DE L'APPÉTIT
Anecdote.
Brillat-Savarin ne dil pas un mot des apéritifs, bien que les macéralions de plantes amères dans du vin blanc, entre autres le vin d’absinthe, fussent connues dès le moyen âge.
L'importance de l’exactitude dans les heures de repas, surtout pour les enfants, à élé mise en lumière ces dernières années ; Brillat-Savarin est, à cet égard, un précurseur.
Aux exemples de grand appétit cités plus bas on peut ajouter celui de Milon de Grotone, qui, suivant les historiens de l'antiquité, tuait un jeune bœuf d’un coup de poing el le mangeait tout entier dans un seul repas. De nos jours, il n'y a guère que les Esquimaux qui seraient capables de rivaliser avec le célèbre athlète. On sait qu’il n'est pas rare de les voir dévorer vingt ou vingt-cinq livres de bœuf salé, arrosées d’huile de phoque. :
J'étais un jour invité à diner chez un haut fonctionnaire public. Le billet d'invitation était pour cinq heures et demie, et au moment indiqué tout le monde était rendu, car on savait qu'il aimait qu’on fût exact, et grondait quelquefois les paresseux.
de fus frappé, en arrivant, de l'air de consternation = que je vis régner dans l'assemblée : on se parlait à -
oreille, on regardait dans la cour à travers les car-
reaux do la croisée, quelques visages annonçaient la
stupeur. Il était certainement arrivé quelque chose
d'extraordinaire.
Je m'approchai de celui des convives que je crus le plus en état de satisfaire ma curiosité, et lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. « Hélas ! me répondit, « avec l'accent de la plus profonde affliction, monser- « gneur vient d'être mandé au Gonseil d'Etat ; il part « en ce moment, et qui sait quand il reviendra ? — « N'est-ce que cela?répondis-je d’un air di insouciance « qui était bien loin de mon cœur. C’est tout au plus
« l'affaire d’un quart d’heure ; ; quelque renseignement a
« dont on aura besoin ; on sait qu'il y à ici aujour- « d’hui diner officiel ; on n’a aucune raison pour nous « faire Jeûner. » Je parlais ainsi ; ; Mais, au fond de lâme, je n'étais pas sans inquiétude, et J'aurais voulu être bien loin.
La première heure se passa bien, on s'assit ue de
ceux avec qui On était lié,on épuisa les sujets banaux
de conversation, et on 8 ‘amusa à faire des conjectures =
sur la cause qui avait pu faire appeler aux Tuileries - notre cher amphitryon.
À la seconde heure, on commença à apercevoir quelques symptômes d’impatience : : on se refardait avec inquiétude, et les premiers qui murmurèrent furent {TOIS8 Où quatre convives qui, n'ayant pas trouvé de place pour s'asseoir, n'étaient pas en position commode pour attendre...
A la troisième heure, le mécontentement fut général, et tout le monde se plaignait. « Quand reviendra- « til? disait l’un. — À quo pense-t-il? disait l’autre. «= C'est à en mourir ! » disait un troisième ; et on ©se: faisait, sans jamais la résoudre, Ja question sui- « vante : « S'en ira-t-on ? Ne s'en ira-{-on pas ? »
Parmi tous ces martyrs, le plus malheureux était le
bon d’Aigrefeuille, que tout Paris a connu ; son Corps
Les ? Ê ? .
n'élait que souffrance, et la douleur de Laocoon était
sur son visage. Pâlé, égaré, ne voyant rien, il vint se hücher sur un fauteuil, croisa ses petites mains sur son gros ventre, et ferma les yeux, non pour dormir mais
- pour attendre la mort.
Elle ne vint cependant pas. Vers les dix heures on
entendit une voiture rouler dans la cour ; tout le monde
se leva d’un mouvement spontané. L'hilarité succéda. à la tristesse, et, après cinq minutes, on était à table.
Maïs l’heure de l'appétit était passée. On avait l'air étonné de commencer à dîner à une heure si indue : les mâchoires n’eurent point ce mouvement isochrone qui
nnonce un travail régulier,et j'ai su que plusieurs con-
Vives avaient été incommodés
La marche indiquée en pareil cas est de ne point manger immédiatement après que l'obstacle a cessé, mais d’avaler un verre d’eat sucrée, ou une tasse de bouillon, pour consoler l'estomac : d'attendre ensuite douze ou quinze minutes, sinon l'organe convulsé se
trouve opprimé pär le poids des aliments dont on le surcharge.
Grands appétits.
RS RE Sn
Quand on voit, dans les livres primitifs, les apprêts qui se faisaient pour recevoir deux ou trois personnes, ainsi que les portions énormes que l’on servait à un seul homme, il est difficile de se refuser à croire que les hoïnmes qui vivaient plus près que nous du berceau du monde ne fussent aussi doués d'un bien plus grand appétit. |
Get appétit était censé s’accroître en raison directe dé la dignité du personnage; et celui à qui on ne ser- Vail pas moins que le dos entier d’un taureau de cin ans était destiné à boire dans une Coupe dont il avait peine à supporter le poids.
De SAVOIR MANGER
Quelques individus ont existé depuis pour porter
témoignage de ce qui a pu se passer autrefois, et les recueils sont pleins d exemples d’une voracité à peine croyable, et qui s'étendait à tout, même aux Sir les plus immondes.
Je ferai grâce à mes lecteurs de Ces détails, CE quefois assez dégoûtants, et je préfère leur conter deux faits particuliers, dont j'ai été témoin, et qui n'exigent
as de leur part une foi bien implicite.
J’allai, il y a environ quarante ans, faire une visite volante au curé de Bregnier, homme ‘de grande taille, et dont l’appétit avait une réputation bailliagère.
Quoiqu'il fût à peine midi, je le trouvai déjà à table. On avait emporté la soupe et le bouilli, et, à ces deux plats obligés, avaient succédé un gigot de mouton à
la royale, un assez beau chapon et une salade co-
pieuse.
Dès qu'il me vit paraître, il demanda pour moi un couvert, que je refusai, et je fis bien ; car, seul et sans aide, il se débarrassa très lestement. de tout, savoir : du gigot jusqu’ à l’ivoire, du chapon jusqu'aux os, et de la salade jusqu’au fond du plat.
On. apporta bientôt un assez grand fromage blanc, dans lequel il fit une brèche angulaire de quatre-vingtdix degrés ; il arrosa le tout d’une bouteille de vin et d’une carafe d’eau, après quoi il se reposa.
Ge qui m'en fit plaisir, c'est que, pendant toute cette opération qui dura à peu près trois quarts d'heure, le vénérable pasteur n'eut point l'air affairé Les gros morceaux qu'il jetait dans sa bouche profonde ne l’empéchaient ni de parler, ni de rire ; et il expédia tout ce qu'on avait servi devant lui sans y mettre plus d'appareil que s'il n'avait mangé que trois mauviettes.
Le second fait rappelle à ma mémoire le brave général P. Sibuet, mon compatriote, longtemps premier aide de camp du général Masséna, et mort au champ d'honneur en 1813, au passage de la Bober.
Prosper était âgé de dix-huit ans, et avait cet appé-
tit heureux par lequel la nature annonce qu’elle s’oc-
cupe à achever un homme bien constitué, lorsqu'il
entra un soir dans la cuisine de Genin,aubergiste chez
lequel les anciens de Belley avaient coutume de s’as-
sembler pour manger des marrons et boire du vin blanc nouveau, qu’on appelle vin bourru.
+ On venait de tirer de la broche un magnifique din-
don, beau, bien fait, doré, cuit à point, et dont le fu-
met aurait tenté un saint.
Les anciens, qui n’avaient plus faim, n’y firent pas
beaucoup d'attention ; mais les puissances digestives
du jeune Prosper en furent ébranlées ; l’eau lui vint à
‘la bouche, et ‘ s’écria : « Je ne fais que sortir de table,
À « je n’en gage pas moins que je mangerai ce gros din- : « don à moi tout seul. — Sez vosu mezé, z'u payo, réà «pondit Bouvier du Bouchet, gros fermier, qui se Le « trouvait présent, è sez vos caca en rotaz, 1-zet, vo ket
« pairé et may ket mezerai la restaz !. »
L’exécution commença immédiatement. Le jeune athlète détacha proprement une aile, l’avala en deux … bouchées, après quoi il se nettoya les dents en grugeant le cou de la volaille,et but un verre de vin pour
. servir d’entr'acte.
Bientôt, 1l attaqua la cuisse, [a mangea avec le même sang-froid, et dépêcha un second verre du vin, pour préparer les voies au passage du surplus.
Aussitôt la seconde aile suivit la même route : elle disparut, et l’officiant, toujours plus animé, saisissait déjà le dernier membre, quand le malheureux fermier s'écria. d'une voix dolente : « Hailze vaie praou -« qu'izet fotu ; m'ez, monche Chibouet, poez kaet zu « daive paiet, lessé m'en a m’en mesiet on mocho ?. »
1: Si vous le mangez, je vous le paye ; mais si vous restez en route, c’est vous qui payerez, et moi qui mangerai le reste. »
2. « Hélas | je vois bien que c’en est fini; mais, monsieur Sibuet, puisque je dois le payer, laissez-m’en manger au moins un morceau. »
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Prosper était aussi bon garçon qu'il fut depuis bon militaire ; il consentit à la demande de son antipartenaire, qui eut pour sa part la carcasse, encore assez opime, de l'oiseau en consommation, et paya ensuite de fort bonne grâce et le principal et les accessoires obligés. :
Le général Sibuet se plaisait beaucoup à citer cette prouesse de son jeune âge ; il disait que ce qu'il avait fait, en associant le fermier, était de pure courtoisie ; il assurait que, sans cette assistance, il se sentait toute là puissance nécessaire pour gagner la gageure ; et ce qui, à quarante ans, lui restait d’appétit ne permettait pas de douter de son assertion.