‹ Traité complet de la peintureChapitre 108 sur 114 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

« Un des inconvéniens de quitter pour un autre le genre » auquel on est propre, c'est, dit Trublet, qu'on porte » dans ce second genre le caractère du premier. Un homme

» né pour la poésie héroïque, veut passer à la poésie pas- » torale; il fait des églogues emphatiques et boursouflées; » il joue de la trompette sur la flûte ou sur le flageolet. » Quand on contraint son génie à un genre, on ramène » ce genre à son génie, et l'on fait ainsi violence à tous » les deux. » Cette juste critique confirme ce que nous venons de dire sur le besoin du bon sens et de la raison, deux conditions qu'il importait de placer au premier rang, malgré tout ce qu'on peut dire sur les avantages de l'imagination; elle confirme aussi ce que nous allons dire sur la simplicité des mœurs et sur d'autres qualités qui tiennent au caractère moral de l'artiste.

Nous remarquerons dans le caractère moral de l'artiste l'élévation d'ame, l'amour de la gloire, la simplicité de mœurs, la modestie et la recherche des conseils, la tempérance, la persévérance, et enfin le savoir vivre.

De l'élévation dame et de V amour de la gloire.

Il serait superflu de démontrer ici que sans l'élévation d'ame, on ne saurait produire des choses élevées; que sans un amour ardent pour la gloire, on ne saurait atteindre à une grande perfection : ces vérités sont connues de tout le monde. Quant aux efforts qu'on ferait ici, pour réveiller ces nobles sentimens, ils seraient stériles pour l'élève dont Famé déjà asservie est étrangère à la noblesse des idées.

Il y a des artistes qui nourrissent de grands sentimens dans leur cœur. Le seul nom d'un peintre célèbre les fait tressaillir, la seule idée d'un triomphe suffît pour exalter leur ame. Mais combien n'y en a-t-il pas chez lesquels la vanité tient lieu de cette élévation ; chez lesquels la cupidité l'emporte sur cet amour de la gloire ? Ils veulent

une réputation, mais seulement pendant leur vie; ils ambitionnent d'être les premiers, mais en dénigrant et en cherchant à abaisser leurs rivaux.

C'est donc au public à vivifier par ses lumières cet amour de la gloire; c'est l'ignorance des juges qui, en ne laissant dans les arts que la chance d'une fausse gloire, contribue à leur déclin. Quelques artistes philosophes se sont dit : je peins pour la postérité. Mais y en a-t-il beaucoup qui aient souhaité à cette postérité une instruction parfaite ? Élevons donc des écoles, et l'ame de nos artistes s'élèvera. Fixons la perfection pour but, et nous verrons des chefs-d'œuvre. Enfin nos artistes ne compteront plus sur des préjugés, sur la mode ou sur le destin, mais bien sur leur science et sur leur philosophie, pour arriver à la célébrité.

De la simplicité, de la modestie et de la recherche des conseils.

Qui n'entend pas ici par simplicité cette droiture dans les idées et dans les sentimens; cette bonhomie qui ne fait prendre les choses que pour ce qu'elles valent et pour ce qu'elles sont; cette aversion toute naturelle pour tout ce qui n'est pas ordre, convenance et vérité; enfin cet équilibre de l'esprit qui permet aux pensées dominantes de s'élever sans obstacle et sans confusion, pensées résultant de mœurs simples et qui sont toujours justes, belles et naïves elles-mêmes? La bonhomie devient de plus en plus rare; de jour en jour elle semble méprisable, ne conduisant plus à la fortune à laquelle parvient, soit l'astuce, soit le bel esprit. Un homme simple ne goûte pas les détours et les sottes gentillesses des gens du monde,

qui ont des rapports avec lui : aussi en est-il tôt ou tard abandonné ; car la mauvaise foi n'aime pas qu'on la découvre, la prétention n'aime pas qu'on la dédaigne. Voilà pourquoi tant d'artistes dépendans se garent de la bonhomie et de la simplicité.

Cependant comment croire qu'un peintre tout préoccupé de soutenir les caractères empruntés avec lesquels il joue la comédie sur le théâtre du monde, qu'un artiste qui cherche à plaire à ceux-ci, à flatter ceux-là, à ménager l'un, à mentir avec l'autre, et à changer d'idées, de manœuvres et de masques tous les ans, tous les mois, tous les instans de sa vie, comment croire, dis -je, qu'un tel artiste puisse produire des ouvrages dignes de son art ou de la postérité ? Non, tout ce bel esprit, toute cette adresse du moment n'est plus tard que de la gaucherie ; et sa souplesse, ainsi que son aimable déférence pour le goût du jour, se change ou en repentirs inutiles, ou en une détestable fausseté. Au surplus, quelle existence qu'une pareille vie ! Quelle abjection qu'une si honteuse servitude ! Et doit-on croire qu'il soit grand le nombre de ceux qui par ces moyens sont parvenus à la fortune ?

Qu'on observe sous ce point de vue les ouvrages des anciens et des modernes, on verra que toujours c'est dans les plus admirés que domine la simplicité et la bonhomie. Les productions imposantes dans lesquelles ces qualités ne charment point, ne sont pas aussi unanimement goûtées et admirées ; car, lorsque le faux brillant et le charlatanisme corrompent les ouvrages les plus étonnans, on les hait malgré leur éclat, puisqu'ils sont dangereux. Que de tranquillité d'aine, que de simplesse dans certains ouvrages si animés des Grecs , dans certains ta-

bleaux si étudiés des Hollandais; et comment ne pas trouver dans la simplicité des mœurs, dans le calme de l'ame de leurs auteurs, la cause dominante de ce charme particulier qu'ils nous font éprouver?

Cette qualité, qu'on ne s'y méprenne pas, ne peut être que celle des belles âmes, et elle n'engendre point le froid égoïsme. Chez les artistes qui en sont doués, l'amour de la vérité repousse toutes les illusions de la vanité; aussi a-ton vu presque toujours ceux qui sont simples et pleins de candeur, rendre avec dévouement justice au vrai mérite et soutenir de toute leur force le talent partout où ils l'ont rencontré. Apelle vient-il de reconnaître le talent de Protogène; il en achette lui-même les tableaux et les paie un haut prix, afin d'apprendre aux Rhodiens qu'ils possèdent un grand peintre. Poussin demande à copier le tableau de la Communion de S* Jérôme, ouvrage de Dominichino, pour prouver aux Romains le grand talent de cet artiste. On déféra donc à l'avis de Poussin, et depuis on n'est pas revenu de ce jugement. Tiziano sollicita Charles-Quint, pour qu'on n'abattît point à Parme une coupole de Gorreggio. Raphaël fit voir des traits de la même ingénuité, et on pourrait citer cent autres exemples de ce genre.

« Ne point nuire aux talens , dit Lemière , ne point » grossir le nombre des envieux, c'est assez pour un ar- » tiste ordinaire : mais des esprits d'une autre trempe » doivent se mettre à la tête des jugemens, vaincre Pin- » justice et faire révolution dans ceux qu'elle a trompés. » Un artiste célèbre, qui n'aurait point réclamé contre le » mépris qu'on aurait fait d'un vrai talent, serait indigne » de celui qu'il a reçu lui-même. »

Cependant les choses ne se passent pas toujours ainsi,

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