CHAPITRE
JLjes artistes s'entendent très-bien, lorsqu'ils désignent l'école florentine; car ils savent tous qu'il s'agit de l'école de Michel-Ange et des imitateurs plus ou moins rapprochés de ce maître. Mais remarquons -le oie nouveau, les historiens, en plaçant soit André Mantégna, soit d'autres encore dans l'école florentine, et en la composant aussi de l'école primitive dont Cimabué, disent -ils, est le chef, n'obtiennent, par l'exposition de ces divers caractères plus ou moins disparates, aucune définition précise de cette école.
Les efforts de Giotto, né en 1276; de Lippi, en i4oo; de Masaccio, en i4oi,* de Giovanni de Fiésole, en 1387; ceux de Luca délia Robbia , vers le même tems , et de plusieurs autres enfin, présageaient au nouvel art toscan une gloire pure et incontestable. Le but de la république de Florence semblait presqu'atteint,et si avec de si beaux commencemens où l'art marchait naïvement exempt de prétention, toujours tendant à la correction et conservant sa chasteté, si, dis-je, le talent immense de Michel- Ange y eût ajouté réellement une grande partie de la science des Grecs, science écrite sur tant de monumens merveilleux qui de son tems décoraient déjà l'Italie, Florence eût pu devenir, quant aux arts, une nouvelle Athènes. Les Florentins avaient droit de s'enorgueillir de progrès aussi rapides, et ce ne fut pas sans de justes motifs qu'ils don-
nèrent à leur sculpteur Pisano, mort en 1270, le nom glorieux de ritrovatore del buon gusto nella scultura.
Mais il est évident que déjà vers l'an 1470, et peut-être antérieurement, Dominico del Ghirlandaio, maître de Michel-Ange, ainsi que d'autres artistes florentins, commencèrent à s'écarter du goût naturel et simple des anciens. Leurs communications avec les artistes du Nord pourraient Lien avoir contribué à les faire dévier de la primitive simplicité et à leur faire adopter une manière dont la nouveauté leur parut séduisante par son étrangeté. Si cette manière eût été de bon goût, c'est-à-dire conforme aux lois de la beauté, elle eût contribué, il n'en faut pas douter, à la parure de l'art ; il y a en effet un choix pittoresque qui n'adopte que les choses d'un tour peu commun, et qui, lorsqu'il est combiné avec les vrais principes du beau, décore et relève par une physionomie originale toutes les productions de l'art. Mais ce ne fut pas ainsi que se dirigeait le goût des peintres ultramontains, qui cherchaient aussi à illustrer leur patrie, je veux parler des Martin Schoën,des Michel Wolgemuth, peut-être des Justus de Allemania, qui préparaient en Allemagne le goût sauvage des Albert-Durer, des Cranak, des Lucas de Leyde, etc., etc. Michel- Ange, élève de Ghirlandaio, retint donc presque toujours un certain goût rude, amer et triste qui, bien que grand, le plus souvent, sort réellement du vrai caractère du beau. Mais il convient ici de parler avec quelque détail de cet homme admirable, de cet homme de génie , de cet homme funeste à l'art , et ce sera d'ailleurs déterminer mieux les caractères principaux de l'école florentine que de déterminer ceux qui distinguent le célèbre Michel-Ange.
Michel -Ange commença fort jeune les études de son art. Il paraît qu'il n'eut point à combattre les entraves de la pauvreté et qu'il fut encouragé de bonne heure. Laurent de Médicis le protégea particulièrement dès ses débuts. Cependant la mort de ce prince priva bientôt le jeune artiste de ce premier avantage; mais Pierre de Médicis ne l'abandonna pas. Ce fut le pape Jules II qui favorisa le plus les talens extraordinaires de cet artiste fameux. A Jules II succéda Léon X, et ce grand Léon X, qui fît de son siècle un siècle de talens, ne manqua pas de seconder celui de Michel-Ange. Enfin cet illustre artiste ne cessa d'être soutenu, recherché, caressé, admiré et employé par les papes et par les princes qui se succédèrent de son tems. Après une longue vie, toute remplie de travaux et de triomphes, il mourut à Rome. On transporta son corps à Florence, où ses obsèques furent magnifiques.
Les ouvrages d'après lesquels on doit juger Michel- Ange, sont ses grandes peintures que l'on voit au palais du Vatican dans la chapelle Sixtine, et les figures sculptées de ses tombeaux de Florence et de Rome. Son fameux Carton de Florence a péri, ainsi que quelques autres ouvrages de sa main. Les morceaux isolés qu'il a faits sont moins beaux que ses grandes productions. Tout le monde sait que Michel- Ange a été en même tems grand architecte; mais ici je ne prétends pas m'occuper de sa célébrité ni de son mérite, je vais m'attacher seulement aux qualités et aux défauts de ses étonnans ouvrages.
Michel-Ange semble avoir eu de bonne heure une inclination particulière pour les caractères extraordinaires, bisarres, gigantesques et terribles ; mais peut-être que les modèles qui firent sur son imagination les premières im-
lo8 HISTOIRE DE LA PEINTURE.
pressions, étaient eux-mêmes bisarres et d'un goût extraordinaire. Les auteurs de sa vie racontent qu'à treize ans, il peignit, d'après une estampe de Martin Schoè'n, prédécesseur d'Albert-Durer, un sujet rempli de monstres et de démons horribles, et que cette copie surprit tout le monde. Il fallait que Michel-Ange fût bien identifié ou qu'il sympathisât fortement avec ce sujet, pour l'avoir copié avec tant de recherches; car il allait lui-même, pour mieux caractériser les figures de cette copie, consulter la couleur, les écailles, les yeux des poissons qu'on voyait au marché de Florence.
On est porté à croire qu'il s'exerça avec complaisance sur ces sortes de sujets. îl est vrai que Laurent deMédicis qui s'intéressa de suite à d'aussi rares dispositions, lui fit voir ses pierres gravées et les statues antiques du jardin de SVMarc ; mais, outre que Florence renfermait alors peu d'autres beaux modèles antiques et qu^il régnait dès-lors un certain goût dominant dans l'école de ce pays, il paraît que Michel- Ange avait déjà des préférences exclusives, car il fut si frappé d'une tête antique de vieux Faune dans ce jardin de SMVlarc, qu'il résolut de la répéter en marbre. La bouche de cette tête antique était mutilée, et le jeune peintre, devenu sculpteur pour la restaurer, en fit voir les dents et l'intérieur. Le prince, qui suivait ses travaux, lui dit à ce sujet et en plaisantant : « Comment^ )> c'est un vieux Faune et tu lui laisses toutes ses dents ! » Le jeune artiste, saisissant l'observation, s'y conforma bien vite, et en excavant la gencive, il détacha une dent de son alvéole, en sorte que cette dent semblait l'abandonner; ce fut par ce moyen un peu burlesque qu'il ajouta au caractère de la vieillesse. Peu après, pour plaire au jeune
Pierre de Médicis, il exécuta un colosse en neige. Ensuite il se fit remarquer par des Centaures dans un bas -relief représentant l'enlèvement de Déjanire. D'après ce goût bien prononcé pour les sujets extraordinaires, on ne doit point s'étonner que le Poème du Dante devînt son livre favori et qu'il le sût par cœur \
Disons donc dire que, lorsqu'il se mit à faire ses études sur l'anatomie, il s'était déjà formé un type imaginaire et que son caractère indépendant et sa tendance vers les sujets imposans et terribles, lui avaient fait contracter l'habitude d'ajouter à la nature les formes qui existaient dans son imagination. On conçoit que cette espèce de licence, au lieu d'exclure chez lui les moyens de la perspective, les lui fit rechercher avec chaleur, en sorte que l'étude sérieuse qu'il fit de cette science, ainsi que de l'anatomie, jointe à son génie fougueux et productif, lui fit créer des images pleines de force, de signification, de caractère et d'originalité. Que lui manqua-t-il donc ? La convenance, la vérité naïve, la connaissance enfin de la nature dans sa rare beauté ou dans son meilleur choix.
Ghirlandaio, peintre et maître, dit-on, de Michel-Ange, était malgré tout son talent un artiste fort barbare. Cependant il savait la géométrie, recherchait la justesse et la force du dessin, et ne dut donner, en ces choses, que de bons préceptes à son jeune élève. Il paraît que Michel- Ange s'en ressentit toute sa vie; car la géométrie et la
1 Michel-Ange avait dessiné le Poème du Dante sur la marge trèslarge d'un exemplaire in-folio de la première e'dition qui en fut faite. Selon les notes de monsignor Bottari, on y voyait un nombre prodigieux de figures d'une grande beauté'. Ce livre précieux a péri dans un naufrage.
perspective qui en dépend, dirigèrent dans tous les teins les élans et la fougue de ses ouvrages \
Nous devons donc nous figurer Michel-Ange tout plein d'une verve féconde, aspirant aux sujets d'un caractère fier et imposant, enhardi par des succès et par des espérances immenses, entretenu dans ses progrès par des travaux continus et n'ayant d'autres efforts à poursuivre que ceux qui doivent faire marcher de front la vraie science avec le sentiment , le naturel avec l'imagination , la naïveté avec la pratique facile et expressive.
Maintenant quelles furent les parties de l'art dans lesquelles ce grand artiste excella, et quelles furent celles qu'il méconnut ? C'est cette analyse qu'il importe ici d'entreprendre. Je dirai peu de chose de la composition de Michel-Ange, rien de son clair-obscur, rien de son coloris; mais j'examinerai son dessin, partie dans laquelle il se rendit si habile et si célèbre.
Michel-Ange a peu fait ou n'a point fait de compositions dans lesquelles l'unité d'action, la liaison d'intérêt, les combinaisons enfin pussent former cet ensemble poétique qui nous attache et nous touche dans certains tableaux de Poussin et d'autres grands compositeurs. Mais le langage général de ses productions a un caractère très-re-
1 II convient peut-être de dire ici que Michel-Ange devait quelque chose à d'autres qu'à ce Ghirîandaio. Mais sans parler des diffe'rens peintres qu'il a étudie's ou consultés, citons Luca Signorelli, qui dans ses peintures de la cathe'drale d'Orvie'to offrit à notre grand artiste des modèles où il puisa des mouvemens pleins de feu et d'expression, et de bonnes leçons d'anatomie. Signorelli laissa des modèles à Voltera, à Urhino, à Firenze et à Cortone, sa patrie, où l'on admire la Communion des Apôtres. Il travailla aussi à la chapelle Sixtine. Il faut encore avertir ici qu'avant Signorelli, Antonio Poîlajuoli mania et le scapel et le pinceau.
marquable ; il est éminemment puissant, grand et causant la surprise. Rien de faible, rien d'ordinaire dans ses conceptions; et s'il n'intéresse pas par les combinaisons dans le sujet, il étonne par le style général et par le caractère exalté de l'ensemble. Ses dispositions sont toujours nobles par leur symétrie, grandes et vastes par leurs lignes, simples et claires par leur arrangement; en sorte que le seul aspect de ses ouvrages, indépendamment du caractère si frappant de ses figures, porte une physionomie singulièrement grave, noble et intéressante. Est-ce en cela que consiste la véritable grandeur, la grandeur complète dans la composition? N'y a~t-il rien à reprendre dans ces arrangemens, et sa méthode a-t-elle été toujours basée sur les meilleurs principes? G'est ce qu'il est peu important de rechercher ici, puisque ce n'est pas sous le rapport de cette partie que l'on doit et que nous voulons considérer cet homme extraordinaire. G'est donc dans le dessin que réside la plus grande énergie de Michel- Ange et sa plus haute hardiesse; c'est dans le dessin (et je considère ici cette partie de l'art dans son complément) que cet artiste, peintre ou sculpteur, donne des preuves d'un génie éminent, d'une verve soutenue et d'un savoir peu commun. Cependant tout n'est pas excellent dans ces étonnantes figures; tout n'est pas vrai, convenable et beau dans ces mouvemens, dans ces attitudes infiniment variées, dans ces contours et ces formes si nombreuses, dans ces caractères enfin si pétulens, si libres et si originaux. Ainsi louons et désignons ses qualités ; critiquons et signalons ses défauts.
Je sais que les images enfantées par Michel-Ange sont étourdissantes, et que si on a lu seulement un des auteurs
ou, autrement dit, un des louangeurs de son histoire, on n'ose pas hasarder sur son compte la moindre critique. Le nom de Michel - Ange est écrit sur d'immenses peintures, sur des sculptures presque colossales, sur les monumens les plus grands que les modernes aient édifiés, en sorte qu'on s'effraie d'attaquer un pareil géant. Le violent Jules II lui-même céda plus d'une fois à ce fougueux Michel- Ange, dont le talent était si transcendant qu'il faisait pâlir et fléchir tous les critiques.
La qualité la plus dominante dans Michel-Ange, c'est un sentiment extraordinaire de grandeur optique dans le dessin et la perspective, et par conséquent dans les lignes et dans les plans de ses figures. On sait que la justesse de la perspective touche vivement et étonne, et que la grandeur des formes impose, surprend et séduit. Presque toutes les figures de Michel - Ange sont donc dessinées avec cet art et ce sentiment peu communs ; je dis presque toutes, parce que dans son fameux jugement dernier, il s'en trouve qui sont fort inférieures aux autres en cette partie. Si sous un aspect simple et ordinaire, une figure dessinée avec sentiment et rigoureusement exécutée en perspective, produit un effet qui attache et qui charme, à plus forte raison sous des aspects raccourcis, avec des attitudes où les membres arrivent en s'amoncelant vers l'œil du spectateur, et où d'autres parties fuient et se précipitent loin de lui, à plus forte raison, dis-je, sous de tels aspects la magie des lignes, la signification et les artifices de la perspective, joints à un accent pétulent et hardi, à une exaltation peu ordinaire, produisent-ils un effet surprenant. Ajoutez à ces moyens l'ampleur et même la dimension colossale des formes ; le développement d'une
ana'omie énergique, soutenue et le plus souvent même violente et exagérée; les caractères grandioses, effrayans et terribles des physionomies; dans les coiffures et les draperies un ajustement qui a quelque chose d'étrange et de bisarre, et vous aurez déjà une idée de cet artiste fameux. On doit donc surtout faire consister son mérite particulier dans l'art avec lequel il exprime, il écrit énergiquement toutes les formes ; dans l'art avec lequel il manifeste, il signifie la valeur des plans, par les lignes, les traits, etc.; dans ce sentiment perspectif qui donne une vie, un mouvement, une étendue et un développement optique et presque magique aux objets qu'il se plaisait à représenter sous des aspects raccourcis, difficulté de laquelle ii triomphait si habilement, et qu'il ne cherchait à surmonter que parce qu'il savait devoir à ce triomphe une grande partie de sa célébrité; enfin dans ce goût fier, grandiose et toujours soutenu, quoique trop souvent burlesque et sans grâce, goût qui décore tous les ouvrages de son pinceau d'une manière barbare, il est vrai, mais très-grande, trèssurprenante et vraiment terrible.
Maintenant parlons plus particulièrement de ses défauts. Quel type grossier et bisarre dans son dessin ! Quelle pesanteur ! Quelle manière et quelle monotonie !.. Michel-Ange, comme on Fa très-bien remarqué, semble n'avoir connu qu'un modèle pour toutes ses figures. Ce sont partout les mêmes formes , les mêmes muscles , les mêmes os, les mêmes apophyses. Familier, il est vrai, avec la pratique pittoresque de l'anatomie, il faisait mouvoir par un jeu de graphie très-puissant ces lourdes carcasses osseuses, ces squelettes couverts de muscles ronds et factices; mais le tour qu'il donnait à tous ces membres tome ni. 8
Il4 HISTOIRE DE LA PEINTURE.
cahotés et très-ressentis, produit quelque chose de mensonger et d'épouvantable. Jamais lâche ni insipide, toujours soutenu et vigoureux, il imprime du caractère aux passages les plus insignifians. Pas une phalange, pas un tendon, pas une tête d'os qui ne soit écrite fortement, qui ne soit prononcée avec ame et résolution. Toute cette myologie sans doute étonne le spectateur, mais elle est idéale; tous ces mouvemens énergiques sont tournés de main de maître, mais ils ne sont pas l'ouvrage d'un artiste vrai et ami de la nature ; toute cette intrépidité enfin n'est pas, comme dit Quintilien, celle d'une bonne conscience1. Ainsi, pour les spectateurs étrangers aux arts, ce grand maître ne présente , comme on l'a très-bien dit, que des colosses d'une espèce tout à fait inconnue, qu'un amas de gros muscles qui ne répètent ni l'agrément, ni la souplesse, ni la mécanique libre et dégagée de la nature.
Tous les gens du métier sont, comme je l'ai dit, fascinés en présence des plus beaux ouvrages de Michel-Ange. Il sut faire de l'art graphique un usage si surprenant, que tout dessinateur admire sa force et son génie; mais les gens étrangers aux préventions exclusives des praticiens, les philosophes qui attendent de grandes et belles choses des grands moyens, sont en général plus surpris que char-
1 Quand on a lu que Michel-Ange poursuivit toute sa vie ses e'tudes particulières sur Panatomie, on est un peu surpris de remarquer la même manière anatomique dans ses derniers ouvrages que dans ses premiers. Il aurait dû à la fin pe'ne'trer plus ou moins dans les secrets de la nature. L'abbé Hauchecorne nous raconte se'ricusement, d'après d'autres, que la longue habitude de disse'quer avait tellement de'rangé l'estomac de Michel- Ange qu'il ne pouvait plus rien manger ni boire qui lui profitât
Il e'tait bien plus aise' de re'pe'ter ce conte, que de critiquer un seul muscle faux dans ce dessinateur.
mes en présence des œuvres de cet artiste si fameux, surtout lorsqu'ils ont lu et vu que les Grecs atteignaient le sublime et l'expressif sans grimacer et sans blesser la beauté. Que me font, dit un spectateur impartial, les intrépides élans de Michel- Ange, quand je veux être touché par des images nobles, vraies et philosophiques ? Quel plaisir me procurent des contorsions de saltimbanque, lorsque je cherche la propriété des caractères? Que m'importent la vive hardiesse et la pétulance dans des contours mensongers et si souvent extravagans, ou bien la vigueur du pinceau et la liberté du métier dans des sujets sans variété et sans convenance? Que m'importe le tour hardi de ces cheveux, si la coiffure est barbare, faite de caprice et sans harmonie? Que m'importe l'exécution de ces draperies, si elles ne sont pas en effet de beaux vêtemens ? Gomment aimerais-je enfin ces gros membres sortant tous du même moule, ces têtes d'une expression bisarre et tenant du fantôme, ces prophètes, ces sibylles si étranges dans leurs attitudes contournées et leur costume contraire à la dignité, et tous ces effets culbutés, fatigans, intrépides seulement, mais sans intention raisonnable?...
Quant à ses femmes, elles ont presque toutes quelquechose de rude, d'hommasse et de sauvage. Elles offrent bien un certain air de chasteté triste et austère ; mais leurs poses sont si burlesques, leur caractère est si singulier, qu'en admirant Michel-Ange on est tenté de haïr ses figures. Je critiquerai librement les gestes de Michel- Ange, lorsque je traiterai de l'expression des passions. Tout le monde d'ailleurs semble convenir de sa manière outrée et presque détestable en ce point.
Plusieurs écrivains ont hardiment blâmé ce grand gé-
1 1 G niSTOIRE DE LA PEINTURE.
nie. Je ne m'attacherai point à recueillir ce qu'ils ont dit ; il me suffit de rapporter les œuvres des artistes à la théorie de l'art et de mettre en opposition (pour porter un jugement impartial ) ce qui a été fait avec ce qui aurait dû l'être. Au surplus ces critiques attaquent tous le même point. « Si la grâce, dit un d'eux, fut un des » premiers talens de Raphaël, il semble que Michel-Ânge » ait pris à tâche de paraître rude et malfaisant par une » certaine dureté affectée dans sa manière de dessiner les » figures et par les extravagantes contorsions qu'il leur » fait faire indistinctement partout, sans leur donner au- » cune variété de proportions. Quant à ses Anges, on ne » peut les regarder sans aversion , à cause des grimaces » extraordinaires qu'il leur fait faire , soit lorsqu'ils em- » bouchent leurs trompettes , soit lorsqu'ils tiennent en » l'air les croix et les autres instrumens de la Passion... »
Un ouvrage dont on a beaucoup et peut-être trop parlé, c'est sa fameuse statue de Moïse qu'on voit à Rome à S*- Pierre-ès-liens. On a vanté à l'excès cette figure, que dans ces derniers tems on a fortement critiquée.
Un partisan zélé de Michel-Ange, après avoir loué un jour les plus célèbres ouvrages de ce grand homme, en vint à ce Moïse. Il parla d'abord de Milizia qui l'appelait Fornaio (grand mitron), de Falconet qui osa dire qu'il ne ressemble pas mal à un forçat. Enfin, après s'être échauffé : « Vous conviendrez, messieurs, dit-il, que si l'on trou- » vait la tête de ce Moïse séparée de son tronc, tout le » monde sentirait que ce n'est pas la tête d'un homme or- » dinaire, et je suis sûr que si ceux qui parlent mal à ouït trance de Michel-Ange, se trouvaient seuls en face de » cette grande statue, ils seraient trop intimidés, pour oser
» dans le tête à tête l'appeler ou Fornaio ou autre- » ment... » C'est toujours là qu'on en revient, lorsqu'on veut justifier Michel- Ange; on ne met en avant que son grandiose et son style terrible.
Il est bien sûr que cette tête à barbe serpentine, cette tête qui a quelque chose du bouc, surtout dans les yeux, n'est point la tête d'un homme ordinaire ; c'est même la tête d'un homme très-extraordinaire, et Michel-Ange nous a donné dans cette image une singulière idée du législateur des Hébreux. Mais enfin quand on répétera éternellement que cette grande figure de Moïse est terrible, que son jugement dernier est terrible, en serons-nous plus avancés dans la doctrine de la peinture ou de la sculpture ? Ce n'est pas le génie naturel et inculte qui est une chose rare et si étonnante, c'est le génie dirigé et poli par la philosophie et les vrais principes des arts ; c'est ce feu tempéré par les règles et contenu, sans qu'il s'affaiblisse, dans les limites d'une théorie parfaite, ce sont ces qualités, dis-je, qui sont des choses dignes de notre admiration. La fougue et les fiers élans ne sont pas de ces choses que nous devions beaucoup étudier, puisqu'ils ne s'acquièrent pas, bien qu'on les admire. S'il ne s'agissait dans les arts que de se livrer aveuglément à cette fougue grossière; si les peintres, les sculpteurs, les architectes, pour faire des chefs-d'œuvre, n'avaient qu'à allumer leur enthousiasme et à aider leur fécondité par une espèce de délire, on trouverait plus facilement qu'on ne pense des Michel-Anges, des Pierres de Cortone, des Bernini, des Boromini. Ce sont donc les règles combinées avec les élans de l'imagination qui font atteindre à la perfection.
Pour en revenir à ce Moïse, il me semble que la pre-
inière critique que l'on doive faire de cette statue, porte sur l'erreur dans laquelle est tombé Michel -Ange, qui, frappé du caractère de quelque tête antique de Pan, l'a appliqué malheureusement à une figure qu'il voulait ou qu'il devait faire héroïque et philosophique. D'autres disent que Michel- Ange fit dans cette figure son portrait, sans le vouloir, comme font indiscrètement tant de peintres; cela est loin de le justifier. Au reste cette figure, telle qu'elle est, séduira toujours les artistes. Ce bras qui semble copié, il est vrai, sur celui d'une statue de Pan du jardin Ludovisi, est exécuté d'une manière si habile; le marbre y est si hardiment taillé; la main, bien qu'affectée dans son mouvement, les doigts, les phalanges sont si habilement exprimées, qu'il faut se taire en présence de cet ouvrage, et attendre qu'on ne l'ait plus sous les yeux, pour entreprendre de le blâmer.
Cependant, disons-le, un critique qui, prenant Michel- Ange pour sujet, n'aurait d'autre but que d'attirer sur son écrit l'attention, réussirait beaucoup mieux en signalant positivement les erreurs incontestables qui se trouvent dans les ouvrages de ce maître, qu'en répétant ses louanges. Qu'il fixe, par exemple, le regard de ses lecteurs sur le travail de l'épaule gauche et de la partie postérieure du col de ce même Moïse, il pourra démontrer anatomiquement et mathématiquement que les plans ou les formes en sont exécutés absolument de fantaisie et sans naturel, et que Michel-Ange est loin d'être consciencieux et classique en cet endroit. Mais non; bien que les louangeurs soient au bout de leur admiration extatique, ils se décideront a jouer perpétuellement les émerveillés, et, s'il le faut, ils prendront même les défauts de Michel-
Auge pour thème de leurs éloges infinis. Je suppose juste, car un auteur tout récent vient d'écrire ce qui suit : « Toutes » les statues de Michel-Ange à Sl-Laurent ne sont pas ter- » minées. . . Dans le genre terrible ce défaut est presqu'une » grâce. »
Une autre figure de ce maître (figure que je ne dirai pas célèbre, car les figures de Michel -Ange le sont toutes), c'est le Christ en marbre qu'on voit à Rome dans l'église de la Minerva. On a tiré des empreintes de cette figure, et il fut un teins où on l'étudiait dans les ateliers. Mais il semble que son crédit soit beaucoup tombé depuis, et cela devait être, car elle n'offre point de ces grandes qualités qui soutiennent les défauts qu'on peut aisément remarquer dans cet ouvrage. Elle n'est point terrible, elle n'est point grandiose, mélancolique ou fièrement contrastée; elle est seulement un peu dégingandée et habilement travaillée sous le rapport sculptural. Cet ouvrage justifie en quelque sorte le parti que prit toujours Michel-Ange d'être imposant et hardi; car, on le voit ici, s'il eût voulu être châtié, simple et très-naturel, il fût devenu froid, languissant et insipide, parce qu'il chercha toujours la force dans son imagination et très-peu dans cette vraie science qui donna tant de vigueur aux ouvrages des anciens. Mais il se connut très-bien lui-même , et l'amour de la perfection ne prévalut point chez lui sur l'amour de la réputation : aussi a-t-ondit que si, pour se rendre célèbre, l'ambitieux Erostrate, avait brûlé le temple d'Éphèse, Michel- Ange aurait détruit l'art, pour rendre son nom immortel. N'est-ce pas le juger un peu sévèrement? Les auteurs qui ont écrit sa vie font du moins l'éloge de ses belles mœurs. Je crois plutôt que Michel-Ange aperçut le but de l'art, lorsqu'il
n'était plus tems pour lui de retourner en arrière, et qu'il se précipita avec d'autant plus d'intrépidité dans la manière, qu'il savait ne pouvoir point en sortir, et qu'il n'avait d'autre ressource que de s'y faire admirer.
Les plus beaux ouvrages de Michel-Ange, selon moi, sont ses deux figures symboliques couchées sur des tombeaux dans la sacristie de SVLaurent à Florence. Là, il est lui-même, sans retenue, sans gêne et par conséquent dans tout son talent. En présence de ces deux sculptures extraordinaires les idées philosophiques se taisent, la critique est anéantie, et l'esprit et les yeux sont comme enchaînés par un magnétisme dont on ne saurait découvrir la cause. . . O Michel-Ange ! ici ta puissance semble être un mystère, ta force une magie et ton savoir un secret.... Sois toujours fière, heureuse Italie, de ton Michel-Ange; la Grèce elle-même en eût envié la gloire.
Remarquons que Michel- Ange ne fit point de portraits ; au moins n'en cite-t-on qu'un ou deux. Voici comment Vasari explique cela : « Di nessuno fece il ritratto, perche » aborriva il fare somigliare il vivo, se non era d'infi- )) nita bellezza. Il ne fit point de portraits, parce qu'il » avait de l'aversion pour l'imitation du naturel qui n'était » pas d'une extrême beauté. » Cette manière d'expliquer ce fait ne trouvera point de dupes. Michel-Ange ne pouvait pas faire de portraits sans éprouver de contrainte et de peine. ïl était accoutumé à ne suivre que sa manière, son goût et ses caprices : comment eût-il pu faire un portrait dans lequel il lui eût fallu être esclave du modèle, approfondir la nature, la pénétrer jusque dans ses indications les plus secrètes et s'identifier en tout avec elle ? Michel -Ange, a-t-on répété, agrandit la manière de
Raphaël; cependant, soit dit en passant, Raphaël embellit un peu celle de Michel-Ange. Je sais très-bien que c'est à Michel-Ange que l'art moderne doit ce qu'il a acquis depuis lui en gigantesque, en grandiose, et, on doit le dire, en ostentation; mais c'est à Michel -Ange aussi que l'art moderne doit la manière outrée et à prétention, les contorsions prétendues magnifiques, les contrastes fougueux et sans décence, et enfin tout ce fatras de fausse science qui a perverti et qui pervertira encore les écoles à venir, si l'on oublie, si l'on dédaigne les anciens. Ce grand homme se disait élève du torse du Belvédère (Lettere di Paggi) ; cependant on ne peut nier qu'il en fût le parodiste. Vasari, admirateur de Michel -Ange, se gardait bien de penser ainsi. Il s'était mis à la tête de la secte Michel- Angelesque, et la protection du grand duc Gosme Ier et de son fils François l'autorisait à multiplier ses prosélytes, en vantant à outrance tous les artistes florentins. Mais les écrivains italiens d'aujourd'hui sont tous revenus sur le compte du partial Vasari, et je crois servir l'art, ainsi que mon opinion, en citant un passage d'un auteur toscan moderne qui vient d'écrire du sein même des arts à Florence.
« Michel- Ange, dit M. Puccini, pag. 1 1, beaucoup plus » observateur des Grecs, qu'il ne fut leur disciple, avait » prédit lui-même la corruption que ses imitateurs de- » vaient apporter après lui dans Fart de la peinture et de » la sculpture, et en effet ils ne furent tous que les singes » de Michel- Ange. On dirait qu'ils ont plus aspiré au titre » d'anatomistes qu'à celui de peintres ou de sculpteurs. » Aussi leurs ouvrages ne sont qu'une vaine parade de » muscles et d'attitudes forcées et bisarres. Ils confondent
» toujours le moyen avec le but, qui est l'expression et la » vérité : telles sont les sculptures de Bandinelli, d'Am- » mannati, de Tiébolo, sans en excepter celles de Cellini, » malgré leur caractère de grandeur, ni celles de Sanso- » vino et de Jean de Bologne , quoique plus sobres et v plus châtiés ; telles sont les peintures de Salviati , » d'Angelo-Bronzino, d'Alessandro-Allori, de Zucchéri , » d' Aldini , de Poppi , qui non-seulement sont faux dans » leurs draperies et dans leur coloris souvent trop vague, » souvent trop sévère et presque toujours gris et cendré, » mais qui, malgré leur science et leurs grandes études, » n'en sont pas moins entachés du vice de maniéristes et » d'imitateurs mensongers, et cela, parce que le législateur » Vasari avait persuadé qu'à force de dessiner on apprend » à faire par cœur et sans modèle... »
Plusieurs écrivains de sang-froid ont répugné à placer Michel- Ange sur le même rang que les Grecs. Lanzi, qui est sage dans ses jugemens, a témoigné une réserve bien remarquable pour son illustre compatriote. Il semble se méfier des abus où sont tombés les louangeurs, et quoiqu'il n'ose point critiquer ce grand maître, il ne le défend pas avec passion. Cependant Lanzi eût pu retrancher quelques expressions où il s'est un peu, je crois, abandonné d'après les autres. Je citerai deux passages de cette espèce. Il dit (Tom.i.pag. i53.Édit. de Bassano) que Michel-Ange, soit qu'il se servît de la plume ou du charbon, soit même qu'il badinât, semble avoir été, pour ainsi dire, infaillible dans toutes les parties du dessin. « // q utile comunque » movessc o penna, o matita, o carbone, ancorche per » giuoco,parve3 per cosl dire, infaiUibile in ogni parte » del disegno. » Un peu avant on lit : « Uuomo c/i egli
» introduce nelle sue opère è d'i quelle forme clie Zeuxl » scelze e rappresenlô sempre, secondo Quintiliano.... » L'espèce d'homme que Michel-Ange introduisait dans » ses ouvrages, est de la même forme que ceux que Zeuxis » avait coutume de choisir et de représenter, comme nous ;> le dit Quintilien.... » Lanzi veut dire d'une trop forte proportion et manquant de sveltesse.
Si nous n'avions vu aucun monument, aucune statue, aucune pierre gravée antique, nous pourrions, en nous en tenant seulement aux mots de Quintilien, hasarder un pareil rapprochement; mais comme dans l'antique, nous connaissons un grand nombre de figures robustes, musclées, très-énergiques, etc. , et qui, on peut le dire, ne sont, ni pesantes, ni ressemblantes à celles de Michel-Ange, cette comparaison paraît être un reste de prévention et un tribut payé aux écoles généralement présomptueuses des modernes qui se comparent aux anciens sans savoir ou sans vouloir les connaître : d'ailleurs il fallait remarquer qu'en ce passage Quintilien semble rapprocher Zeuxis d'Homère, et que Michel-Ange, malgré son élévation, n'a rien d'Homérique dans son énergie.
Je ne dirai rien de plus sur l'illustre Michel-Ange ; je me tairai aussi sur ses plus célèbres imitateurs : il me suffit d'avoir démontré que le caractère de l'école florentine est le grand, le hardi et l'exagéré. Dans cette école, la facilité et l'abandon tiennent lieu de grâce, et la grandeur du langage semble dédommager du manque de convenance et de naïveté. Passons à Léonard de Vinci.