‹ Traité complet de la peintureChapitre 103 sur 114 · EXPOSITION DES TABLEAUX DES PEINTBES VIVAIS · texte numérisé non relu

EXPOSITION DES TABLEAUX DES PEINTBES VIVAIS

nouveau dans les peintures, et il ne manque pas de saisir aussitôt ces changemens et de les suivre habilement; car l'élève ne dépend que trop souvent du public, duquel il attend sa fortune, et parfois il lui faut faire abnégation de son goût et montrer la même souplesse que l'on remarque dans les tailleurs et les marchandes démodes. En un mot, tableau moderne a un langage qui est mieux entendu, qui frappe plus vivement, et que l'artiste imitateur sent de préférence. Or, quand l'artiste est parvenu à bien sentir et à saisir ce langage, il croit sa fortune faite; mais dèslors, et sans qu'il s'en doute, son talent est perdu.

Enfin je m'aiderai d'un raisonnement presque technique, c'est que les peintres en général sont toujours plus frappés des tableaux que de la nature, et qu'ils les considèrent, non comme un moyen d'imiter, mais comme le but ou comme la véritable imitation. Cependant le peintre , en opérant, devrait être préoccupé surtout de la nature; et, s'il est vrai qu'il doive aussi être tout préoccupé de l'art, il ne doit pas entendre par art les façons de faire et les manières, dont il est frappé par souvenir. Le plus souvent donc ce n'est pas l'art, ce sont les tableaux et principalement les plus récens qui le préoccupent, lorsqu'il est en présence de la nature, en sorte qu'il ferait mieux de penser seulement à copier en oubliant l'art, comme firent certains peintres, que de ne penser qu'à des tableaux en oubliant la nature.

Si donc la manière est ce qu'il y a de plus facile à prendre et à singer, et si les manières des contemporains sont de toutes les manières celles qu'on est le plus enclin et le plus capable de singer, cette considération apporte, ce semble, un certain doute sur la question qui nous oc-

cupe ici. On pourrait néanmoins décider que les expositions périodiques de peintures récentes sont utiles, quand il n'y a point de manière ou de mauvais goût dans l'école régnante , mais qu'elles sont dangereuses , quand elles favorisent ce même mauvais goût par la rivalité des artistes , qui n'aspirent qu'aux applaudissemens d'un public entaché lui-même de ce mauvais goût. Dans un tel état de choses il vaudrait mieux laisser les tableaux des artistes vivans, exposés isolément ça et là , comme on a toujours fait en Italie et dans d'autres pays où il n'y a jamais eu de salon public et périodique, que de les rassembler tous par une ostentation souvent mal entendue et qui n'impose pas à tout le monde. Un moyen qu'il serait peut-être utile d'employer dans tous les cas, ce serait d'associer aux tableaux modernes quelques tableaux anciens des premiers maîtres ; car , malgré les avantages du coloris récent sur le coloris altéré et flétri par l'huile dans les vieux tableaux, peut-être le public saurait-il établir avec plus de justesse ses comparaisons. Au surplus, ce moyen et mille autres qui roulent peutêtre dans la tête des réformateurs, le cèdent évidemment au grand et au principal moyen, je veux dire à l'excellence des institutions, et par conséquent à l'excellence d'une école de peinture. L'état retirerait donc un plus grand profit, auquel le public prendrait part, s'il établissait cette école et s'il fondait ainsi le goût du vrai et du beau, qu'en cherchant à faire croire pour un moment, et aux nationaux seulement, que cette foule de brillantes peintures qu'on étale tous les deux ans, est une preuve certaine de l'état de perfection des beaux-arts, état qui se manifesterait tout aussi bien sans ces sortes d'expositions.

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