DU PLAISIR DE LA TABLE
Ici, l’on croit lire un chapitre du poète Horace. Jamais l’égoisme matérialiste et pratique ne fut traduit sous une forme plus aimable.
L'homme est incontestablement, des êtres sensitifs qui peuplent notre globe, celui qui éprouve le plus de souffrances.
La nature l’a primitivement condamné à la douleur
par la nudité de sa peau, par la forme de ses pieds, et
par l'instinct de guerre et de destruction qui accompa-
gne l'espèce humaine partout où on l’a rencontrée. Les animaux n’ont point été frappés de cette malé-
diction, et sans quelques combats causés par l'instinct
de la reproduction, la douleur, dans l’état de nature, serait absolument inconnue à la plupart des espèces : tandis que l’homme, qui ne peut éprouver le plaisir que passagèrement et par un petit nombre d'organes, peut toujours, et dans toutes les parties de son corps. être soumis à d'épouvantables douleurs.
Cet arrêt de la destinée a été aggravé, dans son exécution, par une foulé de maladies qui sont nées des habitudes de l’état social : de sorte que le plaisir le plus vif et le mieux conditionné que l’on puisse imaginer ne peut, soit en intensité, soit en durée, servir de compensation pour les douleurs atroces qui accompagnent certains dérangements, tels que la goutte, la rage des dents, les rhumatismes aigus, la strangurie, ou qui sont causés par les supplices rigoureux en usage chez certains peuples.
C'est cette crainte pratique de la douleur qui fait que, sans même s’en apercevoir, l'homme se jette avec élan du côté opposé, et s’attache avec abandon au petit nombre de plaisirs que la nature a mis dans son lot.
Origine du plaisir de la table.
Les repas, dans le sens que nous donnons à ce mot,
ont commencé avec le second âge de l’espèce humaine,
c'est-à-dire au moment où elle a cessé de se nourrir de fruits. Les apprêts et la distribution des viandes ont nécessité le rassemblement de la famille, les chefs distribuant à leurs enfants le produit de leur chasse, et les enfants adultes rendant ensuite le même service à leurs parents vieillis.
Ces réunions, bornées d’abord aux relations les plus proches, se sont étendues peu à peu à celles de voisinage et d'amitié.
Plus tard, et quand le genre humain se fut étendu, le voyageur fatigué vint s'asseoir à ces repas primitifs, et raconta ce qui se passait dans les contrées lointaines, Ainsi naquit l’hospitalité, avec ses droits réputés sacrés chez tous les peuples; car il n’en est aucun si féroce qui ne se fit un devoir de respecter les jours de celui avec qui il avait consenti de partager le pain et le sel.
Le plaisir de la table ne comporte ni ravissements, ni extases, nitransports, maisil gagne en durée ce qu'il perd en intensité, et se distingue surtout par le privilège particulier dont il jouit, de nous disposer à tous les autres, ou du moins de nous consoler de leur perte.
Effectivement, à la suite d’un repas bien entendu, le corps et l’âme jouissent d’un bien-être particulier.
Au physique, en même temps que le cerveau se rafraîchit, la physionomie s’épanouit, le coloris s'élève, les yeux brillent, une douce chaleur se répand dans tous les membres.
Au moral, l'esprit s’aiguise, l’imagination s'échauffe, les bons mots naissent et circulent: et si La Fare et Saint-Aulaire vont à la postérité avec la réputation d'auteurs spirituels, ils le doivent surtout à ce qu'ils furent convives aimables,
os SAVOIR MANGER
D'ailleurs, on trouve souvent rassemblées autour de. la même table toutes les modifications que l’extrême sociabilité a mtroduites parmi nous : l’amour, l'amitié, les affaires, les spéculations, la puissance, les sollici= tations, le. protectorat, l'ambition, l'intrigue ; voilà …
ourquoi le conviviat touche à tout : voilà pORPAnOte il produit des fruits de toutes les saveurs. <
Accessoires.
C’est par une conséquence immédiate de ces antécédents que toute l’mdustrie humaine s’est concentrée pour augmenter la durée et l'intensité du plaisir dela table.
Des poètes se plaignirent de ce que le cou, étant trop court, s’opposait à la durée du plaisir dela dégustation : - = d’autres déploraient le peu de capacité de l'estomac; et on vint Jusqu'à délivrer ce viscère du soin de digé. rer un premier repas, pour se donner le plaisir d'en. avaler un second.
Ce fut là l'effort suprême tenté pour amplifier les jouissances du goût; mais si, de ce côté, on ne peut pas franchir les bornes posées par la nature, on se Jeta dans les accessoires, qui du moins ‘offraient plus de. latitude. LE
On orna de fleurs les vases et les coupes; on en cou. ronna les convives ; on mangea sous la voûte du ciel, dans les jardins, dans les bosquets, en présence de toutes les merveilles de la nature.
Au plaisir de la table, on joignit les charmes de la. musique et le son des instruments. Ainsi, pendant que la cour du roi Phéaciens se régalait, le “chantre Phémius célébrait les faits et les guerriers des temps pas= Sés:
Souvent des danseurs, des bateleurs,et des mimes des deux sexes et de tous les costumes, venaient OCCUPEr | les yeux sans nuire aux jouissances du goût; les par-
fums les plus exquis se répandaient dans les airs; on alla jusqu’à se faire servir par la beauté sans voile, de sorte que tous les sens étaient appelés à une jouissance
devenue universelle, |
HVItIe et XIXS siècles.
Nous avons adopté, plus ou moins, suivant les circonstances, ces divers moyens de béatificalion, et nous y avons Joint encore ceux que les découvertes nouvelles nous ont révélés.
Sans doute la délicatesse de nos mœurs ne pouvait pas laisser subsister les vomitoires des Romains ; mais nous avons mieux fait, et nous sommes parvenus au même but par une voie avouée par le bon goût,
On a inventé des mets tellement attrayants, qu’ils font renaître sans cesse l'appétit ; ils sont en même temps si légers, qu'ils flattent le palais, sans presque surcharger l’estomac. Sénèque aurait dit : Nubes esculentas. ; |
Nous sommes donc parvenus à une telle progression alimentaire, que si la nécessité des affaires ne nous forçait pas à nous lever de table, ou si le besoin du nt ne venait pas s’interposer, la durée des re- pas Serait à peu près indéfinie, et n'aurait aucune don- née certaine pour déterminer le temps qui pourrait sécouler depuis le premier coup de madère jusqu’au dernier verre de punch. :
Au surplus, il ne faut pas croire que tous ces acces- Soirées soient indispensables pour constituer le plaisir de la table, On goûte ce plaisir dans presque toute son étendue, toutes les fois qu’on réunit les quatre conditions suivantes : chère au moins passable, bon vin, convives aimables, temps suffisant.
C'est ainsi que j'ai souvent désiré avoir assisté au repas qu'Horace destinait au voisin qu’il aurait invité, ou à l'hôte que le mauvais temps aurait contraint à
chercher un abri auprès du lit : savoir : un bon poulet, un chevreau (sans doute bien gras), et, pour dessert, des raisins, des figues et des noix. En y joignant du vin récolté sous le consulat de Manlius (nata mecum consule Manlio), et la conversation de ce poète voluptueux, il me semble que j'aurais soupé dé Ià manière la plus confortable.
Esquisse.
Mais, dira peut-être le lecteur impatienté, comment donc doit être fait, en l’an de grâce 1825, un repas pour réunir toutes les conditions qui procurent au. suprême degré le plaisir de la table?
Je vais répondre à cette question. Recueillez-vous, lecteurs, et prêtez attention : c'est Gastérea, c’est a plus jolie des muses qui m'inspire ; je serai plus clair qu'un oracle, et mes préceptes traverseront les siècles.”
« Que le nombre des convives n'excède pas douze, afin que la conversation puisse être GORE Fe nérale ;
« Qu’ ils soient tellement choisis, que Tete occupations soient variées, leurs goûts analogues, et avec de tels points de contact qu'on ne soit point obligé d’avoir recours à l’odieuse formalité des présentations;
« Que la salle à manger soit éclairée avec luxe, le couvert d'une propreté remarquable et l’atmosphère à la température de treize à seize degrés au thermomètre de Réaumur ;
« Que les hommes soient spirituels sans prétention, et les femmes aimables sans être trop coquettes ! ;
« Que les mets soient d’un choix exquis, mais en Éonbre resserré ; et les vins de première qualité chacun dans son degré ;
4. J'écris à Paris, éntré le Palais-Royal et la Chaussée d’Antin.
« Que la progression, pour les premiers, soit des plus substantiels aux plus légers ; et pour les seconds, des plus lampants aux plus parfumés.
« Que le mouvement de la consommation soit modéré, le diner étant la dernière affaire de la journée ; et que les convives se tiennent comme des voyageurs qui doivent arriver ensemble au même but ;
« Que le café soit brûlant, et les liqueurs spécialement du choix du maître.
« Que le salon qui doit recevoir les convives soit assez spacieux pour organiser une partie de jeu pour ceux qui ne peuvent pas s’en passer, et pour qu'il reste cependant assez d'espace pour les colloques post-méridiens ;
« Que les convives soient retenus par les agréments de la société et ranimés par l'espoir que la soirée ne se passera pas sans quelque jouissance ultérieure ;
« Que le thé ne soit pas trop chargé ; que les rôties soient artistement beurrées, et le punch fait avec soin :
« Que la retraite ne commence pas avant onze heures, mais qu'à minuit tout le monde soit couché. »
J'ai dit que plaisir de la table, tel que je l'ai caractérisé, était susceptible d’une assez longue durée ; je vais le prouver en donnant la relation véridique et circonstanciée du plus long repas-que j'aie fait en ma vie : c’est un bonbon que je mets dans la bouche du lecteur, pour le récompenser de la complaisance qu'il a de me livre avec plaisir. La voici.
J'avais, au fond de la rue du Bac, une famille de parents, composée comme il suit : le docteur, soixante dix-huit ans ; le capitaine ; soixante-seize ans : leur sœur Jeannette, soixante-quatorze. Je les allais voir quelquefois, et il me recevaient toujours avec beaucoup d’amitié.
« Parbleu ! me dit un jour le D' Dubois en se levant « sur la pointe des pieds pour me frapper sur l'épaule, « 1] y a longtemps que tu nous vantes tes fondues « (œufs brouillés au fromage), tu ne cesses de nous en
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