DÉTERMINATION DES APTITUDES
Les differentes mesures des fonctions psychologiques, depuis les plus élémentaires jusqu’aux plus complexes, peuvent être utilisées de diverses façons.
On peut par exemple aspirer à la comparaison générale d’individus ou de groupes d’individus, afin de déterminer la supériorité globale d’une personne ou d’un groupe sur d’autres groupes ou d’autres personnes.
Mais cette comparaison destinée à établir une hiérarchie est rendue très difficile par la question préalable d’unification des mesures : on ne peut en effet s’attendre à trouver des classements identiques pour toutes les mesures, et les supériorités sur certains points s’accompagnent d’infériorités sur d’autres.
On parle fréquemment de 1’ « intelligence » des individus, comme s’il y avait là une unité de comparaison, mais ce mot recouvre des complexus assez différents suivant le sens donné au mot, suivant qu’on envisage surtout le pouvoir d’assimilation ou le pou-
LES CORRÉLATIONS FONCTIONNELLES 1 83
voir de création, la rapidité ou la force des processus mentaux, etc.
On ne peut en réalité faire de comparaison globale que d’un point de vue particulier, sous un certain angle, principalement utilitaire.
Il faut alors attribuer aux diverses mesures une importance qui dépendra du point de vue envisagé, comme on le fait dans des examens spéciaux où certaines épreuves sont affectées d’un coeilicient qui en augmentera le poids lors de l’unification des notes pour la comparaison terminale. On devrait donc procéder de meme en faisant des examens consacrés aux « aptitudes » fonctionnelles, en dehors des connaissances acquises. La supériorité de tel ou tel ordre de perceptions, des qualités logiques, ou du pouvoir mnémonique, est d’une importance très variable suivant l’aptitude que l’on cherche à définir; et l’on ne doit jamais oublier que tel ou tel mécanisme fonctionnel ne prend véritablement sa valeur que s’il est réellement utilisé par l’individu qui le possède, un aboulique pouvant être inapte à certaines fonctions que ses mécanismes mentaux lui permettraient de remplir très correctement, s’il en était fait usage en temps et lieu.
De ce point de vue, des comparaisons globales, des hiérarchies pourraient être établies entre divers individus. Mais la définition exacte de l’aptitude, consistant en la détermination du rôle de chacun des mécanismes mentaux en jeu, c’est-à-dire des poids à attribuer à chacune des mesures effectuées, est un travail extrêmement délicat et qui nécessite de nombreuses recherches préparatoires.
Il ne serait pas possible, du jour au lendemain, d instituer des concours fondés sur des méthodes expérimentales pour l’entrée des principales routes sociales qui mènent aux différentes carrières.
Rien ne serait plus dangereux en effet que l’attribution arbitraire, fondée sur de simples raisonnements sans base expérimentale, des coefficients à donner aux diverses mesures possibles, et du choix limité des mesures.
Mais les recherches préalables à une telle institution sont une des tâches de l’avenir : On déterminera les caractéristiques psychologiques des individus réussissant le mieux dans les diverses formes d’activité, et l’on en dégagera ce qu’il y aura dans les divers complcxus de commun, ce qu’il y aura d’essentiel à telle ou telle aptitude. 11 faudra ensuite déceler de bonne heure ces aptitudes pour les diriger au mieux des intérêts individuels et sociaux.
2. — La comparaison partielle d’individus ET DE GROUPES. La détermination des moyennes.
Si la comparaison globale d’individus ou de groupes est à l’heure actuelle très difficile, même en ne faisant cette comparaison qu’à un point de vue bien défini, il est en revanche possible de faire, dès maintenant, des comparaisons partielles d’individus ou de groupes, et ces comparaisons partielles sont nécessaires au travail préalable que nous venons de signaler, pour la détermination expérimentale des aptitudes.
On peut comparer un groupe d’artistes et un
LES CORRÉLATIONS FONCTIONNELLES
groupe de savants, ou un artiste qui a du talent et un aulre qui n’en a point. Une comparaison analytique poussée assez loin sera toujours, dans de tels cas, d’une haute importance. La comparaison est utile, elle est possible ; mais il ne s’ensuit pas qu’elle soit toujours facile, et, de fait, elle soulève d’assez gros problèmes que nous ne pourrons pas traiter à fond, mais que nous ne devons pas non plus passer sous silence.
Nous voulons comparer deux groupes d’individus sous le rapport de la puissance d’acquisition des souvenirs, ou de la rapidité de la réaction motrice.
Nous avons une série de déterminations pour chacun des individus appartenant à ces groupes. Qu’allons-nous comparer? Des moyennes. Mais que valent les moyennes, c’est là la question délicate.
Tout d’abord il nous faudra ramener à une valeur unique la série des valeurs individuelles obtenues, une série de temps de réaction par exemple.
Plusieurs cas peuvent se présenter ; ou bien toutes les mesures sont très voisines les unes des autres et constituent un ensemble homogène, et dès lors la moyenne arithmétique peut être considérée comme parfaitement valable ; ou bien, à côté d’une série de valeurs très proches, il y en a quelques autres, très différentes, sans intermédiaires entre celles-ci et les premières ; dans ce cas, la moyenne arithmétique sortira des groupes de valeurs homogènes, alors que ce groupe paraît mériter une confiance particulière, ce qui rend suspect cette moyenne arithmétique.
Devra-t-on éliminer du calcul les valeurs exceptionnelles, mais quel sera le critérium de cette éli-
mination ? Il est certain que la représentation graphique peut clans de tels cas rendre de réels services : en inscrivant en ordonnées les fréquences des principales valeurs, portées en abscisse, on obtient une courbe de fréquence de ces valeurs ; lorsque les mesures sont bien homogènes et que leurs différences sont purement accidentelles, sans rien de systématique, elles s’ordonnent suivant une courbe en cloche, la courbe binomiable de Quételet, avec parfois une asymétrie par arrêt brusque, due aux conditions particulières des mesures1.
Si la courbe présente deux sommets, correspondant à deux groupes cohérents, cela révèle deux phénomènes distincts qu’il faut différencier ; mais, si en dehors de la courbe plus ou moins nettement binomiale, il y a des irrégularités quelconques, cela indique des perturbations passagères dont il y a lieu de se défier.
Mais doit-on purement et simplement supprimer ces irrégularités, alors que, parfois, faute d’un nombre suffisant de mesures, l’aspect de la courbe ne revêt pas la régularité binomiale ; c’est là chose bien difficile dans la pratique. Aussi a-t-on cherché à les atténuer, à en diminuer l’influence dans le résultat sans pourtant les éliminer tout à fait.
La moyenne ne sera plus alors la moyenne arithmétique, qui est trop influencée par des chiffres extrêmes isolés, mais une moyenne corrigée.
Sans entrer dans les détails de tous les systèmes
i . C’est le cas pour les temps de réaction qui ne peuvent physiologiquement s’abaisser au-dessous d’une certaine valeur, mais peuvent s’élever à des valeurs quelconques.
LES CORRÉLATIONS FONCTIONNELLES
proposés — et ils sont nombreux — avec leurs corrections et leurs perfectionnements, nous signalerons seulement deux méthodes.
La méthode de Zieiien consiste à augmenter le poids des séries de valeurs en raison de leur fréquence. On divisera les valeurs de 5 en 5 ou de 10 en 10, ou de 3 en 3, et le nombre de fois (pie les valeurs de ce groupe se sont présentées en total sera élevé au carré, comme si le nombre effectif avait été réellement la deuxième puissance de ce nombre ; de cette façon, les valeurs isolées prennent une importance très réduite ; les valeurs fréquentes ont un poids considérablement augmenté; et ainsi l’effet des perturbations est très réduit.
Mais la méthode augmente la complication des calculs ; il faut en effet diviser le total des valeurs, inscrites un nombre de fois qui est le carré de leur fréquence réelle, par la fréquence fictive correspondante, d’où des nombres souvent énormes.
Une méthode beaucoup plus simple est fournie par l’emploi du chiffre médian : Lorsqu’on écrit les valeurs en ordre croissant, si l’on prend la valeur qui tient le milieu delà série, on a un nombre qui tombe nécesairement dans la zone de plus grande fréquence, au sommet de la courbe binomiale, malgré les irrégularités isolées plus ou moins symétriques ou dyssymétriques. On pourrait évidemment, pour diminuer encore l’effet d’irrégularités extrêmes, inscrire les valeurs un nombre de fois égal au carré de leur fréquence réelle, mais cela même est en général inutile, et le chiffre médian est au fond la valeur en laquelle on peut avoir le plus confiance.
l88 TECHNIQUE DE PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE
Voici d’ailleurs, emprunté à une expérience réelle de temps de réaction, un exemple d’application des diilérentes méthodes d’établissement de la moyenne.
Une série de 25 réactions donne les valeurs suivantes, très nettement dyssymétriques, écrite par ordre croissant :
La moyenne arithmétique donne 3 1,6 ; la méthode de Ziehen, qui rapproche du nombre le plus fréquent, donne 29,5.
Le chiffre médian est de 27 ; c’est le dernier des 27 si on le prend tel que ; ce n’est pas le dernier si l’on écrit les nombres un nombre de fois égal au carré de leur fréquence ; il y a en effet 1 1 valeurs précédant le groupe des six 27 (inscrits G2 — 36 fois), et 17 valeurs qui le suivent, de sorte que le chiffre médian tombe sur le vingt-deuxième des trente-six 27 inscrits.
La méthode du chiffre médian, qui évite toute opération arithmétique, est donc réellement la plus satisfaisante, lorsqu’il y a un grand nombre de valeurs. Sinon la moyenne arithmétique reste toujours indiquée ; car il est évident que, pour deux ou trois valeurs à unifier, aucune correction n’est nécessaire.
Mais, une fois obtenue une valeur caractéristique de la mesure effectuée sur chaque individu, comment doit-on procéder pour comparer ces séries de valeurs ordonnées en deux groupes distincts.
Là encore, si l’on n’a affaire qu’à un petit nombre d’individus de chaque groupe, 011 11’a qu’à pren-
LES CORRÉLATIONS FONCTIONNELLES
dre la moyenne arithmétique ; si au contraire on a de nombreuses déterminations, on procédera comme pour les mesures individuelles ; on examinera la courbe de fréquence, et, ou bien on aura des mesures toutes hétérogènes, auquel cas cela indiquera qu’on n’est pas en droit de rapprocher les mesures, de les unifier, et de synthétiser les individus dans un groupement ; ou bien on aura un groupe homogène. Dès lors le chiffre médian peut encore être considéré comme le plus représentatif, surtout s'il y a des irrégularités à éliminer : Dans le cas d'une courbe bino- «mrinale régulière en effet, tous les procédés donnant la même valeur, la méthode de détermination de la moyenne importe peu1.
Supposons maintenant que nous ayons obtenu pour chacun de nos groupes une valeur représentative unique. Ces deux valeurs différeront certainement, si peu que ce soit, car l’identité est bien improbable, même avec des groupes composés de façon très analogue. Mais comment interpréter celle différence P Si elle est très faible, on la considérera évidemment ’ comme négligeable ; si elle est très considérable on la considérera non moins évidemment comme révélatrice d’une différence systématique des deux groupes. Mais dans tous les cas — de beaucoup les plus fréquents — où la valeur de la différence est moyenne, comment doit-on procéder P
Le problème consiste à déterminer s’il y a ou non
1. Lipmann a récemment proposé, pour la comparaison de deux séries, une méthode où il confronte les séries par couples de termes, pour adopter, somme toute, les termes médians des séries comme valeurs représentatives.
If.
une différence systématique entre les deux groupes ; cela veut dire qu’en superposant les courbes de fréquence de ces deux groupes on doit obtenir une courbe à doubles sommets bien distincts. Mais, bien souvent, le nombre insuffisant ou l’insuffisante régularité de distribution des valeurs ne permet pas de se fonder sur ce critérium.
On doit alors établir quel est, dans chaque groupe, l’écart moyen1 par rapport à la valeur choisie comme représentative ; dans ce but on détermine l’écart de chaque valeur individuelle par rapport à la valeur du groupe, et, ou bien on prend la moyenne arithmétique de tous ces écarts, ou bien on prend l’écart médian, après les avoir tous ordonnés par ordre croissant.
i. Gct écart moyen ne doit pas être confondu avec l’erreur moyenne, que l’on a intérêt à déterminer en faisant plusieurs fois la même mesure pour s’assurer du degré de confiance qu’on lui peut accorder, ce qui est fourni par la valeur de l’erreur probable : Les différentes déterminations, au nombre de n, étant faites, on en établit la moyenne, et l’écart 8t, etc. de chacune par rapport à la moyenne.
La formule la plus simple donne un écart moyen
et une erreur probable
Une formule plus précise donne une erreur moyenne
[/ oj -f- 8|— |— 83— J-. • • e. m.-=.y- — L-A — * a
et une erreur probable
Ces formules se trouvent indiquées par M. Baillaud dans son cours d’Astronomie.
LES CORRÉLATIONS FONCTIONNELLES
Ceci étant fait pour chacun des groupes, si l’écart entre les deux valeurs représentatives est inlérieur, égal, ou à peine supérieur à l’écart moyen dans chaque groupe, c’est cpie les groupes n’ont rien de systématiquement distinct et qu’ils pourraient se fusionner en un seul groupe homogène ; au contraire si la différence est nettement supérieure à cet écart moyen, cela indique l’individualité de chacun des groupes, et la légitimité de leur classement comparatif.