‹ Traité complet de la peintureChapitre 106 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

V^eux qui ont voulu trouver la cause de la décadence des arts ailleurs que dans les vices d'écoles et les mauvais documens, ont poussé très-loin leurs conjectures relativement à l'influence des mœurs sur la peinture : et, comme ils ont rassemblé une foule de petites causes qui tirent leur source des mœurs, ils sont parvenus à donner une certaine vraisemblance à leur opinion.

L'influence directe et absolue des mœurs sur la peinture et sur les autres arts, ne peut avoir lieu que lorsqu'il n'existe aucune école publique d'art, aucun code régulateur et consacré, aucune source imposante de doctrines. Dans ce cas il ne serait pas étonnant que la peinture se modifiât selon les mœurs, ainsi que cela a lieu au sujet de certains usages et de certaines habitudes. Mais, en supposant qu'on soit muni d'excellentes institutions, que pourrait -il rester de cette influence des mœurs? Une légère teinte nationale , une prédilection pour certaines parties de l'art, ou une aptitude plus particulière à quelques qualités, un goût de terroir enfin qui se fait même sentir quelquefois, malgré l'unité et la force des meilleurs documens et de la meilleure méthode. C'est ainsi qu'on reconnaissait peut-être en Grèce l'école de Sicyonne, celle

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de Corinthe et celle d'Athènes, écoles qui toutes néanmoins n'avaient qu'un seul but et n'admettaient qu'un seul art.

Si donc l'histoire nous offre une assez grande diversité de goûts et de manières parmi les peuples modernes qui ont cultivé la peinture, il ne faut pas vouloir absolument trouver la source de cette diversité au sein des mœurs de ces peuples. Cette diversité tient peut-être au contraire à quelque cause accidentelle, au crédit, par exemple, de quelque maître qui aura donné le ton en apportant le premier une manière, ou enfin au seul hasard; car chez ces peuples l'art n'étant point fixé ni déterminé , tout autre style ou toute autre manière eut pu aussi bien s'introduire. Ainsi on peut supposer que, si les théories et les idées sur l'art étaient aujourd'hui les mêmes partout, on verrait et Anglais, et Italiens, et Français, et Espagnols, et Allemands, n'avoir qu'une seule peinture et un seul art, malgré la diversité de leurs mœurs et de leurs inclinations , malgré les nuances d'art, qui peut-être seraient parfois reconnaissables parmi ces peuples.

Je ne prétends pas cependant que les mœurs n'influent nullement sur les arts, mais je suppose ici qu'il n'est question que des peuples policés de l'Europe, et qu'il ne s'agit ni des Turcs , ni des Hottentots, ni des Cochinchinois. Est-ce que la différence entre les écrivains allemands , anglais, italiens, français, espagnols, est tellement grande, qu'on doive y voir l'influence des écoles ? Et si un tableau de Béga est si différent d'un tableau de Lesueur, son contemporain, est-il à dire que cette différence soit l'effet des mœurs nationales ? Renfermons donc cette influence des mœurs dans le cercle où elle a exercé vraiment ses effets.

C'est ainsi qu'on peut considérer comme fort raisonnable, par exemple, ce que W inckelmann pensait sur ce point au sujet des Grecs vers le tems d'Alexandre. « La poli- » tesse des mœurs acheva, dit-il, de donner aux produe- » tions du génie la dernière finesse du goût. Ménandre, » l'ami d'Epicure, parut sur la scène comique et charma » les spectateurs par les termes les plus choisis, les vers » les plus harmonieux et le ton le plus décent. »

Les mœurs de la cour de Louis XIV sont écrites sur les peintures de ce tems; mais on ne peut pas affirmer que ce soient les mœurs du siècle. J'ai déjà fait remarquer que les goûts en peinture ont changé en France, sans que les mœurs aient changé elles-mêmes ; ce qui me fait dire de nouveau que des écoles d'art bien instituées seraient aussi efficaces que des écoles de belles-lettres, quiparvien nent à neutraliser jusqu'à un degré suffisant l'influence qui peut résulter des mœurs.

Distinguons maintenant certaines influences particulières provenant en effet des mœurs, mais aux époques, il faut le redire, où cet art n'est ni retenu ni guidé par des principes certains et unanimement consacrés.

Des préjugés nationaux.

11 faut signaler en premier lieu la vanité nationale. Elle aveugle les peuples sur l'état d'ignorance où ils se trouvent en fait de beaux-arts, et leur prescrivant des goûts vicieux, qui à la fin leur deviennent propres, elle s'oppose à la perfection des ouvrages.

Chaque nation regarde comme un moyen certain d'émulation, d'entretenir l'idée de sa supériorité sur les autres ; et il résulte de cette admiration exclusive de chaque

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nation pour elle-même, c'est-à-dire, pour son propre goût et sa propre manière , qu'elle ne s'efforce point d'emprunter à ses voisins ce qui lui manque pour être plus parfaite. Aujourd'hui donc les Italiens, tout fiers de leurs habiles ancêtres, semblent s'endormir dans une oisive vanité. Ils semblent attendre le retour des Raphaé'ls, comme on attend le retour fort incertain de certains phénomènes. D'ailleurs ils ne se persuadent que trop que l'imagination est tout, et que la hardiesse et la résolution doivent suppléer au savoir. Les Flamands et les Hollandais se croient toujours excellens, parce que leurs pères faisaient des tableaux pleins de vérité et de finesse. Aussi n'allez pas leur indiquer des leçons dans Daniel de Volterre ou Sassoferrata, mais ne leur parlez que par Grayer ou Miéris. En Angleterre les peintres se croient parfaits, parce qu'ils se sont fait une manière inusitée chez les autres nations; ils ne veulent que de savantes ébauches, et n'apprécient que leur goût. On dit en France que Paris est, en fait de beaux-arts, le centre du bon goût. On ajoute que si les Grecs furent si habiles, c'est parce qu'ils travaillaient dans le goût grec, et qu'ainsi les Français doivent travailler dans le goût français. Mais ce goût national a ses périodes et ses révolutions. Enfin chaque nation agit ainsi par ostentation dans les beaux-arts, c'est-à-dire qu'elle ne se compare pas avec ce qu'elle pourrait et devrait être ; mais qu'elle ne cherche qu'à se faire valoir, qu'à se complaire dans cette vanité qu'elle entretient souvent à grands frais, sachant que ces dépenses sont, aux yeux de bien des gens, les preuves de sa supériorité.

Il résulte de cette aveugle vanité une prévention et un dédain fort mal entendu pour toutes les productions qui

INFLUENCE DES MŒURS SUR LÀ PEilSi'URE. l^-JO

ne sont pas indigènes. Hagedorn recueillit à ce sujet le fait suivant : « De qui est cette bataille, demanda un jour cer- » tain artiste frappé de la beauté du tableau ? D'Auguste » Querfurt, lui répondit-on. Aussitôt un nuage épais of- » fusqua son visage, sur lequel on venait de lire l'admi- » ration et le plaisir. L'artiste se tut, sembla rougir des -» sentimens de la nature, et le froid orgueil national sai- » sit ses membres. Pardonnez-lui, il était étranger; si » on lui eût nommé un peintre de son pays, il aurait con- » serve sa chaleur naturelle. »

Quels motifs avons -nous donc d'être si satisfaits en général de nos progrès ? Après trois siècles , dessinonsnous mieux ou aussi bien que Raphaël ou Michel- Ange ? Nous ne colorions pas même avec autant d'art et de vérité que les élèves de Tiziano et de Murillo. Nous ne savons pas composer comme Poussin, et toute notre patience et nos sueurs nous laissent fort au-dessous du mérite des anciens Flamands et Hollandais, pour la légèreté, la vraie délicatesse du travail, et pour le sentiment optique. Quel fruit retirerons-nous donc de notre prévention? Quels éloges arracheront à la postérité nos propres éloges? Enfin notre sort est-il donc de nous vanter éternellement et de rester stagnans dans notre pauvreté ? Soyons modestes et de bonne foi, si nous voulons nous illustrer par des progrès. Pensons à l'âge de la peinture, qui déjà vieillit par rapport à nous, et rougissons de la voir si peu avancée chez les modernes, plutôt que de nous enorgueillir des progrès qu'elle y a faits.

Toute la prodigalité des gouvernemens peut bien, je l'ai déjà dit, produire, sans l'aide de la vraie science, des géans; mais ces géans seront des monstres. Sous Louis XIV,

le luxe de l'art ne fut entretenu que par des tableaux, des statues et des bas -reliefs de mauvais goût, et malgré le mérite des très-habiles artistes Le Brun, Girardon, Mignard,etc. Leurs productions ne serviront jamais de modèles. Pourquoi ? Parce qu'il ne suffisait pas à ces artistes d'être échauffés par le préjugé général du siècle et par l'ambition d'alors; il eût fallu qu'on les eût dirigés par des préceptes excellens. Mais ces artistes dédaignaient, repoussaient les préceptes de l'antiquité, et les nouvelles règles qu'ils introduisaient étaient toutes viciées. Leur vanité, on pourrait dire leur mauvaise foi (car ils rendaient en secret hommage à Poussin et à Lesueur), tourna donc à la honte de l'art, à leur honte même, et ternit la gloire d'un si grand siècle.

Des louangeurs ei des critiques.

Ne pourrait-on pas attribuer aussi la cause de la corruption des arts au mauvais goût et à l'ignorance des louangeurs qui s'extasient presque toujours à tort et à travers , et le plus souvent avec prétention ? Les artistes sont donc trop souvent forcés de céder au goût pitoyable de ces louangeurs. Si au contraire ceux-ci ne propageaient que des idées saines, que des louanges réfléchies et basées sur le goût du beau , et s'ils étaient au moins instruits de ce qui constitue l'essentiel de l'art, on verrait les artistes se maintenir dans la route que tous dans leur conscience reconnaissent pour la seule bonne et véritable.

Le louangeur vante dans les peintures la qualité que lui fait discerner aisément l'habitude de voir des tableaux; c'est sur ce point qu'il déclame et qu'il s'appuie pour batailler contre l'importance des autres parties qu'il

ne sait ni reconnaître ni comprendre. Celui donc qui n'a appris de la théorie que ce qui concerne la touche, l'adresse du pinceau, va flairant çà et là les tableaux , et quand il en rencontre qui sont remarquables par un pinceau libre et aisé, par des touches recherchées, légères et hardies, en un mot des tableaux faits avec peine et recherche, quoiqu'ils paraissent faciles , c'est alors qu'il va jusqu'à sourire de pitié, si on lui parle d'une tête de Raphaël, peinte d'une manière un peu lisse ou pesante.

Il n'y a aussi que trop de ces esprits outrés, dont l'enthousiasme est une fièvre, et qui louent, qui estiment tout, même jusqu'aux défauts, dans l'artiste qu'ils préconisent; à quoi servent leurs expressions de divin, de merveilleux, de parfait, etc. , si ce n'est à donner des idées fausses de la perfection et à retarder l'art ?

Etendrons-nous notre reproche jusqu'aux dames mêmes, et oserons-nous dire que, débitant avec grâce les lieux communs de la peinture, leur influence est assez souvent, sans qu'elles s'en aperçoivent, funeste aux progrès de l'art ? Il est assez difficile aux dames de voir dans la peinture un art grave et philosophique, et elles estiment le plus souvent dans cet art ce qui n'en est que le dehors et l'agrément. Or leur pouvoir est si grand, qu'on ne peut s'empêcher de leur souhaiter toute l'instruction qu'exigent les jugemens qu'elles portent, et qui sont si souvent sans appel. En effet, n'ont-elles pas ajouté aux justes droits qu'on leur reconnaît , celui de prononcer par leurs éloges et leurs louanges sur les réputations et sur les talens, objet que souvent elles ne croient pas plus important que beaucoup d'autres sur lesquels on leur a laissé de tout tems le droit de décider souverainement ?

De Piles, comme tous ceux qui aiment sérieusement la peinture, met la galanterie décote, lorsqu'il parle de cette même influence. « Il y a déjà Lien long-tems, dit-il, qu'en » France les dames sont les maîtresses et y décident sou- » verainement, en sorte que les bagatelles qui sont de leur » goût détruisent les grandes manières. Elles seraient ca- » pables, ajoute-t-il, de pervertir Titien et Vandyck, s'ils » étaient encore au monde et qu'ils fussent contraints de » peindre pour elles. »

Yoici une autre citation prise au hasard dans un écrit publié dans le siècle dernier par un artiste. « Le cri de » miracle, dit l'auteur, est-îl parti du salon de peinture; » il reste aux coteries à en attribuer l'honneur aux uns » ou aux autres. Aussitôt ces automates à la mode qui du » fond de leur bergère parlent et décident de tout, dis- » posent leurs cohortes et donnent leurs ordres. Il s'agit » de notre réputation..... Observez que le coup-d'œil des » femmes n'arrive jamais sur nos ouvrages qu'à travers » notre personne, et que nos tableaux ne sont prisés » qu'autant que nous sommes aimables, que nous avons » des airs, du ton, de la souplesse, que nous les servons » de nos assiduités, que nous ajustons à leur immense » génie le rhythme de la peinture. Aussi tout peintre » trouvera grâce devant la plus difficile de ces dames, » s'il a représenté Cornélie avec un nez retroussé, ou » Agésilas en babit de satin. »

On a dit qu'il conviendrait de proposer pour sujet de concours cette question, si le commerce des gens du monde a fait plus de bien que de tort aux gens de lettres et aux artistes. Ce vœu ne donne-t-il pas une idée assez juste de certaines influences des mœurs sur nos arts?

« Les véritables amateurs, dit Millin (il aurait mieux » fait de dire connaisseurs) , sont ceux qui par des lec- » tures, des observations et des travaux suivis, par des » connaissances acquises dans une vie retirée , par un » jugement sain, par l'équilibre de l'ame et par le secours » des collections faites avec ordre et intelligence, ont » joint aux lumières relatives aux arts cette érudition » historique qui instruit de leur marche, de leurs progrès » et qui leur devient réellement utile. » Ne peut-on pas dire avec Lévêque (article Connaisseur. Encycl. Méth.) qu'on est connaisseur par étude, amateur par goût, et curieux par vanité?

Ajoutons encore ce qu'écrivait à ce sujet Milizia. « Com- » bien de prétendus connaisseurs qui ne connaissent de » l'art que son vocabulaire et sa phraséologie, les historiet- » tes et anecdotes de la vie des artistes , les événemens » arrivés à leurs tableaux, la suite chronologique de leurs » possesseurs, leurs prix, leur rareté et leur réputation? » La célébrité des noms leur fait arquer les sourcils, louer » et blâmer sans autres connaissances de cause. Tout ce » bruit, tout ce fracas se fait par ton, par air; il vaudrait » mieux, avec infiniment moins, obtenir infiniment plus, » je veux dire, apprendre à voir. »

Enfin je dirai que ce sont les demi-connaisseurs et les faux savans qui embrouillent les questions les plus claires, qui rendent problématiques les principes les plus vrais et les plus solides; et cela, parce qu'ils font consister leur mérite à découvrir des imperfections , étant eux-mêmes incapables d'une critique plus difficile et plus utile, celle qui fait signaler et sentir les vraies beautés de l'art.

Je dois faire remarquer de quelle manière on s'expri-

mait du tems de Diderot, époque où l'on se persuadait qu'il ne faut que du tact et la fréquentation de quelques artistes, pour décider et trancher sur la peinture. Voici deux de ses critiques sur le salon de Paris : « Cela une » leçon anatomique ? C'est un banquet romain. Otez ce » cadavre, mettez à sa place un grand turbot, et ce sera » une estampe toute prête pour la première édition de » Ju vénal. »

« Abominable, exécrable Adam ! Je ne parle pas du » plus ancien des sots maris, mais d'un sculpteur de son » nom qui nous donne un des pères du désert qui prie » sur le bout d'une roche, pour Polyphème; je ne sais » quelle petite bête légère et frisée, pour un des moutons » à longue laine du Cyclope; et un sac de noix, pour un » Ulysse. » Tel est le ton de la critique d'alors, et beaucoup de beaux-esprits d'aujourd'hui sont encore des Diderot, lorsqu'ils parlent des arts et des artistes. Ce langage mystificateur, ce goût plaisant récrée les têtes légères et repousse les efforts de la vérité, dont le langage est simple, méthodique et dépouillé d'artifices.

La légèreté, le ton tranchant avec lequel on parle à Paris des productions des arts, a quelque chose de trèsremarquable. Il n'est guère d'artiste qui n'ait à souffrir en entendant ces conversations , et qui ne soit embarrassé, pour y prendre part et pour répondre à tant de questions qui sont toujours autant de décisions ajustées de manière à lui imposer silence. La seule façon de se tirer de ces conversations est d'adopter le langage plaisant et, si l'on peut, spirituel. Les couplets d'arlequin au muséum ont tiré d'affaire plus d'un causeur sur la peinture. Mais ce serait folie que d'y prendre les choses au sérieux. En effet

les jolies femmes sont persuadées qu'au salon il ne s'agit que de toilettes et d'épigrammes; les gens du monde y voient un moyen de distraire quelques mois l'esprit des Parisiens; et la tourbe s'y porte parce qu'on l'y pousse.

Je n'ai rien dit des journaux qui dissertent sur la peinture; c'est de ma part une omission, ce n'est point un oubli.

Toutes ces remarques, objectera -t- on, ne prouventelles pas l'influence des mœurs, et ne manifestent-elles pas un certain goût général, dont on ne saurait être maître? Je réponds qu'elles prouvent au contraire que cette influence ne vient pas des mœurs, mais de l'ignorance, et que cette influence des louangeurs ou des indifférens retarde et repousse l'institution des écoles complètes d'art, puisque c'est à force ou de vanter ou de dédaigner tous ces tableaux, qu'on persuade ou que tout est bien, en fait de peinture, ou qu'il faut laisser faire.

Il m'est difficile ici de ne pas me répéter, si je veux examiner sous son principal point de vue celte question. En effet, je dois signaler de nouveau comme cause du peu de considération qu'on porte aux peintres, cette lacune dans notre éducation, et par conséquent, cette ignorance des beaux -arts, par conséquent aussi la rareté des gens instruits en peinture. Voyons donc encore ce sujet.

On a reconnu que le public a des égards marqués, pour ce qu'il appelle les savans et les philosophes, mais qu'il ne fait que peu de cas des artistes en général, parce qu'il ne les regarde que comme de simples praticiens. À Athènes au contraire, on estimait et on considérait les peintres. Pourquoi cette différence? Premièrement, parce que les peintres étaient ce qu'ils devaient être ; secondement,

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parce que le public étant instruit dans les beaux-arts et les sachant utiles, pouvait juger et apprécier les peintres. Mais quelle considération aujourd'hui accorderaient aux peintres les gens du monde qui ont vu de près la nature de leurs études, qui ont visité les écoles dans l'intention d'y trouver des classes où la science soit démontrée, des classes où la philosophie de l'art soit apprise aux élèves par des hommes philosophes eux-mêmes ? Au lieu d'une pareille institution, ils ne voient qu'un rassemblement de jeunes praticiens obéissant en aveugles à une routine superficielle, et croyant avoir fait leurs preuves, quand ils ont produit beaucoup en peu de tems et dans le goût du jour.

Ainsi l'artiste qui se plaint du peu de considération que le public a pour ceux qui exercent les arts, ne fait peut-être pas assez attention que la cause vient beaucoup des artistes eux-mêmes, bien qu'ils soient souvent innocens sur ce point. C'est donc par la faute des institutions, plus encore que par le manque d'élévation de leur esprit , que les peintres semblent en effet être plutôt des ouvriers que des artistes, plutôt des gens de métier que des philosophes peintres. Pour faire cesser ce peu d'estime, l'effort doit avoir lieu des deux côtés. C'est au public à s'éclairer et aux artistes à s'élever et à mieux étudier. Or l'artiste et le public ne peuvent puiser l'instruction ailleurs que dans les écoles ou dans les livres : on sait très -bien ce qu'ont valu jusqu'ici et les unes et les autres.

Un grand inconvénient dont se plaignent les peintres, c'est le droit que s'arrogent les personnes qui les emploient d'exiger tel ou tel changement dans leurs tableaux, et de commander en maîtres, tout en gâtant l'ou-

vrage. Mais ce mal ne vlendraît-il pas de ce que les artistes sont la plupart du tems tous prêts, par l'effet de l'incertitude de leur doctrine, à se plier aux changemens qu'on exige d'eux, et de ce qu'ils n'imposent pas par des démonstrations fortes et par une vive et savante résistance ? Les gens du monde seraient retenus en présence d'un peintre recommandable par son savoir et sa résolution. Quand donc il arrive que l'on est réservé en présence des artistes d'un grand renom, c'est moins parce qu'on les croit indépendans, que parce qu'on en respecte le savoir. Ainsi, que les peintres se rendent respectables, et ils seront respectés ; ils feront presque disparaître cette distance qui les sépare trop souvent de ceux qui emploient leur talent. Voici une excellente réflexion à ce sujet :

« Si l'artiste vit dans un tems où l'art ne soit pas ho- » noré, qu'il se considère et s'honore lui-même. Si les » riches, les grands ont peu d'estime pour les arts, qu'il » se garde Lien de les fréquenter : il perdrait auprès d'eux » F énergie qui lui est nécessaire; il concevrait quelque » doute sur la dignité de sa profession, et risquerait de se » moins estimer lui-même, en se voyant médiocrement » estimé. L'illusion d'un noble orgueil lui est utile ; qu'il » la conserve précieusement et qu'il ne néglige rien pour » mériter davantage l'estime qu'on lui refuse. (Encyclop. » Méth.) »

Ce qui prouverait que l'ignorance seule peut mépriser les beaux-arts, c'est le soin que prennent les gens qui se piquent d'un esprit très-éclairé et d'un goût parfait, pour paraître chérir et apprécier les tableaux et les peintres. La plupart couvrent leur insouciance par une estime affectée; car ils sentent que leur dédain et leur indifférence tome m. 3i

même à cet égard, pourraient faire apercevoir chez eux une absence de goût et de délicatesse.

Tous les peuples éclairés sont susceptibles d'une affection et d'une estime réelle pour les arts et les artistes : il s'agit seulement de faire connaître à ces peuples les beautés et les principes de ces mêmes arts. Des exemples pris dans l'état actuel des choses à ce sujet, prouveraient mai le contraire. La considération qu'on a pour les artistes est donc proportionnée à la connaissance qu'on a de l'art qu'ils exercent; et dans les pays même où l'imagination est la plus vive, l'ignorance peut éteindre à la fin cette estime. Je crois que lady Morghan n'a pas saisi cette vérité, lorsqu'elle dit, en parlant de l'école de Naples, appelée selon elle, et fort justement, l'école des maniéristes : « Le génie du peuple s'était exercé sur un » art différent (la musique), dans lequel il a surpassé » toutes les autres nations; et l'établissement d'une école » de peinture dans ce pays des sirènes, ne fut que l'effet » d'une coterie et de l'émulation dominante en ce tems. » Mais ce qui manquait en originalité aux maîtres na- » politains, était compensé par de l'énergie, par ce fuoco » animatore, l'héritage de tout ce qui naît sous ce climat » volcanique. ( Mémoires sur la vie et le siècle de Salva- » tor Rosa.) » Il suffisait d'indiquer la vraie cause, le maniérisme ; car le génie du peuple se fut tourné vers la peinture, si la peinture en ce pays ne se fût détournée du génie du peuple.

De la mode.

Comptons encore la mode au nombre des influences que les mœurs peuvent exercer sur la peinture : j'entends

parler de la mode considérée comme manière conventionnelle et passagère dans les écoles de peinture, dans les ateliers et chez les prétendus connaisseurs. Quant à la mode qui se rapporte au costume, aux vêtemens, à l'ameublement, je dirai que les peintres instruits dans leur art parviennent à s'en garer, que les ignorans en sont la victime, et qu'elle fait dans tous les tems le désespoir des uns et des autres. ( Je renvoie à ce qui sera dit au sujet du costume, au sujet des draperies et des portraits.)

C'est à l'époque où l'art a pris un caractère moderne qu'il faut fixer la naissance des manières conventionnelles dans les tableaux. Nous avons vu qu'avant cette époque le goût antique était le seul et unique qui influât sur la peinture; mais depuis, l'art fut, dans presque tous les tems et dans tous les pays, soumis à des manières de différentes espèces qu'il est très-facile de reconnaître. Nous les avons déjà signalées.

La manière sèche qui s'introduisit dans presque toutes les écoles du i5e siècle, fut plus le résultat d'une mode que de la marche naturelle de l'art, puisque cette manière se fit sentir dans le goût des draperies, dans le choix des lignes et même dans les formes du corps humain. N'étaitce pas encore en se conformant à la mode qu'on peignit ces milliers de Madones traitées à la Jean Bellini, à la Léonard de Vinci, figures qui se ressemblaient presque toutes, lorsqu'elles n'étaient pas l'ouvrage des plus habiles ? Quant au goût florentin , qui devint à la mode ( car il convient, pour abréger, de passer tout de suite au tems de la manière Michel- Angelesque), on peut dire que ce goût courut toute l'Europe. Ensuite vint la mode de la manière large, qui, comme nous l'avons vu, prit naissance

parmi les parodistes des Garracci. La mode ou la manière forte de Carravagio eut aussi son règne, ainsi que la manière argentine et nette de Guido-Réni. Pendant un tems on peignit à la Rihera et à la Lanfranco ; et non-seulement les Sts Jérômes, mais toutes les figures étaient traitées par hachures et comme par plis sur les chairs. Rome est infestée de ces tableaux. Mais après ces maîtres surtout, c'est-à-dire, dans le tems de la chute de l'art, la mode fut la grande régulatrice de la peinture, et sous cette tyrannie de la mode on vit naître des monstres par milliers. La France ne fut pas de tous les pays celui où ce fléau exerça le moins ses ravages : il y en exerce encore de bien grands aujourd'hui \

Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent explique comment se préparait cette influence. A une époque où chacun laisse les choses aller, où chacun par égoïsme craint pardessus tout de se compromettre en défendant la vérité, que doit-il régner ? Le mensonge. Et quel men-

1 Je crois fort peu instructif de distinguer particulièrement ici les modes qu'on a vu régner dans l'art libe'ral delà peinture, art qui, malgré ce beau titre., a toujours e'te' chez les modernes extrêmement dépendant. Toutefois, et puisqu'il s'agit de l'influence de la mode, je vais citer un passage de Grétry, dont la critique sur la musique rentre un peu dans notre sujet. «Pendant vingt ans, dit-il, j'ai vu le public enivré de » plaisir, lorsqu'il entendait un trille bien battu. On en plaçait partout. » Aujourd'hui le trille est encore en usage, mais (ne nous y trompons » pas) il a changé de place. Au tems de Lully et de Rameau l'on plaçait » le trille sur la dernière note des phrases ; aujourd'hui ce trille ainsi •» placé serait une horreur, mais de cette manière-ci (et il cite des » exemples notés), on le trouve superbe. Convenons de bonne foi, » que l'un vaut l'autre, et que ces différences sont puériles. » Grétry va jusqu'à citer un chanteur qui avait mis en mode à Rome de couper souvent la note, et d'en remplir la durée par une petite toux sèche qu'on trouvait du bon ton d'imiter.

songe? Celui qui sera à la mode, parce qu'il profitera le plus aux égoïstes. Quand les choses en sont-là, qu'attend-on du public, si ce n'est qu'il fera aussi des arts une affaire de mode ? Alors il n'est pas surprenant que ce qu'on enseigne d'abord, et ce que les peintres veulent premièrement apprendre, soit cette mode et ce goût, qui des ateliers passent dans le monde, et des conversations du monde dans les ateliers. Tous ces éloges, toutes ces phrases des gazettes violentent à la fin les élèves, les amateurs et les maîtres, qui tous se persuadent, malgré eux, que, pour réussir dans le monde, il ne s'agit que d'enseigner, que de saisir ce goût et cette manière, qui le plus souvent mènent à la réputation et à la fortune.

« La réputation de ceux, dit Josué Reynolds, qui s'at- » tachent exclusivement au goût de mode, passe aussi » rapidement que la mode même. Le tems présent et le » lems futur doivent être regardés comme antagonistes. » Celui qui veut briller dans le premier, ne doit pas s'at- » tendre à briller dans l'autre. » Quant au courage, à l'élévation d'ame, au grand sens, à la haute instruction, moyens nécessaires pour braver ce fléau, pour repousser ses attraits et sa contagion, je dirai que c'est en fuyant le vice qu'on atteint à la vertu.

Je citerai encore ce qu'écrivait un peintre il y a cinquante ans. Il parlait du sort qui attend l'élève inconnu aux coteries et qui débuterait par un tableau dont le mérite blesserait la mode du jour. « La cabale, dit -il, venant » d'un air empesé et d'un regard distrait, éplucher ce » tableau, dirait : Quel est donc cet homme ? On ne sait » d'où il vient. Débuter ainsi de lui-même ! En vérité c'est » présomption. Laissons - le faire ; attendons un second

» tableau avant de convenir que celui - ci est Lien de sa » main, puis un troisième, puis un autre encore. Si après » ce tems, cet auteur est toujours original ou buté contre » nos usages, tant pis pour lui : il se trouvera mal de sa » singulière conduite. — Effectivement, le croirez-vous , » cher lecteur, le voilà pour la vie obligé de repousser les » traits les plus amers, d'entendre les propos les plus pré- » judiciables à l'estime qu'il ambitionnait et qu'il s'effor- » çait de mériter. Viendrait -il avec assurance rappeler » ses confrères à l'intégrité ? 0 Dieu ! Quelle démence ! » Pour avoir été noble et franc, on l'appelerait vaniteux; » son penchant à devenir illustre, serait pris en mauvaise » part et ne marquerait que de l'orgueil ; sa sensibilité ne » serait qu'une petitesse d'esprit, que l'inconvénient de » l'inexpérience,* et on le réduirait à unétat misérable, » pour avoir osé lutté contre la mode et cherché à se » distinguer. »

Il faut donc, comme le dit le comte Algarotti, « que » le peintre qui a tant d'ennemis à combattre, marche à » la gloire et à la perfection de son art, comme un guer- » rier armé de toutes pièces; » mais il faudrait aussi qu'il n'entreprît cette carrière périlleuse que muni d'une fortune et d'une aisance qui pussent le rendre indépendant,

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