EXPOSITION DES TABLEAUX DES PEINTRES VIVANS
Plaçons ici une remarque importante. Comme le public, dans un salon de concours, juge beaucoup d'après la sensation optique qu'il éprouve, les peintres ne manquent pas de s'attacher à faire ressentir la plus vive commotion; et presque toujours c'est celui qui crie le plus fort qui semble le mieux occuper sa place. On sait qu'aux expositions du Louvre , chacun est foulé par le torrent de spectateurs qui les premiers jours inondent les salles. Ce sont les yeux, pour ainsi dire, et non l'esprit, qui retiennent le souvenir ; et c'est principalement des couleurs qu'on se souvient. Comme les journalistes prononcent et donnent au public leur opinion le lendemain (et même la veille) de l'exposition, il importe extrêmement aux peintres de frapper vigoureusement ce premier coup ; car ils savent que les premières impressions restent. En effet, on ne parle guère dans les premiers jours de l'exposition des tableaux sages, harmonieux et modérés; il faut les chercher, et les tableaux criards en détournent. Quand au contraire des tableaux sont vus, chacun séparément, au lieu de leur destination, on les juge tranquillement, sainement; leurs exagérations grossières rebutent, et leurs finesses enchantent; on les contemple à l'aide d'idées générales et collectives sans distraction. Il y a plus , il faut peut-être avoir vu les tableaux dans plusieurs lieux successivement, pour les bien juger, c'est-à-dire, pour apprécier justement ce qu'ils valent. C'est par cette épreuve que se consolide la réputation de tant de chefs-d'œuvre, qui en Europe ont déjà passé par beaucoup de mains.
Lorsque la salle d'exposition est extrêmement vaste et fort éclairée, les peintres qui ont observé que cette distance et cette atmosphère illuminée dévorent les tons,
les teintes et toutes les finesses, ne manqueront pas d'exagérer leurs tons, leurs teintes et leurs contours même, en sorte que ces tableaux une fois déplacés de ce vaste lieu et transportés sous des jours ordinaires, sembleront noirs, durs, arides, forcés de coloris, forcés de dimension même, et déplairont probablement. Si ces réflexions sont justes, on reconnaîtra qu'il convient, sauf les exceptions qu'exigent les grands tableaux, d'exposer ces peintures des concours sous un jour ordinaire, afin que l'artiste, débarrassé de la crainte de voir son ouvrage perdu dans un immense local, s'occupe plus d'intéresser l'ame que d'éblouir et d'enivrer les yeux. Je conclus que dans un salon très -spacieux on ne doit exposer que les très-grands et les très-petits tableaux.
Terminons en proposant un moyen qui serait d'un puissant secours : ce serait de réunir non-seulement les tableaux faits chez une seule nation , mais à l'aide d'un échange au moins momentané, d'exposer aussi des tableaux récens faits chez les voisins. Des ouvrages anglais, espagnols, flamands, français et italiens, comparés les uns avec les autres, donneraient une toute autre leçon, que la réunion de tableaux produits par une seule nation. Les littérateurs, les savans de l'Europe tâchent, soit par des voyages, soit par des lectures, d'emprunter des qualités aux productions contemporaines des étrangers; pourquoi ne s'occuperait-on pas pour les peintres d'un avantage analogue, en établissant des expositions mutuelles et européennes qui serviraient la peinture dans tout le monde artistique? Mais cette réflexion est nulle, s'il ne s'agit pas des progrès de l'art, et s'il est question seulement d'entretenir une croyance au sujet des suprématies.