PEINTURE CHEZ LES MODERNES
parer immédiatement les anciens aux modernes, comme nous trouvons aujourd'hui agréable et instructif de comparer les Grecs aux Romains? Pourquoi donc ne jamais juger ainsi les modernes? Pourquoi, par exemple, au lieu de rapporter les ouvrages d'Annibal Caracci, à ce que nous savons de Polygnote ou de Nicomaque, ou à ce que doivent être des tableaux excellens, nous obstinons-nous à ne les comparer qu'à Corregio que Caracci ne put surpasser, ou à Pietro di Cortona qui lui fut si inférieur ? Mais objectera-t-on, où sont les tableaux de Protogène, de Polygnote et d'Apelle, et peut-on comparer les modernes autrement qu'aux plus habiles d'entr'eux, puisqu'on ne connaît point les tableaux des Grecs ? Cette objection ne résout point la question qui consiste à juger les modernes comparativement à la perfection, ou, ce qui revient au même, aux Grecs qui ont porté l'art de la peinture, comme celui de la sculpture, à la perfection. Or, si cette comparaison est impossible, comme on le suppose, et s'il est vrai qu'on ne puisse juger les modernes autrement qu'on les juge, avouons donc alors que nos jugemens sur les modernes ne sont pas généraux, mais qu'ils sont particuliers; que nos points de comparaison ne s'élèvent pas jusqu'à l'excellence de Fart, mais qu'ils sont circonscrits dans le cercle que les artistes modernes n'ont point su dépasser. Avouons que nos jugemens sur nos tableaux sont semblables à ce que seraient nos jugemens sur nos écrits, si nous ne comparions ces écrits qu'entr'eux, et non avec les chefs-d'œuvre des classiques de l'antiquité. J'ai cru qu'il était fort important de s'entendre sur cette question, avant de passer à des considérations générales sur le mérite de nos écoles.
Je ne regarde donc point comme un obstacle à une critique et à un jugement général le dénuement où nous sommes d'originaux Grecs en peinture, et j'ose avancer que, puisqu'il est vrai que nous possédons des ouvrages en sculpture exécutés dans les bons tems de l'art grec, nous pouvons, par analogie, porter nos jugemens au-delà des idées et des doctrines du i5e siècle, et au-delà des académies sur les ouvrages du pinceau des modernes. D'ailleurs ce que nous avons retrouvé de peintures antiques, n'est-il donc d'aucun secours dans ces comparaisons générales, et n'est-il pas évident, au contraire, que notre obstination à reléguer ces peintures antiques en deçà des vrais types de l'art, provient de ce que nous voulons absolument circonscrire et restreindre la perfection dans le cercle de la peinture moderne, en isolant nos types de tout ce qui a été fait dans l'antiquité d'après des principes qui probablement étaient fort différens des nôtres? Quant à l'induction qu'on peut tirer de l'état de la peinture des anciens, d'après celui de la sculpture, chacun là-dessus devrait être d'un commun accord, puisqu'on a vu dans tous les tems ces deux arts marcher de front et du même pas l'un que l'autre : les écrivains de l'antiquité confirment d'ailleurs cette observation. Si donc il est raisonnable de ne juger les statuaires modernes que d'après les statuaires anciens, et non d'après ceux du i5e siècle exclusivement, de même il est nécessaire de juger les peintres modernes, si non d'après les statuaires anciens précisément, puisque l'art de ces derniers est en quelque chose différent de celui des peintres, mais au moins d'après les qualités ou parties qui sont communes à l'un et à l'autre art : tels sont le caractère, la forme et l'expression de la