‹ Traité complet de la peintureChapitre 107 sur 114 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

V^E n'est pas tout qu'il y ait des écoles, des institutions de toute espèce, des encouragemens, un esprit public et des mœurs favorables aux arts,* il faut encore que ceux qui doivent les exercer possèdent certains avantages particuliers sans lesquels ils ne produiraient rien d'excellent, malgré tous leurs efforts. Examinons ces avantages. Parlons d'abord de la fortune et des dispositions naturelles, puis des qualités morales nécessaires au peintre.

De la fortune ou de l'aisance.

On croit que la loi par laquelle Alexandre ne permettait l'exercice de la peinture qu'à une certaine classe de personnes, en éloignait les gens sans fortune et les esclaves. Il avait sagement prévu ce qui n'a que trop souvent lieu, quand ceux qui embrassent l'art de la peinture ne jouissent ni de l'indépendance ni de la fortune. En effet, comment attendre de grandes choses de ceux qui entreprennent un art aussi difficile, aussi long, aussi relevé, lorsqu'ils sont obligés de penser avant tout aux moyens de subsister? Comment pourront-ils faire les frais nécessaires à tant d'études, s'ils ne peuvent faire ceux que nécessitent leur propre existence ? Quelles idées élevées pourra avoir un artiste qui attend du faible salaire de son ouvrage les moyens d'en commencer un autre ? Et comment croire à l'indépendance, à l'élévation du génie, lorsque l'esprit

est retenu pas les besoins physiques, lorsqu'enfin les secours attendus sont entre les mains d'un public qu'il faut si souvent caresser, flatter ou bassement solliciter?

a Mettre le pied dans l'Olympe , dit Juvénal , entrer » dans les projets des Dieux,, n'est pas la besogne d'un » mal vêtu qui ne sait point où il pourra dîner. » Appliquons ce passage à la peinture. Il est vrai que, selon Perse, le ventre est le père de l'industrie; mais l'enthousiasme et le talent pour la peinture ne naîtront jamais de la crainte de mourir de faim.

Il faut vivre, Oportet prima vivere : voilà le refrein qu'on entend de tous côtés parmi les artistes. — Il faut que mon tableau se fasse : voilà l'autre refrein, qui veut dire, il faut que l'argent de ee tableau me rentre. — Enfin, répète-t-on, pour peindre, il faut vivre, et pour vivre,, il faut gagner. Allez donc dire à un tel artiste qu'il aurait dû ou être dans l'aisance ou embrasser un autre état. — Yoilà un des grands maux des arts modernes ; c'est, selon moi, après le vice des écoles, la principale cause du peu d'élévation de l'art.

Pourquoi si peu de jeunes gens riches et bien nés ontils embrassé la peinture? C'est que l'ignorance dans laquelle on est en général sur cet art et sur les autres beauxarts, tend à les faire déconsidérer; c'est qu'un riche propriétaire oisif ne s'avise pas d'estimer, d'honorer l'artiste peu fortuné, qui brille cependant par de beaux et d'utiles talens : la vanité des sots ne manque même pas de ternir cet éclat et d'entretenir un préjugé propre à le faire déprécier. Où en serait -on, se disent ces paresseux opulens , s'il fallait dans le monde nous voir égaler par les peintres? Ne souffrons pas qu'il paraisse d'artistes sortis

de l'aisance ; de tels gens ne dépendraient pas de nous. Déconsidérons les peintres, avilissons les artistes, mais amusons-nous de leurs ouvrages.

On répondra peut-être que chez les Romains les esclaves seuls cultivaient la sculpture et la peinture. Cela est vraisemblable ; mais ces esclaves n'avaient point à songer à leurs moyens d'existence, et, soit pour obtenir les bonnes grâces de leur patron, soit pour obtenir même la liberté, soit pour s'estimer eux-mêmes dans leur esclavage, ils devaient redoubler de zèle et d'application.

Combien d'artistes pauvres et possédant un vrai talent et du génie, ne se dégradent-ils pas en dégradant la peinture? On les voit dans des tems malheureux pour les arts, mendier et se disputer entr'eux un ouvrage qui ne doit être que mal récompensé , ouvrage qu'ils feront en esclaves, toujours asservis au caprice, au despotisme de celui qui leur paie ce travail. Est-ce par des artistes aussi dépendans que la peinture peut s'élever , devenir utile et se perfectionner ?

Je dis donc qu'un peintre doit être a^sez dans l'aisance, non-seulement pendant sa jeunesse, mais pendant toute sa vie. Je n'entends pas dire que toute sa vie il doive s'exercer gratuitement; mais, de même que souvent l'on peint toute sa vie sans étudier la nature, de même il faut faire toute sa vie des tableaux dans l'intention d'étudier la nature. Or pour cela, il faut être indépendant.

Mais en prescrivant l'aisance, je n'entends pas prescrire ou exiger la richesse. C'est un rare phénomène qu'un jeune homme riche devenu très-habile. En effet, ira-t-il pour l'étude se priver des douceurs de la vie P Gette oisiveté honorée dans sa famille, ne sera-t-elle pas un tyran

qui condamnera ses études? Il faut tant de veilles, tant de fatigues, tant de privations, pour obtenir des succès qui ne s'achettent point avec l'or; tant de solitude et de méditations, moyens incompatibles avec la fréquentation du beau monde, sont indispensables; tant de philosophie et de courage sont à opposer aux critiques qui tournent en ridicule et ce zèle et ces fatigues, qu'il est à croire que ces obstacles l'arrêteront et que ces reproches le paraferont. N'exigeons donc point la richesse dans le jeune élève qui se destine à la peinture; et, si l'aisance lui est nécessaire , on pourrait même dire indispensable , une grande fortune lui nuirait, énerverait son enthousiasme et le priverait de sa liberté.

Des dispositions naturelles en général, et de l aptitude à certains sujets de peinture en particulier.

Ne croyez -vous pas que mon fils a des dispositions bien prononcées pour la peinture, dit un père à tous ceux qu'il suppose connaisseurs ? Toute la journée, le crayon à la main, il va faisant des figures, des chevaux avec leurs cavaliers, des maisons, des oiseaux; il copie même déjà avec la plume des gravures : enfin, ne pensez -vous pas qu'il soit destiné à devenir un grand peintre ? J'ai lu que presque tous les habiles artistes en peinture donnaient des signes semblables dans leur enfance. — Voyons, dit un de ces juges qui décident d'une manière bannale ces sortes de questions, voyons ses essais; je vous dirai bien vite s'il est doué de dispositions.... Comment donc! Il a déjà de la main; cet arbre est joliment croqué; ce petit cheval n'est point mal. Monsieur, croyez -moi, il faut le mettre aux yeux, à la figure, et je vous promets qu'il fera

un homme ; d'ailleurs il a de l'esprit, n'esl-ce pas ? de la vivacité, l'œil pénétrant; allons, allons, il ne peut manquer de réussir; avant deux ou trois ans le compère gagnera peut-être de l'argent.

Pauvres parens, pauvre petit crayonneur, on vous atrompés. Dans deux ou trois ans, la lassitude et le dégoût feront tomber la palette des mains du jeune homme, et cette facilité n'aura fait de lui qu'un ouvrier tout au plus.

Voici comment Buffon s'exprime au sujet des singes, qui ont naturellement la faculté d'imiter (Disc, sur la nature des animaux, p. 365.) : « La plupart des jeunes gens » les plus vifs et les moins pensans, qui ne voient que par » les yeux du corps, saisissent cependant merveilleuse- » ment le ridicule des figures; toute forme bisarre les » affecte, toute représentation les frappe, toute nouveauté » les émeut : l'impression en est si forte, qu'ils représen- » tent eux-mêmes, ils racontent avec enthousiasme, ils » copient avec grâce ; ils ont donc supérieurement le ta- » lent de l'imitation qui suppose l'organisation la plus par- » faite, les dispositions du corps les plus heureuses, talent » auquel rien n'est plus opposé qu'une forte dose de bon » sens... » Une forte dose de bon sens I Nous y voilà; Buffon vient de le dire. Oui, le bon sens ou la raison, voilà la première qualité que doit manifester l'élève. J'avoue que ce n'est pas tout ; car la deuxième qualité, c'est l'imagination ou la sensibilité en action. Mais avec l'imagination seule et sans le bon sens que pourra -t- il produire , et avec la raison que ne produira-t-il pas ?

Ainsi, parmi les dispositions qui présagent le grand peintre , la vivacité d'esprit et l'aptitude à l'imitation ne sont pas aussi nécessaires qu'un discernement juste,

4g2 PERFECTIBILITÉ DE LA PEINTURE.

capable de distinguer le bon du mauvais, et une ame tendre et sensible sur laquelle tous les sentimens fassent, ainsi que sur une cire molle, une prompte impression, que sa raison saura d'ailleurs modifier à son gré. C'est surtout la netteté, et si l'on peut parler ainsi, la fixité de l'imagination qui lui est nécessaire, et non son extrême vivacité. Enfin on ne doit voir les principales dispositions que dans le bon sens, la sensibilité, la pénétration, la patience et la perfection de la vue.

« Méfiez -vous , répétait Diderot, dé ces gens qui ont » leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout » propos,* ils n'ont pas le démon, ils ne sont pas tristes, » sombres, mélancoliques et muets; ils ne sont jamais ni » gauches ni bêtes. Le pinçon, l'alouette, la linotte, le » serin, jasent et babillent tant que le jour dure : le soleil » couché, ils fourent leur tête sous l'aile, et les voilà en- » dormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'al- » lume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, » brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence » son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieuse- » ment le silence de la nuit. »

Ainsi, que les jeunes gens qui n'auront qu'une vivacité ou une fougue excessive et continue, un jugement aride, de la maladresse, et une faible mémoire, n'entreprennent pas de courir la carrière de la peinture. Quant à l'empressement des parens à déterminer le choix de leurs enfans pour telle ou telle science, tel ou tel art , il est le plus souvent un empressement aveugle, et l'exemple des Athéniens devrait toujours leur servir de règle : on sait qu'ils laissaient à leurs enfans la liberté de choisir les sciences et les arts qui devaient les occuper le reste de leur vie.

Il y a encore beaucoup d'autres qualités nécessaires, pour compléter ce qu'on doit appeler les dispositions pour la peinture. Nous en examinerons tout à l'heure quelquesunes en particulier. Contentons -nous de dire ici que la santé de l'élève doit être excellente ,* car la force du physique influe beaucoup sur les ouvrages. De plus, il lui sera avantageux d'être bien fait de corps et apte à différons exercices. C'est ainsi que Léonard de Vinci était habile écuyer, maniait très -bien les armes, et était un des plus beaux hommes de son tems.

Il reste encore un mot à dire ici aux élèves : c'est qu'ils doivent se garder de faire un choix mal entendu, en adoptant inconsidérément et sans consulter leur aptitude particulière, tels ou tels sujets de peinture. On voit tous les jours que tel qui réussirait dans les portraits, veut traiter malgré lui des sujets héroïques. Tel qui deviendrait trèshabile paysagiste, se fatigue, s'acharne après l'étude du nu. Au lieu de feuillages, de lointains, de ciels qu'il peint si bien, il lui faut des muscles, des raccourcis, des torses, de riches pantomimes; et il se fait moquer de lui. Parce qu'il s'enflamme au mot de gloire, de célébrité, le voilà qui veut absolument essayer des mêmes moyens auxquels Raphaël doit son illustration : et, comme il quitte son talent, pour en acquérir un autre , il ne manque jamais de perdre au change.

« Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces, » Et consultez long-tems votre esprit et vos forces.

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