‹ Traité complet de la peintureChapitre 26 sur 114 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

que tenis aux regards du public à Paris des tableaux qu'on a ensuite retirés et qu'on a fait disparaître peu à peu : les faux connaisseurs déjà âgés et ne jurant que par les peintres sortis de l'école des Vanloo et des Vincent, témoignaient leur aversion pour ces naïves nouveautés. Tout était perdu, à les entendre, si le moelleux, le large, le ronflant des Carraches, des Mignard et des peintres de grandes machines (car nos Aristarques les plus écoutés n'oublient pas ce mot, qui aux oreilles des ignorans et des appréciateurs à la toise, est synonyme de génie, d'Epopée, de triomphe pittoresque enfin), si, dis-je, ces prétendues qualités ne revenaient parmi nous pour faire disparaître ces nouvelles peintures sans effet, ces figures sans arrangement, cette manie enfin de l'antique, manie qui ne devait avoir qu'un moment. Chacun peut juger aujourd'hui de l'influence qu'ont eue ces sottes ou astucieuses lamentations. A quelle nation appartiendrait-il donc de s'avancer librement et sans dévier dans ce bel art de la peinture ? Il semble que l'Amérique seule, cette Amérique neuve et qui n'a rien à désapprendre, ait ce droit et cet espoir. Mais comment y apprend-on déjà les arts, si ce n'est comme en Europe d'où on les tire, comme en cette Europe vieillie et rongée de préjugés? Qui donc en Amérique se chargera de trier dans ces cargaisons de doctrines et de méthodes contradictoires? Ayant vécu quelques années au milieu des habitans de Newyork, et ayant suivi depuis l'histoire des progrès de ces pays, j'ose prédire que tant qu'ils ne reconquerront pas l'indépendance en peinture, ils n'offriront constamment qu'une triste colonie de l'art de Londres et de Paris. Quand on observe sans prévention la situation de tous les esprits qui s'occupent des arts, on ne tarde pas à

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reconnaître que le plus grand nombre sont dirigés dans leur théorie, plus par l'impulsion de l'habitude et de quelques préventions vaniteuses, plus par les redites des écrivains, les exclamations des gens blasés et les partis du jour, que par la force de la philosophie et l'étude réfléchie des principes de l'art et de la nature; mais ce ne sont point ces prétendus connaisseurs que l'on essaie ici de convaincre.

Si tous les peintres de l'Europe étaient d'accord aujourd'hui sur la manière dont ils doivent étudier les anciens, tant dans le style en général que dans le dessin en particulier; si on les voyait tous marcher par une route uniforme et chercher à ressaisir les grandes maximes qui jadis rendirent les arts si durables, il serait bien absurde assurément de leur proposer pour objet de leurs méditations toutes les productions quelconques de ce même art antique et de leur vanter certains ouvrages inférieurs qu'auraient dédaignés les grands artistes de la Grèce. Mais comme les innombrables collections de toutes les écoles modernes leur offrent des modèles d'espèces différentes et opposées; comme les écrivains, les amateurs ou riches spéculateurs ne cessent de vantera outrance et dans les mêmes termes des milliers de tableaux de tous les goûts, de tous les styles et de toutes les manières, toutes sortes d'extravagances enfin, il n'est pas surprenant qu'au milieu de cette confusion qui assourdit de plus en plus les artistes, la peinture de l'antiquité ait perdu son crédit, et que ceux qui la louent ne le fassent que par pudeur et sans même chercher à la connaître.

Dans cet état de choses, il faut donc remonter successivement aux principes fondamentaux de l'art et cou?-

truire une nouvelle théorie. L'incertitude et les repentirs des peintres eux-mêmes sont une preuve de la nécessité de cette nouvelle théorie fixe , déterminée et ressaisie à l'antiquité. En effet , n'a-t-on pas vu l'estime pour certains maîtres baisser ou se relever suivant les révolutions des goûts et les tyrannies des écoles, et n'est-il pas résulté de tous ces éloges ou de ces mépris contradictoires et successifs, une confusion évidemment barbare dans les idées et les opinions ? Citons en passant quelques preuves. Vers le milieu du 18e siècle on ne recherchait, on n'indiquait que les tableaux d'un faire large, d'un agencement académique qu'on appelait grande manière ; tous les peintres dont les ouvrages étalaient ce mauvais goût d'apparat étaient les seuls estimés; ils faisaient des enthousiastes; les choses même en étaient venues au point que les tableaux de Poussin et de Raphaël étaient généralement abandonnés des élèves et souvent même dédaignés. A la lin du même siècle, la vérité du dessin succéda à ces lâches et détestables écoles, et la révolution de la peinture se préparant de loin , on ne parlait que du studieux, du naïf Dominicain. Vint enfin le goût des belles formes , et les statues divinisées de ces Grecs si habiles attirèrent tous les yeux et tous les esprits. Mais trop souvent dans les tableaux de ce tems les corps étaient sans muscles et sans souplesse, et toutes les figures viriles s'obtenaient avec des poncis de l'Apollon. Bientôt le goût du vrai, du rendu et du soigné, fit revivre Philippe de Champaigne et les maîtres châtiés; puis la mode du correct, du délicat, du fini, du suave, fit reparaître dans sa splendeur la célébrité de Léonard de Vinci. Peu après, l'oubli du clairobscur fit oublier Corrégio. La pureté mal entendue et

devenue dureté, rappela les auteurs secs et arides. ïiziano parut lâche et mou. En un mot, telle antique qui avait été étudiée par vogue en un tems, fut reléguée peu après au rebut, et une estampe de Marc - Antoine , qui se vend aujourd'hui cent écus, n'aurait pas produit un peu auparavant cent sous dans un encan....

Voilà ce qu'on a vu, voilà ce que ne sauraient contester les observateurs qui ont suivi à Paris la marche du goût ou des fantaisies. Si dans l'Europe ces variations n'ont pas été toutes aussi marquées, aussi fréquentes, il n'en est pas moins vrai que nos quatre siècles de beaux-arts ont été quatre siècles de confusion et d'incertitude, et qu'aujourd'hui même on est loin de s'entendre sur la beauté et sur la perfection des tableaux. Cette confusion subsistera tant que chacun mettra à la place des règles son goût et ses affections particulières. Ce qui empêche encore qu'on n'aperçoive ou qu'on n'avoue cet état de choses, c*est que nos écrivains ont en effet approché quelquefois de l'excellence des anciens, d'où l'on conclut naturellement en faveur de nos peintres. Cependant on oublie que les écrivains ont hérité de modèles et de préceptes antiques, tandis que nos peintres en sont privés, le peu de secours qu'ils ont reçus en ce genre étant même dédaignés et souvent ridiculisés.

Au reste, quand même on voudrait soutenir que toutes les conditions de l'art ont été possédées par les modernes séparément et individuellement, cette assertion demanderait une explication; car toutes les grandes parties de l'art se liant intimement les unes aux autres, comment les peintres modernes en eussent-ils possédé une seule à fond et parfaitement, puisqu'ils en ignoraient tant d'autres?

Citons à ce sujet ce qu'Agostino Carracci disait dans ses vers sur le peintre Niccolino. Comme je n'ai rien vu de cet heureux Niccolino, je laisse à d'autres à goûter ce miel si rare que vante ici Àgostino.

a Qui veut exceller dans l'art de la peinture doit pos- » séder, dit -il, le dessin de l'école romaine, le clair- » obscur et les mouvemens de celle de Venise, le beau » coloris de Lombardie, la terrible manière de Michel- » Ange, le naturel de Tiziano, le style pure et souverain » deCorrégio,les proportions de Raphaël, les décors et le » fond de Tibaldi, la savante invention de Primaticcio, et » un peu de la grâce de Parmégiano.... mais non, qu'il » imite seulement Niccolino :

» Chi farsi un buon pittor brama e desia,

» Il disegno di Roma abbia alla mano,

» La mossa coll' umbrar Veneziano,

» E il degno colorir dl Lombardia,

» Di Michel-Angiol la terribil via,

» Il vero natural di Tiziano,

» Di Corregio lo stil puro e sovrano

» E di Raffael la vera simmetria,

» Di Tibaldi il decoro e il fondamento,

» Del dotto Primaticcio l'inventare,

» E un pb di grazia del Parmégianino :

» Ma senz£ tanti studi e tanto stento,

» Si ponga solo l'opre e V imitare

» Che qui l'asciocci il nostro Niccolino. »

Soyons de bonne foi et reconnaissons que toute cette recette, tout ce mélange ressemble assez à ces élixirs de longue vie, qui, quoique composés, dit -on, de tant de bonnes choses, finissent par ne servir à rien.

Enfin quand je lis Hagedorn, qui en parlant de la philosophie de l'expression, cite de compagnie et du même

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ton Euphranor, Glycon , puis Lanfranco, Baroccio et Lairesse, je ne puis m'empêcher de reconnaître le résultat barLare de ces éloges routiniers dont se caressent tous les jours les modernes. Je pense donc qu'il ne faut point chercher tout l'art dans les tableaux modernes, mais qu'on y doit chercher quelques qualités seulement et de plus quelques défauts servant de preuves dans les applications qu'on doit faire des règles de l'art. La plupart des tableaux, malgré le talent incontestable de leurs auteurs, servent pardessus tout à faire voir comment il ne faut pas faire» Dans l'antiquité au contraire, les bons ouvrages montraient toujours comment on devait faire, et les ouvrages médiocres ne montraient qu'une partie seulement de ce qui était à faire.

Il est aisé ce me semble de s'entendre sur toute cette question. Il ne s'agit que de distinguer de la perfection le talent, du but les moyens, du bon effet les effets, de la juste expression enfin l'expression. Mais si de la peinture on fait seulement un art de sensation, si Ton prétend que sa fin n'est que de surprendre, de remuer, d'irriter, de déchirer même, ou bien de chatouiller doucereusement et de récréer les yeux, alors il n'est guère de tableau qu'on n'observe avec une certaine admiration, il n'est guère de peinture dont on ne soit plus ou moins satisfait; aussi les peintres comptent -ils sur l'ignorance des spectateurs et savent-ils les contenter à peu de frais.

Michel-Ange savait que des muscles ressentis et pelotés, que des raccourcis bisarres et obtenus avec justesse par certains procédés graphiques, que des contours fortement contrastés, que des physionomies mélancoliques, graves et grandement exprimées devaient imposer au spectateur,

l'attacher, le saisir même et le laisser dans un étonnement vague duquel il ne saurait se rendre compte, et Michel- Ange visa toujours et parvint à ces résultats. Toute l'école si long-tems suivie d'Annibal Carracci savait par conviction que des dispositions hardies, que des masses inattendues de clair et d'obscur, que des cascades, des chocs de lumière et d'ombres, que des formes témérairement modelées, que des draperies libres, étrangement, fantasquement disposées et peintes avec suavité, devaient forcer les regardans et donner le change à mille et mille spectateurs, et ils visèrent tous à ces moyens. Le plus pauvre génie italien sut faire des dupes, le plus pauvre génie français fit aussi des dupes ; tous maniaient la palette de main de maître, c'est-à-dire avec cette résolution, je dirai même cette magie pittoresque qui surprend et qui fait que ces prétendus bons tableaux sont, pour ainsi dire, flairés de fort loin par les acheteurs propageant la duperie. Quant à Rubens, sa fécondité, sa fougue, son accent fier, son style allégorique, son coloris fleuri, émaillé, toujours éclatant, sa touche facile, libre, indicative et peu châtiée, ses oppositions et son fracas, tout cela devait étourdir, devait forcer l'admiration, et Rubens réussit. Ses imitateurs glanèrent heureusement après lui. Et aujourd'hui même un diapazon élevé, une palette vive et très-parée attire de grands applaudissemens. Mais qu'applaudit-on ? C'est l'artiste, et non le tableau. Quel contentement éprouve-t-on ? Celui d'avoir été attiré, surpris, enchanté. Que reste-t-il de bienfaisant dans l'ame ? Rien. 0 Thimante ! o Zcuxis ! vos peintures étaient charmantes ; elles étaient attrayantes , et de plus elles laissaient toujours dans le cœur quelque bien. Tout ce que je viens de dire de la peinture moderne

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ne provient point d'une manière de voir qui me soit particulière. Un grand nombre d'écrivains ont pensé de même et se sont seulement expliqués avec moins de liberté ; Mengs est de ce nombre. Son admiration pour les maîtres du 1 6e siècle n'est qu'un tempérament ajouté à la critique qu'il ne put s'empêcher de faire des artistes modernes. Peut-être aussi que Mengs ayant essayé sans beaucoup de succès de traiter à l'antique quelques tableaux, est-il retourné, comme par pis-aller, à l'imitation des Garracci, de Raphaël et de Carlo-Maratti, prédécesseur de Mengs en célébrité. Je n'ai point vu les tableaux à l'antique qu'il fit pour tromper innocemment quelques antiquaires; j'ai seulement observé dans son plafond de la villa Albani , combien il avait de peine à se défaire de la manière froide, lâche et académique conservée dans l'école de son tems, et combien peu il connaissait les secrets du dessin, sans lesquels vouloir imiter les anciens c'est s'efforcer en pure perte. Mais, si au lieu de tant de critiques incertaines et douteuses, on écoute, par exemple, celles de Webbs, on sera surpris de ses assertions avancées avec irrévérence contre presque toutes les fameuses peintures de nos musées. « Parmi cette multitude infinie de peintres , dit - il , il » n'y en a peut-être pas une douzaine qui vaillent la peine

» d'être étudiés. Le plus grand mérite des modernes

» consiste dans une imitation de l'antique; dès qu'ils le » perdent de vue, c'en est fait d'eux. Dans l'élégant, ils » sont petits ; dans le grand, ils sont chargés. Ils man- » quent de caractère, et la beauté chez eux est le produit » de la mesure et non le fruit de l'imagination. Si prenant » l'exagération pour l'enthousiasme, ils visent au sublime, » ils tombent dans les conccttl du Bernin ou dans les ca-

)> ricatures de Michel-Ange... » Enfin il ajoute que « L'es- » prit des Grecs semble avoir plané entre la terre et le )> ciel, mais que Raphaël n'a marché qu'avec majesté sur » la terre... »

Milizia, contemporain de Webbs et de Mengs, s'exprime encore dans le même sens. « Quand on recommença » à lire , dit - il , on trouva dans les anciens auteurs des » éloges des arts grecs, et alors on loua les sculptures » grecques; on se mit à les étudier comme les modèles » du beau. On conseille encore de les étudier,* mais on a » fait cent quiproquo, et l'on continue à faire des mons- » truosités, toujours louées par les professeurs et par les » soi-disans amateurs et connaisseurs. Le cas qu'on fait » des ouvrages grecs n'est donc pas encore de l'estime » sentie, mais de l'estime sur parole. Les appîaudissemens » qu'on leur prodigue ne sont donc qu'un écho. Au milieu » de tout ce bagage de connaissances, d'études, de livrée, » de talens, où en sommes-nous enfin ? Pas même encore » aux moyens, et ces moyens se prennent pour les co- » lonnes d'Hercule : le grand but de l'utilité n'a même » été entrevu ni par les artistes ni par les amateurs, et » beaucoup moins par les politiques qui devraient être les )> premiers à y penser pour ne le perdre plus jamais de » vue. »

Oui, il est évident que les peintres ne s'attachèrent chacun qu'à certaines parties de leur art, mais non aux plus essentielles. Celui-ci imita son devancier en chargeant sa manière; celui-là s'abandonna sans frein à un goût baroque, dont le principe lui fut suggéré par quelqu'ouvrage en vogue et extravagant. Les règles de la décence, de la convenance, de l'économie, furent des

règles errantes, méprisées, observées seulement par hasard. Tel qui excella à colorier les étoffes, n'entendait rien à modeler les plis ; tel qui modela les plis, fut ignare dans le goût général et dans la convenance des draperies. On fit quelques portraits animés, mais les têtes des autres tableaux furent souvent sans caractère et sans propriété. Les hommes furent très-habiles, et les ouvrages n'en furent pas moins barbares. La peinture fut un art de curiosité soumis à des combinaisons ingénieuses, difficiles et singulières. Au lieu de simplifier les principes et les démonstrations , on entretint cet art dans un état mystérieux et incompréhensible qui forçait les concurrens à rivaliser de mystère et de bisarrerie occulte. La manière et le style n'étaient plus démontrables. L'excellence tenait à une certaine hardiesse et à une conception libertine, arrogante et indéfinissable qui dépaysaient les gens simples et qui imposaient aux demi-initiés. À la fin vinrent les redites, les platitudes qui firent passer la théorie entre les mains des brocanteurs et des beaux-esprits, et le grand art qui autrefois faisait méditer les philosophes sous les portiques d'Athènes, fut jugé et apprécié par les aimables des boudoirs, les fainéans blasés et les marchandes de modes.

Observons un moment le résultat qu'ont du amener et un tel état de l'art et cette multitude d'images de toutes espèces émanées de tant de mauvais goûts et se conservant nécessairement et se multipliant jusqu'à nous. Quelles hideuses figures peintes et sculptées ne voit-on pas dans nos églises ! Avec quel sang-froid ne nous y accoutumonsnous pas, après les avoir considérées et saluées dès notre enfance! Si tous ces magots doivent subsister encore pendant des siècles, si par vénération on ne sait ni les déprécier

ni les reléguer au rebut ni les livrer aux maçons, quel ne sera pas pendant tout ee tems l'inconvénient de ces images ? Les enfans qui considèrent ces hideuses figures deviendront peut-être un jour des protecteurs, des directeurs, des ministres des arts. Eh bien ! jamais ils ne seront dégagés de l'impression barbare qu'aura faite sur eux dans le tems de leur jeunesse la vue constante, soit de quelquEcce Homo sculpté dans une chapelle, figure grotesque et épouvanta blement laide, par conséquent indigne de notre sainte religion, soit de quelque S1 Martin coupant burlesquement son manteau, et dont la figure est toute barbouillée de vermillon et le corps affublé d'un costume de Mardi-Gras.

Que pourra produire notre heureux retour vers le bon goût et vers la saine raison dans les arts, si les germes de cette peste subsistent partout; si loin des capitales, si dans la capitale même les églises, le& chapelles, les vieux édifices fourmillent de ces affreuses images et de tant de peintures dégoûtantes et à prétention ? Nous hésitons pour vanter les artistes égyptiens ou les artistes du moyen âge, et dans toutes les églises de France, par exemple, nous conservons, nous étalons des babouins sans proportion, sans expression, de véritables monstres de l'art. Nous vantons bien haut notre nouvelle politesse, notre sentiment de la grâce, notre délicatesse attique; et chaque ville, chaque village , chaque chapelle atteste notre barbarie, notre goût grossier et rebutant. Pourquoi ne pas purifier les saints édifices en faisant disparaître tous ces signes indécens et dangereux pour la religion comme pour l'art ? Pourquoi chaque évêque ne chargerait -il pas d'une inspection nécessaire dans son diocèse un homme d'art ?. . . Mais je m'arrête : car à quoi serviront toutes ces plaintes ?

J'oublie donc que des marguilliers peuvent pendant trois ou quatre générations persuader a toute une ville que le S1 Nicolas de telle ou telle chapelle est, puisqu'on le dit, un beau morceau. Et d'ailleurs, au moment où j'écris, peutêtre qu'au lieu de balayeurs qui devraient faire place nette et purger nos temples de tous ces restes indécens, les lithographes au contraire aidés de Pausanias enlhousiastes sont tout prêts pour multiplier, perpétuer et vanter ces laideurs. Ils savent que les gobe-mouches en beaux-arts resteraient tout aussi ébahis vis-à-vis une lithographie faite d'après la sculpture d'un sabotier, que d'après le torse antique que dans leur admiration ils ne savent par quel bout prendre.

Si donc on ne poursuit pas l'heureuse révolution qu'on a entreprise en peinture, si l'on ne persiste pas à tirer cet art de l'état d'avilissement et d'inutilité où il est resté si long-tems, ou si, pour le purifier, on le replonge de nouveau dans les manières et les lazzis de l'école florentine, de la bolonaise, de la napolitaine, etc.,* si dans la crainte de le voir s'échapper, on l'enchaîne avec les vieilles idées des ateliers; si enfin on n'estime pas la peinture pour elle-même, et qu'on la fasse courber sous nos caprices et nos vanités, jamais cet art ne contribuera au charme et à l'élévation de nos mœurs, jamais il n'embellira nos civilisations : nous ne cesserons de porter sur nous cette tache qui, entr'autres, servira à nous faire signaler par la postérité toujours jalouse de confronter les nations et les siècles. Je dois m'arrêter ici. Je viens d'avancer que les modernes n'ont point encore purgé la peinture de tous les vices de la barbarie, j'ai presque dit que nos grands maîtres ne sont point des guides assurés ; qui applaudira à de telles assertions ?

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Qui tolérera de tels aveux, sinon l'observateur de bonne foi qui reconnaîtra que je n'ai d'autre but que celui de porter en triomphe la vérité, désirant rallier, pour ainsi dire, un parti sous ses saints étendards.

Chacun sait que depuis la fin du 18e siècle, les idées sur les arts étant bien changées, l'école de France surtout s'illustra par un retour honorable vers les principes de l'antiquité, c'est-à-dire vers le bon goût et la nature. Cette école préparée par des réformes que tentait le sage Yien, se laissa ensuite conduire long-tems par un chef que la postérité placera à côté de Poussin et des premiers maîtres qui illustrèrent et perfectionnèrent la peinture. Ce qui assimile encore David à ces célèbres maîtres, c'est que, comme eux, il ne dut qu'à son propre génie les idées neuves et les documens sévères qui rapprochent ses tableaux de ceux de la belle antiquité. Le tems apprendra si cette marche heureuse sera suivie avec constance ou si des faiseurs en vogue ne s'empareront pas encore une fois de cet art pour le précipiter dans de nouvelles manières à la mode. Le tems apprendra si à force de travailler à en arrêter de nouveau les progrès, des artistes et des Aristarques de mauvaise foi, pour paraître plus habiles et plus élevés eux-mêmes ou pour arriver à la fortune, ne perdront pas encore une fois les beaux-arts, en sorte que d'une école où l'on commençait à sentir, à comprendre, à révérer l'art, ou pour mieux dire les doctrines d'Apelle et de Phidias, ou redescendra peut-être assez brusquement aux lazzis et aux pitoyables manières. ïl est vrai que ces lazzis et ces manières seront abandonnés tôt ou tard. Mais Dieu sait ce qui proviendrait à la lin d'une école qui ne serait plus une école, d'une école où les jeunes

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peintres ne voudraient plus de maîtres, quels qu'ils fussent, et où se débattant chacun à leur façon, presque tous feraient étalage des honteuses misères de l'anarchie de leur cerveau, et cela au reste fort impunément, puisque les gouvernemens ne se ménagent point la garantie que leur donneraient à ce sujet des écoles sévères, publiques et complètes. En effet, chez nous ce sont les artistes qui dirigent la peinture, tandis que ce devrait être a la peinture, comme chez les anciens, à diriger les peintres.

On distribue, il est vrai, des récompenses aux artistes; mais les juges qui les distribuent n'ont point de lois pour fixer leur choix, car des lois qui tous les vingt ans diffèrent entr'elles et sont contradictoires, ne doivent pas être regardées comme des lois, mais comme des caprices. Aussi rien n'étonnera autant la postérité que de savoir qu'on a illustré par toutes sortes d'applaudissemens des productions absolument opposées entr'elles, absolument différentes les unes des autres. D'où provient ce mal ? De ce qu'ayant toujours regardé les beaux-arts en Europe comme des superfluités du luxe, et non comme des moyens utiles à la civilisation, on s'est toujours obstiné dans l'éducation de la jeunesse à lui en laisser ignorer les principes, bien qu'on lui fasse cultiver tous les jours ces mêmes arts par routine. Comment sauraient donc ce que c'est que les beaux-arts des hommes destinés à les diriger, à les protéger, à les faire fleurir, s'ils n'ont acquis cette instruction que dans ces livres si superficiels, si erronnés, que chacun connaît, ou par la voix d'artistes intéressés à servir leur propre fortune avant de servir la société? Puissent les nouvelles observations qu'on trouvera dans ce traité fournir un jour la matière d'un livre élémentaire, mais subs-

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tantiel et digne d'être mis à la portée des jeunes gens, pour compléter leur éducation !

Plus d'un lecteur peut-être sera choqué de ma franchise; mais bientôt il me trouvera retranché à l'abri d'un grand nombre de démonstrations positives ; et lorsque je définirai la peinture, lorsque j'en expliquerai les principes et toute la théorie, lorsqu'armé de toutes les comparaisons tirées de la raison et des exemples admirés, j'attaquerai , je poursuivrai les ennemis du beau et de la simplicité, alors je ne craindrai ni les dédains de leur amour-propre, ni leur enthousiasme factice, ni leur aversion pour les préceptes. Ferme sur des bases certaines, éclairé par l'expérience et la vive lumière de l'antiquité, je combattrai avec courage pour réhabiliter le trône brillant de l'antique peinture que cette même barbarie cherche encore à déconsidérer et à méconnaître aujourd'hui *.

1 L'heureuse tendance des esprits vers le naturel et le vrai, fait diminuer tous les jours la ve'ne'ration conventionnelle qu'entretiennent pour une foule de peintres appele's maîtres, soit les marchands de tableaux, soit les curieux dénués de savoir, mais obstine's dans leurs affections, qui au fait ne sont que des préférences de la vanité. Un jour viendra, il n'en faut pas douter, où l'on mettra au rebut cette foule de productions, qui sont autant de te'moignages de notve faux goût et de notre longue barbarie. Les préjuge's en fait de beaux-arts perdent donc tous les jours de leur cre'dit, et c'est avec plaisir qu'on entend les auteurs qui aujourd'hui se piquent le plus de bon ton et de finesse dans leurs e'erits, parler enfin librement sur les lazzis des acade'mies et des artistes routiniers. Je crois donc convenable de citer un passage des Me'moires sar la Vie et le Siècle de Salvator Rosa, par lady Morghan (Dublin. 1823). « Depuis >> que certaines particularite's dans les ouvrages des hommes d'un ge'nie » supe'rieur e'taient devenues des exemples que les pe'dans prenaient pour •» des règles, tous les aspirans à l'art de peindre e'taient dans l'usage de » faire ce qu'ils appelaient leur giro (leur tournée) ; et après avoir paris couru l'Italie et travaille' ou étudié dans les galeries, les églises et les

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