âché de convaincre de faux ses principales époques ; l'histoire naturelle, la géographie, la chimie, ont taxé d'absurdité les événements naturels qui y sont rapportés ; la philosophie a accusé d'invraisemblance ses histoires, et traité d'umprudentes, d'injustes et de ermelles , sa législation et.ses lois. Toutes ces difficultés sont aujourd'hui éclaircies. 11 n'en est pas une seule qui n'ait été résolue, en sorte que les objections faites dans le dernier siècle sont devenues aujourd'hui pour la reli gion l'occasion d'un éclatant triomphe.