‹ Traité complet de la peintureChapitre 105 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

J e dois dire ici quelque chose touchant les collections publiques; cette question n'est point de trop, lorsqu'il s'agit de la perfectibilité de l'art : je ne parlerai que des collections de tableaux.

Le but des gouvernemens, lorsqu'ils rassemblent un certain nombre de tableaux ou de statues dans les églises, les palais, les édifices publics, etc., est évidemment, en décorant ces lieux, de compléter leur caractère, et en même tems d'exposer aux yeux divers modèles du beau. Mais on peut demander quel est leur but, lorsqu'ils forment de très-nombreuses collections de tableaux dans des galeries qui n'ont pas d'autre destination que celle de contenir ces tableaux. Est-ce d'étaler une richesse nationale ? Est-ce de rassembler des modèles utiles à la propagation de l'art, utilité qui résulterait de la facilité des comparaisons immédiates et de la facilité d'étudier et même de copier à loisir ces belles choses ? Est-ce la nécessité de réunir, comme en un dépôt, le superflu de ces temples, de ces édifices? Est-ce le désir d'exposer aux regards du public une réunion de leçons morales et de former son goût par de beaux modèles ? (Dans ce cas, on peut dire en passant que bien rarement les gouvernemens ont atteint un but aussi important.) Est-ce une propriété du prince , un mobilier, un fidei - commis qui doit rester intact et en garde-meuble ? Où enfin est-ce un point d'at-

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traits pour les étrangers vers la capitale ? Je n'examinerai pas ces questions, bien qu'il convienne de faire remarquer que les villes principales des provinces garderaient aussi avec fruit quelques portions de ces riches dépôts. Mais je dirai que, les choses restant comme elles sont, on pourrait aisément en tirer un parti plus favorable pour l'art et l'instruction : car c'est là le point unique qui m'occupe dans toutes mes recherches.

Rassembler magnifiquement ces tableaux dans des édifices dignes de la nation qui veut en parer sa capitale, les ranger avec une symétrie et une recherche qui fasse un objet remarquable de décoration, ne rien épargner pour la convenance des lieux qui les renferment et pour la commodité des spectateurs à qui l'on en procure la jouissance facile, c'est remplir une partie de ces intentions des gouvernemens, mais ce n'est pas entièrement remplir l'objet qu'ils se proposent. Si donc ceux qui sont à la tête des collections de tableaux, de dessins, de statues, etc., ne manquent pas de considérer ces objets sous le rapport de l'ornement, de l'embellissement et de la richesse des galeries, des musées et des cabinets, ne pourraient-ils pas aussi les considérer plus en particulier sous le rapport de l'instruction et des progrès de L'art? Il me semble donc qu'il convient d'éclairer le public par l'ordre qui devrait régner dans la classification de tant de productions diverses; il faut détruire dans l'esprit du public toute idée vague et confuse, et bien se garder d'un mélange barbare dans cette réunion de peintures, dont il serait si utile de manifester par un certain classement les divers caractères. Quel serait donc le meilleur ordre dans cette classification ? C'est ce que je vais tâcher d'expliquer.

Ou imagine communément que les diverses manières de classer les tableaux des collections ne peuvent se réduire qu'à celles-ci , savoir : par écoles, par maîtres, par dates, par dimensions ou par sujets représentés. Il en est une cependant qui me paraît infiniment préférable ; je ne crois pas qu'on l'ait encore signalée : je veux parler d'une classification par parties ou conditions de l'art. Pour expliquer ce que j'entends par cette espèce de classification, je me vois obligé d'entrer dans certaines considérations particulières.

Tous les jours on entend les admirateurs de collections de tableaux s'exprimer avec chaleur, tantôt sur une qualité, tantôt sur une autre. Dans le même tableau ils distinguent divers mérites; ils ne vantent pas tout l'ouvrage en masse, mais ils l'apprécient par parties et le vantent par analyse. Cependant comment peuvent-ils la déterminer cette analyse, si l'assemblage des tableaux concourt à la rendre très-difficile, et si le classement de ces tableaux n'a aucun rapport avec les grandes divisions qui appartiennent à l'art?

Le classement que je projeté ici eut été fort inutile pour les collections que les anciens formaient dans leurs pinacothèques; car on n'y devait point remarquer, comme dans les nôtres, des milliers de productions fantasques et entièrement opposées au véritable but de l'art; on n'y trouvait point un amas incohérent de tableaux de toutes sortes de manières, de toutes sortes de styles, des peintures équivoques, factices, faites de pratique et de caprice; enfin on peut avancer que les ouvrages classiques des Grecs et des Romains offraient souvent tout l'art entier et ne blessaient aucune des grandes règles. En cela

il y avait une différence marquée entre leurs musées et les nôtres. Convenons donc que nos collections offrent le plus souvent une espèce de cahos, fait plutôt pour étourdir et conduire à la folie, que pour aider et former les personnes qui, pour s'instruire, y voudraient tout admirer et tout étudier.

Le remède qu'on peut apporter, selon moi, à cette espèce de mal, est de rapprocher, de réunir, d'exposer ensemble des qualités ou des conditions, qui ne se rencontrent que par hasard et chez des maîtres de différens âges et de différentes écoles. C'est donc l'art qu'il faudrait montrer, et non les maîtres; ce sont les grandes parties de l'art qu'il faudrait spécifier par des exemples désignés, et non les écoles qu'il importerait de classer et de mettre en évidence. La méthode qui fait rapporter l'ouvrage d'un peintre à une école ou à un pays, n'a rien d'instructif et ne peut amener que des résultats arbitraires. Qu'importe que ce portrait plein de vie, si bien dessiné, appartienne à l'école flamande, et non à l'école de Raphaël, dont il est digne ? Tel tableau de Pierre de Cortone et qui ne vaut pas le plus mince Gérard Dow, ne soutient certainement pas le crédit de l'école italienne; maints tableaux de Rubens, ce chef des peintres flamands, ne seront souvent que des pasquinades devant un Léonard de Vinci. Toutes ces divisions par écoles sont donc non-seulement douteuses , mais même fort dangereuses. Voit-on un Tiziano; on s'écrie : quel beau coloris ! Point du tout; ce Tiziano est faible et peu savant de coloris, mais il est fort correctement et fort naïvement dessiné. Ceci est un Raphaël; quel dessin ! Point du tout; cet ouvrage de Raphaël est un portrait assez médiocre-

ment dessiné, et c'est par le coloris qu'il se distingue , car les mains et les joues sont dignes de Tiziano. Voulezvous un autre exemple de cet inconvénient? Piegardez le Déluge de Poussin. Quelle poésie ! Quelle simplicité dans l'art! Ni Raphaël, ni Michel -Ange n'eussent rien fait d'aussi sublime. Où classer ce chef-d'œuvre?, Dans l'école française? Mais non, dira-t-on, Poussin a toujours vécu à Piome. Et si l'on me disait : où le classerez-vous ? Je répondrais : en tête des modèles d'invention et d'expression, en tête des modèles de mode et de caractères.

Il faut le répéter, ce qui contribue le plus à éclairer et à diriger l'élève et l'amateur au milieu des beaux ouvrages, c'est la méthode, c'est l'ordre par lequel ils peuvent rapporter à la même espèce plusieurs beautés éparses, c'est l'idée nette delà perfection de cette espèce de beauté seule et particulière; c'est la distinction bien précise qu'ils font dans leur esprit des qualités qui sont différentes et des -qualités qui sont les mêmes, c'est la facilité de rapprocher et de confronter de suite et immédiatement une partie de l'art exposée dans un ouvrage avec cette même partie de l'art offerte dans un autre ouvrage tout différent néanmoins, c'est cette netteté dans l'analyse qui leur fait juger dans quel tableau cette même partie est le mieux traitée, et qui leur donne même l'idée d'une plus grande excellence encore, c'est enfin la multiplicité des exemples sur un point unique de l'art, multiplicité qui fixe et qui case nettement dans leur entendement le caractère, l'étendue et la valeur de cette partie.

Ainsi l'ordre le plus instructif dans la classification des tableaux de nos galeries, est celui qui rapprocherait et qui réunirait immédiatement des morceaux dans lesquels

une qualité de la même espèce est dominante, quel que soit le maître ou son pays, quel que soit l'âge, la dimension, le sujet du tableau.

Maintenant passons aux procédés dans celle classification. Premièrement, tous les tableaux excellens par la composition , devront être réunis et rassemblés dans le même lieu. On réunira séparément aussi ceux qui se recommandent par le dessin, puis ceux dans lesquels le coloris est la partie dominante, et enfin tous ceux qui se distinguent par le clair-obscur, et ceux qui sont remarquables par la touche. Dans ces classemens on établira des subdivisions. L'expérience m'a convaincu que cet ordre qui paraît difficile à établir, est peut-être plus naturel, plus simple et plus aisé qu'aucun autre, et qu'il en résulterait d'ailleurs un grand attrait par l'effet de l'exercice infiniment neuf et intéressant qu'il donnerait à l'esprit.

S'agirait -il d'obtenir le classement des tableaux relatifs à la composition; je distinguerais ceux qui seraient bien inventés de ceux qui ne seraient que bien disposés, et une belle pensée serait séparée d'un groupe bien arrangé; je classerais ceux qui se recommanderaient par le style ; enfin ceux qui n'auraient que le mérite de la belle disposition, n'en seraient pas moins exposés comme mo~ dèles en cette partie et placés à leur rang parmi les tableaux de composition. On conçoit que ces distinctions et ces subdivisions pourraient être poussées jusqu'à l'infini, et je répète qu'on en retirerait un grand profit. Passons aux modèles de dessin.

Pourquoi ne pas associer, par exemple, certains ouvrages d'Holbéen, d'Albert-Durer, aux tableaux excellens

de dessin des écoles d'Italie? Andréa -Mantégna n'est guère moins barbare, quant au dessin, que certains Allemands, et cependant, parce qu'il naquit à Padoue ou à Mantoue, on le classe avec les maîtres vénitiens ou avec les romains; car les écrivains ne savent à laquelle des deux écoles ils doivent le donner. Pourquoi ne pas distinguer l'excellence du dessin individuel de l'excellence du dessin des formes choisies et embellies ? Tel ouvrage, dont le contour et le trait manuel serait très-recherché, dont les plans mêmes seraient très -accusés, ne serait pas classé à côté d'un tableau qui offrirait des contours savans et vrais, des formes justes, convenables, belles et écrites sans manière et sans prétention.

Remarquez bien que ce serait toujours la qualité dominante qui servirait de règle ou de modèle, et non certaines qualités secondaires du tableau. Par ce moyen on atteindrait toujours le but, celui d'offrir les plus excellens exemples connus en telle ou telle partie de l'art.

Parmi les morceaux de coloris, je distinguerais de même différentes espèces. Je n'associerais pas Greuze à Giorgione; je n'associerais pas un tableau pétulant de Rubens à un Paris Bordone, ou à une figure seule de Paul-Véronèse. Je distinguerais la couleur vraie et fine, de la couleur ardente et audacieuse. Je me garderais bien de prendre du clair-obscur pour du coloris , en sorte que souvent tel tableau de Rembrandt , de Valentin , de J. Jordaëns même, qui serait merveilleux d'effet, mais qui n'offrirait que les heureux calculs des bruns et des clairs , ne serait point classé à côté d'un Tiziano, dont les teintes seraient sanguines dans les chairs, et puissantes dans les étoffes, etc.

Quant à l'art sciagraphique, un tableau de Vanderwerf tome m. 5o

serait quelquefois placé à côté d'un tableau de Corrégio. Celui-ci n'excellait pas toujours dans les teintes proprement dites, et Vanderwerf avait un coloris d'ivoire; mais on rencontre dans ces deux maîtres de beaux exemples d'arrondissement et de relief par le clair-obscur.

Enfin, tout en confondant les écoles, les noms, les pays, on éclaircirait la méthode, les caractères et les lois de l'art. Lucas de Leyde serait parfois, pour l'expression des têtes, placé à côté de Raphaël encore jeune et élève de Pérugino. Massaccio intéresserait à côté de Lesueur; Claude Lorrain brillerait à côté de Tiziano et de Vélasquez. Les peintres allemands, anglais et français, trouveraient tous leur place, selon leurs analogies. Il est vrai que les marchands de tableaux et les nomenclateurs auraient plus de besogne, mais les connaisseurs et les artistes acquierraient pîus de lumières; les faiseurs d'anecdotes et les routiniers seraient fort déroutés, mais les observateurs verraient de nouvelles choses dans cet art, trop livré jusqu'ici à la confusion.

Disons en résumé que cette méthode toute nouvelle et toute naturelle étendrait et éclaircirait les idées sur l'art et sur la perfection. Les comparaisons étant immédiates, l'esprit n'étant pîus préoccupé par les rapports de pays, d'âges, de maîtres, etc., se fixerait aisément vers un point d'observation déterminé. Il résulterait un autre bien de cette disposition, c'est que tous les tableaux qui n'offriraient aucune partie ou condition distincte portée à un haut degré, seraient relégués presqu'au rebut; quoique la plupart fussent de ce nombre, l'art retirerait un grand profit de cette élimination qui ferait sentir dans nos nombreuses collections la rareté des excellens modèles.

Les élèves préfèrent presque toujours l'imitation des tableaux modernes, parce qu'il y a quelque chose de barbare dans les anciens; mais au moyen de ce nouvel ordre ils sauraient étudier le bon là où il se trouve, et n'appréhenderaient pas de se laisser corrompre. Une pareille classification épargnerait d'ailleurs bien du tems, bien des erreurs et des fatigues à ces élèves qui, pour étudier, copient les tableaux des musées. Par ce moyen on leur faciliterait le discernement des parties qu'ils auraient à apprendre; ils sauraient où doit se trouver ce qu'ils cherchent; le mérite d'une partie n'embellirait pas à leurs yeux certains défauts, et ils se familiariseraient avec l'analyse, point si important dans la pratique, comme dans la théorie de l'art. En un mot, ils finiraient, je pense, par admirer plutôt la nature que les tableaux , ce qui ne serait pas, je l'ai déjà dit , un petit avantage. Ajoutons que, par ces classifications, le mérite des vieux maîtres étant mieux aperçu et mieux reconnu, leur influence aurait plus de puissance et l'emporterait sur certaines séductions opérées toujours par les tableaux plus modernes.

L'énumération de toutes les plus considérables galeries de l'Europe semble assez inutile ici ; cette recherche, difficile d'ailleurs, ne servirait qu'à faire connaître le nombre de tableaux que l'on possède çà et là de tel ou tel maître. Nous ne manquons pas de catalogues particuliers sur ce point.

Il convient ici de ne pas omettre une réflexion importante. Les chefs-d'œuvre sont rares; et si les capitales, si les palais des souverains offrent de beaux modèles à l'étude des artistes, combien d'un autre côté sont pauvres et pitoyables les collections qui ornent, comme on dit,

les villes des provinces, leurs édifices, les salles des écoles publiques ! Cette confiance, où tout le monde se plaît à rester, que les tableaux des maîtres en renom sont des exemples utiles aux jeunes gens, a fait souvent rassembler dans les villes tout ce que le rebut des galeries de la capitale a de plus insignifiant, de plus dégradé. Un mot de Mengs convient ici. « Il est plus avantageux, dit-il, pour » l'artiste d'être privé de tout modèle quelconque, que » d'en avoir de mauvais à étudier, parce qu'alors du moins » il se bornera à ce qui est absolument nécessaire. » Que les magistrats des provinces soient donc moins empressés à solliciter ces tableaux médiocres , et qu'ils s'attachent plutôt à solliciter des professeurs instruits.

Ce que je viens d'exposer dans ce chapitre, m'autorise encore à proposer aux écoles secondaires des provinces un moyen peu dispendieux de réunir des modèles utiles, ce serait de faire acheter des tableaux peu coûteux, mais dans lesquels un ou plusieurs connaisseurs auraient trouvé recommandables ces différentes parties de l'art que je viens de distinguer dans les chefs-d'œuvre des grands musées, et de classer rigoureusement ces mêmes tableaux, qui, quand même ils seraient du troisième ordre , n'en auraient pas moins d'utilité par les qualités remarquables qui les feraient admettre pour ces collections des écoles. Il suffirait d'accompagner ces tableaux d'une inscription explicative signalant la qualité par laquelle ils se distinguent et peuvent être instructifs. Si, pour les collèges, on a cru devoir faire un choix des morceaux utiles aux études et ne pas admettre tout ee qui compose les écrits des classiques, pourquoi ne parviendrait- on pas à un choix analogue dans les morceaux de peinture ? D'ailleurs plu-

sieurs habiles peintres pourraient extraire et copier dans les tableaux des premiers maîtres ces passages classiques et choisis, pour les livrer à l'étude dans les écoles.

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