‹ Savoir mangerChapitre 22 sur 27 · ES & ASS · texte numérisé non relu

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cette appétence des boissons fortes, qu’ils sont parve-

nus à s'en procurer, quelles qu’aient été les bornes

de leurs connaissances.

Le Ils ont fait aigrir le lait de leurs animaux domestiù ques ; ils ont extrait le jus de divers fruits, de diverses racines, où ils ont soupçonné les éléments de la fermentation ; et partout où on a rencontré les hommes en société, on Les a trouvés munis de liqueurs fortes, dont ils faisaient usage dans leurs festins, dans leurs sacrifices, à leurs mariages, à leurs funérailles, enfin à tout ce qui avait parmi eux quelque air de fête et de solennité.

On a bu et chanté le vin pendant bien des siècles, avant de se douter qu'il fût possible d’en extraire la partie spiritueuse qui en fait la force ; mais les Arabes, nous ayant appris l’art de la distillation, qu'ils avaient inventée pour extraire le parfum des fleurs, et surtout de la rose tant célébrée dans leurs écrits, on commença à croire qu'il était possible de découvrir dans le vin la cause de l’exaltation de saveur qui donne au goût une excitation si particulière ; et de tâtonnements en tâtonnements, on découvrit l'alcool, l’esprit-de-vin, l’eau-de-vie, Cette soif d’une espèce de liquide que la nature avait enveloppé de voiles, cette appétence extraordinaire qui agit sur toutes les races d'hommes, sous tous les climats et sous toutes les températures, est bien digne de fixer l'attention de l'observateur philosophe. J'y ai songé comme un autre, et je suis tenté de mettre l’appétence des liqueurs fermentées, qui n’est pas connue des animaux, à côté de l'inquiétude de l’avenir, qui leur est également étrangère, et de les regarder l’une et l’autre comme des attributs distinctifs du chefd'œuvre de la dernière révolution sublunaire.

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DE LA GOURMANDISE Définitions.

son sujet. Il démontre, avec le charme qu'y auraient pu mettri les plus exquis conteurs du xvnr° siécle que la gourmandi n’a rien de commun avec l’ivrognerie ou la gloutonnerie. C’e un art délicat, auquel il serait honteux pour tout hommeintelligent de ne pas étre initié. Il faut lire d’un bout à l’autre cette méditation et se bien garder d’en faire la critique ou. l'analyse. :

Définissons donc et entendons-nous.

La gourmandise est une préférence passionnée, rai= sonnée et habituelle pour les objets qui flattent le

goût.

La gourmandise est ennemie des excès ; fout homme qui s'indigère ou s’enivre court risque d’être rayé des contrôles.

La gourmandise comprend aussi la friandise, qui n'est autre que la même préférence appliquée aux mets légers, délicats, de peu de volume, aux confitures, aux. pâtisseries, etc. C'est une modification introduite en faveur des femmes et des hommes qui leur ressemblent. Sous quelque rapport qu’on envisage la ne dise, elle ne mérite qu'éloge et encouragement. Sous le rapport physique, elle est le résultat et ie preuve de l'état sain et parfait des Crea destinés à la nutrition.

- Au moral, c'est une résignation implicite aux ordres .

du Créateur, qui, nous ayant ordonné de manger pour. vivre, nous y invite par Pappétit, nous soutient par la. saveur, et nous en récompense par le plaisir.

| Pouvoir de la gourmandise.

En 1815, le traité du mois de novembre imposa à la

… France la condition de payer aux alliés sept cent cin-

quante millions en trois ans. -

__ A cette charge se joignit celle de faire face aux récla-

mätions particulières des habitants des divers pays,

dont les souverains réunis avaient stipulé les intérêts

montant à plus de trois cent millions.

. Enfin, 1l faut ajouter à tout cela les réquisitions de = toute espèce faites en outre par les généraux ennemis,

- qui en chargeaient des fourgons qu'ils faisaient filer

vers les frontières, et qu'il a fallu que le trésor public

payôt plus tard; en tout, plus de quinze cent millions.

par Jour en numéraire, n’amenassent la gêne dans le

trésor, la dépréciation dans toutes les valeurs fictives,

et par suite tous les malheurs qui menacent un pays

sans argent et sans moyens de s’en procurer. ES « Hélas! disaient les gens de bien en voyant passer

« le fatal tombereau qui allait se remplir dans la rue

« Vivienne, hélas ! voilà notre argent qui émigre en

«€ masse; l’an prochain on s'agenouillera devant un

«écu; nous allons tomber dans l’état déplorable d’un

. « homme ruiné; toutes les entreprises resteront sans

« succès; on ne trouvera point à emprunter; il y aura <

« étisie, marasme, mort civile, »

L'événement démentit ces terreurs, et, au grand éton-

nement de tous ceux qui s'occupent de finances, les

» payements se firent avec facilité, le crédit augmenta,

on se jeta avec avidité vers les emprunts, et pendant

tout le temps que dura cette superpurgalion, le cours

- du change, cette mesure infaillible de la circulation

monétaire, fut en notre faveur : c'est-à-dire qu’on eut

la preuve arithmétique qu'il entrait en France plus

d'argent qu'il n’en sortait.

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Quelle est la puissance qui vint à notre secours Quelle est la divinité qui opéra ce miracle ? La gourmandise.

Quand les Bretons, les Germains, les Teutons, les: Cimmériens et les Scythes firent irruption en France, ils y apportèrent une voracité rare et des estomacs. d’une capacité peu commune. TA

Ils ne se contentèrent pas longtemps de la chère officielle que devait leur fournir une hospitalité forcée; ils aspirèrent à des jouissances plus délicates, et bientôt la ville-reine ne fut plus qu’un immense réfectoire. Ils mangeaient, ces intrus, chez les restaurateurs, chez: les traiteurs, dans les cabarets, dans les tavernes, dans les échoppes, et jusque dans les rues. -

Ils se gorgeaient de viandes, de poissons, de gibier, de truffes, de pâtisseries, et surtout de nos fruits.

Ils buvaient avec une avidité égale à leur appétit, et demandaient toujours les vins les plus chers, espérant y trouver des jouissances inouïes, qu'ils étaient ensuite tout étonnés de ne pas éprouver. Le

Les observateurs superficiels ne savaient que penser de cette mangerie sans faim et sans terme; mais les vrais Français riaijent etse frottaient les mains en disant: « Les voilà sous le charme, et ils nous auront rendu ce” « soir plus d’écus que le trésor publie ne leur en comptés ce matin. » Le .

Cette époque fut favorable à tous ceux qui fournis saient aux jouissances du goût Véry acheva sa fortune; Achard commença la sienne; Beauvilliers en fit une” troisième, et Mr° Sullot, dont le magasin, au Palais= Royal, n'avait pas deux toises carrées, vendait par jour jusqu’à douze mille petits pâtés *.

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1. Quand l’armée d’invasion passa en Champagne, elle prit six cent mille bouteilles de vin dans les caves de M. Moet, d’Épernay, renommé pour la beauté de ses caves. de

Îl s’est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillards en avaient gardé le goût, et que les commandes qu'il

reçoit du Nord ont plus que doublé depuis cette époque.

Get effet dure encore: les étrangers affluent de toutes les parties de l’Europe, pour rafraîchir, durant la paix, les douces habitudes qu’ils contractèrent pendant la guerre ; il faut qu’ils viennent à Paris ; quand ils y sont, 11 faut qu'ils se régalent à tout prix. Et si nos effets - publics ont quelque faveur, on le doit moins à l'intérêt avantageux qu'ils présentent qu’à la confiance d’instinct qu'on ne peut s'empêcher d’avoir dans un peuple chez qui les gourmands sont heureux *,

Les femmes sont gourmandes.

Le penchant du beau sexe pour la gourmandise a quelque chose qui tient de l'instinct, car la gourman- - dise est favorable à la beauté.

Une suite d'observations exactes et rigoureuses a démontré qu'un régime succulent, délicat et soigné, repousse longtemps et bien loin les apparences extérieures de la vieillesse.

IL donne aux yeux plus de brillant, à la peau plus de fraîcheur, et aux muscles plus de soutien; et comme il est certain, en physiologie, que c’est la dépression des muscles qui cause les rides, ces redoutables ennemis de la beauté, il est également vrai de dire que, tou- tes choses égales, ceux qui savent manger sont comparativement de dix ans plus jeunes que ceux à qui cette “science est étrangère. RSR

Les peintres et les sculpteurs sont bien pénétrés de cette vérité, car jamais ils ne représentent ceux qui “ont abstinence par choix ou par devoir, comme les avares et les anachorètes, sans leur donner la pâleur de … la maladie, la maigreur de La misère et les rides de la … décrépitude.

1: Les calculs sur lesquels cet article est fondé m’ont été four- 5 . is par M.M.B...,gastronome aspirant, à qui les titres ne man- … quent pas, car il est financier et musicien.

Influence de la gourmandise sur le bonheur

conjugal.

Enfin, la gourmandise, quand elle est partagée, l'influence la plus marquée sur le bonheur qu’on peu trouver dans l'union conjugale. =

Deux époux gourmands ont, au moins une fois pa jour, une occasion agréable de se réunir; car, même” ceux qui font lit à part (et il y en a un grand nombre) mangent du moins à la même table; ils ont un sujet

-de conversation toujours renaissant ; ils parlent non seulement de ce qu'ils mangent, mais encore de ce qu'ils: ont mangé, de ce qu'ils mangeront, de ce qu'ils ont observé chez les autres, des plats à la mode,des inyen* tions nouvelles, etc., etc. ; et on sait que les causeries familières {chit chat) sont pleines de charmes. =

La musique a sans doute aussi des attraits bien puis= sants pour ceux qui l'aiment; mais il faut s’y mettre c'est une besogne. ir LE CRÈTE

D'ailleurs, on est quelquefois enrhumé, la musique est égarée, les instruments sont discords, on à la mi= graine, il ÿ a du chômage. ee.

Au contraire, un besoin partagé appelle les époux table, le même penchant les y retient ; ils ont naturel= lement l’un pour l’autre ces petits égards qui annon= cent l'envie d’obliger, et la manière dont se passent les repas entré pour beaucoup dans le bonheur de la wie:

Cette observation, assez neuve en France, n'avait point échappé au moraliste anglais Fielding, et il Pas 3 ‘développée en peignant, dans son romande Paméla la manière diverse dont deux couples mariés finissent Jeur journée. SRE à

Le premier est un lord, l'aîné, et par conséquent le. possesseur de tous les biens de la famille. RE

- Le second est son frère, puîné, époux de Paméla

déshérité à cause de ce mariage, et vivant du produ

de sa demi-paye, dans un état de gêne assez voisin de l’indigence.

Le lord et sa femme arrivent de différents côtés, et se saluent froidement, quoiqu'ils ne se soient pas vus de la journée. Ils s’asseyent à une table splendidement n servie, entourée de laquais brillants d’or,se servent en silence et mangent sans plaisir. Cependant, après que les domestiques se sont retirés, une espèce de conversation s'engage entre eux; bientôt l'aigreur s'en mêle : » elle devient querelle, et ils se lèvent furieux pour aller, = chacun dans son appartement, méditer sur la douceur du veuvage. :

— Son frère, au contraire, en arrivant dans son modeste appartement, est accueilli avec le plus tendre empressement et Les plus douces caresses. Il s’assied près d’une table frugale ; mais les mets qui lui sont servis peuvent- 118 ne pas être excellents ? C'est Paméla elle-même qui les à apprêtés ! Ils mangent avec délices, en causant de leurs affaires, de leurs projets, de leurs amours. Une demi-bouteille de madère leur sert à prolonger Le repas et l’entretien ; bientôt le même lit les reçoit, et après les transports d’un amour partagé, un doux sommeil “leur fera oublier le présent et rêver un meilleur avenir. = Honneur à la gourmandise, telle que nous la présentons à nos lecteurs, et tant qu’elle ne détourne l’homme ni de ses occupations,ni de ce qu'il doit à sa fortune;car, . de même que les dissolutions de Sardanapale n’ent pas . fait prendre les femmes en horreur, ainsi les excès de Vitellius ne peuvent pas faire tourner le dos à un fes- - tin savamment ordonné.

* La gourmandise devient-elle gloutonnerie, voracité, crapule, elle perd son nom et ses avantages, échappe à nos attributions, et tombe dans celles du moraliste, qui la traitera par ses conseils, ou du médecin, qui la . guérira par les remèdes.

ne La gourmandise, telle que le professeur l’a caracté- « risée dans cet article, n'a de nom qu'en français: elle Lo peut être désignée n1 par le mot latin qula, nipar

Fe

l'anglais qgluttony, ni par l'allemand lusternheut ; nous conseillons donc à ceux qui seraient tentés de traduire ce livre instructif, de conserver le substantif, et de changer seulement l’article; c’est ce que tous les peu

ples ont fait pour la coquetterie et tout-ce qui s’y rapporte.

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