DES GOURMANDS
Napoléon.
Tel était entre autres Napoléon : il était irrégulier dans ses repas, et mangeait vite el mal; mais là se retrouvait aussi cette volonté absolue qu'il mettait à tout: Dès que l'appétit se faisait sentir, il fallait qu'ilt fût salisfait, et son service était monté de manière qu’en tout lieu et à toute heure on pouvait, au premier mot, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café.
Cette méditation est digne de la précédente et en est pour ainsi dire la suite naturélle, l’auteur essaie une classification de ceux qui sont le plus prédisposès à la gourmandise. Il ne commet dans cet intéressant chapitre qu’une seule erreur. Quoiqu’il en dise, Napoléon élait gourmand; les mémoires du temps, entre autres ceux de M'° Acrillan, première femme de chambre de Joséphine, établissent de facon certaine que l’empereur avait une prédilection pour les mets préparés à l'italienne, et surtout pour Les rougets ou surmulets frits dans l’huile d’otive.
Prédestination sensuelle, g eensenementenneten En
Les prédestinés de la gourmandise sont en général …. d'une slature moyenne; ils ont le visage rond ou carré, ! | les yeux brillants, le front petit, le nez court, les lèvres ; charnues et le menton arrondi. Les femmes sont potelées, plus jolies que belles, et visant un peu à l’obésité. Celles qui sont principalement friandes ont les traits - plus fins, l’air plus délicat, sont plus mignonnes et se = distinguent surtout par un coup de langue qui leur est particulier.
n C'est sous cet extérieur qu'il faut chercher les convives les plus aimables : ils acceptent tout ce qu'on leur offre, mangent lentement, et savourent avec réflexion. [ls ne se hâtent point de s'éloigner des lieux où ils ont reçu une hospitalité distinguée ; et on les a pour — [a soirée, parce qu'ils connaissent tous les jeux el passe-lemps qui sont les accessoires ordinaires d’une réunion gastronomique.
Ceux, au contraire, à qui la nature a refusé l'apti- : … (ude aux Jouissances du goût, ont le visage, le nez et … es yeux longs; quelle que soit leur taille, ils ont dans … leur tournure quelque chose d’allongé. Ils ont les cheveux noirs et plats, et manquent surtout d’embonpoint; ce sont eux qui ont inventé les pantalons. - Lesfemmes que la nature a affligées du mêmé malheur … sont anguleuses, s’ennuient à table, et ne vivent que de boston et de médisance.
Cette théorie physiologique ne trouvera, je l'espère, que peu de contradicteurs, parce que chacun peut la vérifier autour de soi : je vais cependant encore l'ap- . puyer par des faits.
… Je siégeais un jour à un très grand repas, et j'avais … cn face une très jolie personne dont la figure était tout . à fait sensuelle. Je me penchai vers mon voisin, et lui … dit tout bas qu'avec des traits pareils il était impossible que cette demoiselle ne fût pas très gourmande.
-« Quelle folie! me répondi#il ; elle a tout au plus « quinze ans; ce n'est pas encore l’âge de la gourman « dise... Au surplus, observons... » = SE Les commencements ne me furent pas favorables : j'eus peur de m'être compromis ; car, pendant les deux premiers services, la jeune fille fut d'une discrétion qui m'étonnait, et je craignais d’être tombé sur une. exception, car il-y en a pour toutes les règles. Mais enfin le dessert vint, dessert aussi brillant que copieux, et qui me rendit l'espérance. Mon espoir ne fut pa déçu : non seulement elle mangea de tout ce qu’on lu offrit, mais encore elle se fit servir des plats qui étaient les plus éloignés d'elle. Enfin elle goûta à tout; et Le voisin s’étonnait de ce’ que ce petit estomac pouvait contenir tant de choses. Ainsi fut vérifié mon diagnostic, et la science triompha encore une fois. a À deux ans de là, je rencontrai encore la même per: sonne, c'était huit jours après son mariage : elle s’éf: développée tout à fait à son avantage; elle laissait pointer un peu de coquetterie, et étalant tout ce que. la mode permet de montrer d'’attraits, elle était ravissante. Son mari était à peindre : il ressemblaït à un certain ventriloque qui savait rire d’un côté et pleurer de l’autre, C'est-à-dire qu’il paraissait très content de ce qu'on admirait sa femme ; mais dès qu’un amateur. avait l’air d’imsister, il était saisi du frisson d’une jalousie très apparente. Ce dernier sentiment prévalut ; il emporta sa femme dans un département éloigné, et là, pour moi, finit sa biographie. RE Je fis une autre fois une remarque pareille sur le due Decrès, qui a été Si longtemps ministre de la Marine. On sait qu'il était gros, court, brun, crépu et carré
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qu'il avait le visage au moins rond, le menton relevé, les lèvres épaisses et la’ bouche d’un géant; aussi je le proclamai sur-le-champ amateur prédestiné de la bonne chère et des belles. es
- Gette remarque physiognomonique, je la coulai bien. doucement et bien bas dans l'oreille dame -fort
jolie et que je croyais discrète. Hélas! je me trompai ! - elle était fille d'Eve, et mon secret l’eût étouffée. Aussi, dans la soirée, l'Excellence fut instruite de l'induction scientifique que j'avais tirée de l’ensemble de ses traits. - C'est ce que j'appris le lendemain par une lettre. … fort aimable que m'écrivit le duc, et par laquelle 1l se défendait avec modestie de posséder les deux qualités, d’ailleurs fort estimables, que j'avais découvertes en lui. Je ne me tins pas pour battu. Je répondis que la - nature ne fait rien en vain; qu’elle l'avait évidemment formé pour dé certaines missions, que, s’il ne les remplissait pas, il contrariait son vœu; qu'au reste, je Wavais aucun droit à de pareilles confidences, etc., etc. - La correspondance resta là; mais, peu de temps après, tout Paris fut instruit par la voie des journaux e la mémorable bataïlle qui eut lieu entre le ministre et son cuisinier, bataille qui fut longue, disputée, et où l'Excellence n’eut pas toujours le dessus. Or, si après une pareille aventure, le cuisinier ne fut pas ren- - voyé (et il ne le fut pas), je puis, je crois, en tirer la . Conséquence que le duc élait absolument dominé par » les talents de cet artiste, et qu'il désespérait d’en trouver un autre qui put flatter aussi agréablement son goût ; > Sans quoi il n'aurait jamais pu surmonter la répugnance - toute naturelle qu'il devait éprouver à être servi par uu préposé aussi belliqueux. - |
Gourmands par état.
- S'ilest des gourmands par prédestination, il en est
— aussi par état; et je dois en signaler ici quatre grandes
» catégories : les financiers, les médecins, les gens de = : lettres et les dévots.
Les financiers.
Les financiers sont les héros de la gourmandise. Ici, héros est Le mot propre, car il y avait combat ; et l’aris-
tocratie nobiliaire eût écrasé les financiers sous le poids de ses titres et de ses écussons, si ceux-ci n’y eussent opposé une table somptueuse et leurs coffres-forts. Les cuisiniers combattaient les généalogistes, et quoique . les ducs n’attendissent pas d'être sortis pour persifler l'amphitryon qui les traïtait, ils étaient venus et leur présence atteslait leur défaite.
D'ailleurs tous ceux qui amassent beaucoup d'argent, et avec facilité, sont presque indispensablement obli=
- gés d’être gourmands.
Aussi, dans toutes les séries d’apprêts que nous présentent les livres de cuisine élémentaire, il y en a tou- Jours un ou plusieurs qui portent pour qualification : à la financière. Et on sait que ce n’était pas le ro1, mais les fermiers généraux qui mangeaient autrefois le premier plat de petits pois, qui se payait toujours huit cents francs.
Les choses ne se passent pas autrement de nos jours F les tables financières continuent à offrir tout ce que la nature a de plus parfait, les serres de plus précoce, l’art de plus exquis; et les personnages les plus historiques ne dédaignent point de s'asseoir à ces festins.
Les médecins.
Des causes d’une même nature, quoique non moins puissantes, agissent sur les médecins : ils sont gourmands par séduction, et il faudrait qu'ils fussent de bronze pour résister à la force des choses.
Les chers docteurs sont d’autant mieux accueilhs que la santé, qui est sous leur patronage, est le plus
récieux de tous les biens; aussi sont-ils enfants gâtés dans toute la force du terme. ;
C’est .ce que j'osai exprimer un jour dans un repas où je figurais, moi neuvième, sous la présidence du Dr Corvisart. C’ était vers 1806. £
« Vous êtes, m'écriai-je du ton inspiré d'un prédi-… À
« cateur puritain, vous êtes les derniers restes d'une corporation qui jadis couvrait toute la France. Hélas! les membres en sont anéantis ou dispersés : plus de fermiers généraux, d’abbés, de chevaliers, de moines blancs ; tout le corps dégustateur réside en vous
seuls. Soutenez avec fermeté un si grand poids, dussiez-vous essuyer le sort des trois cents Spartiates
« au pas des Thermophyles. » >
+ Je dis, et il n'y eut pas une réclamation : nous
agîmes en conséquence, ef la vérisé resta.
Re Jé fis à ce dîner une observation qui mérite d’être
…. connue.
Le D’ Corvisart, qui était fort aimable quand il vou-
… lait, ne buvait que du vin de Champagne frappé de, glace. Aussi, dès le commencement du repas et pen-
dant que les autres convives s’occupaient à manger, il
était bruyant, conteur, anecdotier. Au dessert, au con-
traire, et quand la conversation commençait à s’animer, 1l devenait sérieux, taciturne et quelquefois morose.
De cette observation et de plusieurs autres con-
… formes, j'ai déduit le théorème suivant : Le win de …— Champagne, qui est excilant dans ses premiers effets
(ab imitio), est s{upéfiant dans ceux qui suivent (in
recessu) ; Ce qui est au surplus un effet notoire du gaz
acide carbonique qu’il contient.
Objurgation.
Puisque je tiens les docteurs à diplômes, Je ne veux jas mourir sans leur reprocher l'extrême sévérité dont ils usent envers leurs malades. - - Dès qu'on a le malheur de tomber dans leurs mains. il faut subir une kyrielle de défenses, et renoncer à … tout cé que nos habitudes ont d’agréable.
Je m’élève contre la plupart de ces interdictions comme inutiles.
SAVOIR MANGER - Je dis inutiles, parce que les malades n'appètent presque jamais ce qui leur serait nuisible.
J’émets mon avis avec d'autant plus de confiance qu'il est appuyé sür des faits nombreux, et que les praticiens les plus heureux se rapprochent de ce système. | SES Le chanoine Rollet, mort il y a environ Cinquante” ans, était buveur, suivant l’usage de ces temps antiques ; il tomba malade, et la première phrase du mé-decin fut employée à lui interdire tout usage de vin: Cependant, à la visite suivante, le docteur trouva le patient couché, et devant son lit un corps de délit presque complet, savoir : une table couverte d’une nappe bien blanche, un gobelet de cristal, une bouteille” de belle apparence, et une serviette pour s'essuyer les … lèvres. Be À cette vue il entra dans une violente colère et par= lait de se retirer, quand le malheureux chanoïne lui cria d'une voix lamentable : « Ah ! docteur, souve- « nez-vous que quand vous m'avez défendu de boire, « vous ne m'avez défendu le plaisir de voir la bou- « teille. » : nn sr Le médecin qui traitait M. de Montlucin de Pontde-Veyÿle fut bien encore plus cruel, car non seulement il interdit l’usage du vin à son malade, mais encore il Jui prescrivit de boire de l’eau à grandes doses. = Peu de temps après le départ de l’ordonnateur, Me de Montlucin, jalouse d'appuyer l'ordonnance et. de contribuer au retour de la santé de son mari, li. présenta un grand verre d'eau [a plus belle et la plus limpide. : E Le malade le reçut avec docilité,et se mit à le boire avec résignation; mais il s'arrêta à la première gorgée, et rendant le vase à sa femme : « Prenez cela,ma «chère, lui dit-il, et gardez-le pour une autre fois : « j'ai toujours oui dire qu'il ne fallait pas badiner avec & les remèdes. » È es
- Dans pire gastronomique, le quartier des gens de lettres est tout près de celui des médecins. Sous le règne de Louis XIV, les gens de lettres = élaient ivrognes ; ils se conformaient à la mode, et les mémoires du temps sont tout à fait édifiants à ce sujet. Maintenant ils sont gourmands : en quoi il y à amélioration.
Je suis bien loin d’être de l'avis du cynique Geoffroy, qui disait que si les productions modernes manuent de force, cela vient-de ce que les auteurs ne boiïvent que de l’eau sucrée.
Je crois au contraire, qu'il a fait une double méprise, et qu'il s’est trompé sur le fait et sur la consé- . quence.
L'époque actuelle est riche en talents: ils se nuisent peut-être par leur multitude; mais “la postérité, ugeant avec plus de calme, y verra bien des sujets admiration : c'est ainsi que nous-même avons rendu justice aux chefs-d'œuvre de Racine et de Molière, -qui furent froidement reçus par les contemporains, Jamais la position des gens de lettres dans la so, ciété n'a été plus agréable. Ils ne logent plus dans les régions élevées qu'on leur reprochait autrefois; les domaines de la littérature sont devenus plus fertiles : à les flots de l’Hippocrène roulent aussi des paillettes d'or: égaux de tout le monde, ils n’entendent plus ” le langage du protectorat, et, pour comble de bien, la gourmandise les comble ‘de ses plus chères fas
: On engage les gens de lettres à cause de l'estime < qu on fait de leurs talents, parce que leur conversation a-engénéral quelque chose de piquant, el aussi parce que depuis quelque temps il est de règle que toute société doit avoir son homme de lettres.
les accueille que mieux, parce qu’on les a désirés ; on les affriande pour qu'ils reviennent, on les régale pour qu'ils étincellent ; et comme ils trouvent cela fort naturel, ils s’y accoutument, deviennent, sont et demeurent gourmands.
Les dévots.
Enfin la gourmandise compte beaucoup de dévots parmi ses plus fidèles sectateurs.
Voyons donc comment la vocation leur vient. Parmi. ceux qui veulent faire leur salut, le plus grand nombre cherche le chemin le plus doux; ceux qui fuient les hommes, couchent sur la dure et revêtent le cilice, ont toujours été et ne peuvent jamais être que des exceptions.
Or, il est des choses damnables sans équivoque, et qu'on ne peut jamais se permettre, comme le bal, les spectacles, le jeu et autres.passe-temps semblables. .
Pendant qu'on les abomine, ainsi que ceux qui les mettent en pratique, la gourmandise se présente et se glisse avec une face tout à fait théologique.
De droit divin, l'homme est le roi de la nature, ef tout ce que la terre produit a été créé pour lui. C'est pour lui que la caille s’engraisse, pour lui que le moka a un si doux parfum, pour lui que le sucre est-favorable à la santé.
Des raisons non moins fortes viennent encore renforcer celles-ci. Peut-on trop bien recevoir ceux qui dirigent nos âmes et nous tiennent dans la voie du salut? Ne doit-on pas rendre aimables, et par cela même plus fréquentes, des réunions dont le but est excellent ?
Quelquefois aussi les dons de Comus arrivent sans
qu'on les cherche : c'est un souvenir de collège, c'est
le don d’une vieille amitié, c'est un pénitent qui s’hu- LA 10] 2 . s
milie, c’est un collatéral qui se rappelle, c’est un pro-.
SAVOIR MANGER 109 tégé qui se reconnaît. Comment repousser de pareïlles : offrandes ? Comment ne pas les assortir ? C’est une pure nécessité.
‘ - D'ailleurs les choses se sont toujours passées ainsi: Le Les moutiers étaient de vrais magasins des plus adorables friandises; et voilà pourquoi certains amateurs les regrettent si amèrement !.
Plusieurs ordres monastiques, les Bernardins surtout, faisaient profession de bonne chère. Les cuisiniers du clergé ont reculé les limites de l’art; et quand M. de Pressigny (mort archevêque de Besançon) revint du conclave qui avait nommé Pie VI, il disait que
. le meilleur dîner qu'il eût fait à Rome avait été chez le général des Capucins.
Les chevaliers et les abbés.
Nous ne pouvons mieux finir cet article qu’en fai- Es sant une mention honorable de deux corporations que nous avons vues dans toute leur gloire, et que la Ré- & volution a éclipsées : les chevaliers et les abbés.
Qu'ils étaient gourmands, ces chers amis ! Il était impossible de s'y méprendre à leurs narines ouvertes, à leurs yeux écarquillés, à leurs lèvres vernissées, à leur langue promeneuse; cependant chaque classe avait une manière de manger qui lui était particuhère.
Les chevaliers avaient quelque chose de militaire dans leur pose; ils s’administraient les morceaux avec dignité, les travaillaient avec calme, et promenaient horizontalement, du maître à la maîtresse de la ee maison, des regards approbateurs. se
LABS 7 À 49 NA EE
1. Les meilleures liqueurs de France se faisaient à la Côte, chez les Visitandines; celles de Niort ont inventé la confiture d’angélique; on vante les pains de fleurs d’oranger des sœurs de Château-Thierry, et les Ursulines de Belley avaient pour les noix confites une recette qui en faisait un trésor d’amour - de friandise. Il est à craindre, hélas! qu’elle ne soit per-
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